LES SERMONS DE WESLEY (3)


 

Sermon 34 :     LA LOI, SON ORIGINE, SA NATURE, SES QUALITES, SON USAGE

Sermon 35 :     LA LOI ÉTABLIE PAR LA FOI, PREMIER DISCOURS

Sermon 36 :     LA LOI ÉTABLIE PAR LA FOI, SECOND DISCOURS

Sermon 37 :     LE FAUX ENTHOUSIASME

Sermon 38 :     AVERTISSEMENT CONTRE LE BIGOTISME

Sermon 39 :     LE VÉRITABLE ESPRIT CATHOLIQUE

Sermon 40 :     LA PERFECTION CHRÉTIENNE

Sermon 41 :     LES PENSÉES VAGABONDES

Sermon 42 :     LES DESSEINS DE SATAN

Sermon 43 :     LE CHEMIN DU SALUT D'APRES LA BIBLE

Sermon 44 :     LE PECHE ORIGINEL

Sermon 45 :     LA NOUVELLE NAISSANCE

Sermon 46 :     LE CHRÉTIEN DANS LE DÉSERT

Sermon 47 :     L'ACCABLEMENT RESULTANT DES EPREUVES

Sermon 48 :     LE RENONCEMENT A SOI-MEME

Sermon 49 :     LE REMÈDE CONTRE LA MÉDISANCE

Sermon 50 :     L'EMPLOI DE L'ARGENT

Sermon 51 :     L'ECONOME FIDÈLE

Sermon 52 :     LA RÉFORME DES MŒURS

Sermon 53 :     A L'OCCASION DE LA MORT DE GEORGE WHITEFIELD

Sermon 54 :     DE LA LIBRE GRACE

Sermon 55 :     LES SIGNES DISTINCTIFS D'UN METHODISTE

 


Sermon 34 :           LA LOI, SON ORIGINE, SA NATURE, SES QUALITES, SON USAGE

Romains 7,12

1750

 

La loi est sainte, et le Commandement est saint, juste et bon. (Ro 7 : 12.)

 

Entre tous les su,jets qu'embrasse la religion, il n'en est guère peut-être de plus mal compris que celui-ci. Le lecteur de cette épître, entendant communément dire que par la loi saint Paul désigne la loi,juive, et pensant n'avoir rien à démêler avec elle, passe outre sans y songer davantage. Il en est, il est vrai, que ne satisfait pas celle explication, et qui, voyant que l'épître est adressée aux romains, en concluent que l'apôtre, au commencement de ce chapitre, fait allusion à l'ancienne loi romaine ; et, comme ils n'ont pas plus affaire avec celle-ci qu'avec la loi cérémonielle de Moïse, ils ne s'arrêtent guère à ce qui leur semble n'avoir été mentionné et comme simple éclaircissement d'un autre sujet.

 

Mais celui qui étudiera attentivement le discours de l'apôtre ne pourra se contenter d'explications aussi superficielles. Plus il en pèsera les termes, plus il sera convaincu que, par « la Loi », saint Paul n'entend, dans ce chapitre, ni la loi de Rome, ni la loi cérémonielle de Moïse. Pour n'avoir pas de doute à cet égard, il suffit de considérer la portée générale de ce que dit l'apôtre. « Ne savez-vous pas, mes frères, dit-il en commençant, (car je parle à des personnes qui connaissent la loi, qui en ont été instruites dès leur jeunesse) que la loi n'a de pouvoir sur l'homme que pendant qu'il est en vie ? (Ro 7 : 1) » — S'agirait-il ici seulement de la loi romaine ou de la loi cérémonielle ? Non assurément ; mais de la loi morale. Car —pour citer un exemple bien simple,— « une femme qui est sous la puissance d'un mari, est liée par la loi ». — la loi morale, — « à son mari tant qu'il est vivant ; mais si le mari meurt, elle est dégagée de la loi qui la liait à son mari. Si donc, durant la vie de son mari, elle épouse un autre homme, elle sera appelée adultère ; mais si son mari meurt, elle est affranchie de cette loi, en sorte qu'alors elle n'est point adultère, si elle épouse un autre mari (Ro 7 : 2,3)  ». De cet exemple particulier, l'apôtre tire ensuite une conclusion générale « Ainsi, mes frères », dit-il, par une raison analogue, « vous êtes aussi morts à l'égard de la loi », — à l'économie mosaïque tout entière, — « par le corps de Christ », — offert pour vous et qui vous introduit dans une économie nouvelle, — « pour être », — sans aucun reproche, « à un autre, savoir à celui qui est ressuscité des morts », — et qui par là a affirmé ses droits, — « afin que nous portions des fruits pour Dieu (Ro 7 : 4)  ». Et nous pouvons en porter maintenant, tandis qu'auparavant nous ne le pouvions pas. « Car quand nous étions dans la chair », — sous la puissance de la chair, c'est-à-dire de la nature corrompue, ce qui était nécessairement le cas tant que nous ignorions le pouvoir de la résurrection de Christ, — « les passions des péchés qui s'excitent par la loi », — que la loi mosaïque mettait en évidence et qu'elle enflammait, sans pouvoir les vaincre, — « agissaient dans nos membres et produisaient des fruits pour la mort. Mais maintenant nous sommes délivrés de la loi » — de toute l'économie mosaïque, morale aussi bien que cérémonielle, — « étant morts à celle sous laquelle nous étions retenus  » ; — cette économie entière étant comme morte, et n'ayant pas plus d'autorité sur nous que le mari mort n'en a sur sa femme ; — « afin que nous servions » celui qui est mort et ressuscité pour nous, « dans un esprit nouveau, et non point selon la lettre qui a vieilli (Ro 7 : 5,6) », c'est-à-dire sous une économie nouvelle et spirituelle, et non par un service tout extérieur, conforme à la lettre de la dispensation mosaïque.

 

Ayant ainsi prouvé que la dispensation chrétienne a pris la place de la dispensation juive, et que la loi morale elle-même, quoiqu'elle ne puisse passer, repose maintenant sur d'autres bases que celles d'autrefois, l'apôtre s'arrête pour se poser et pour résoudre une objection : « Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? » comme on pourrait le conclure de cette expression : « les passions des péchés qui s'excitent par la loi ». — « Nullement », répond-il, puisque la loi est l'ennemie irréconciliable du péché et qu'elle le poursuit partout où il se cache. « Au contraire, je n'ai connu le péché que par la loi ; car je n'eusse point connu la convoitise », — je n'aurais pas su que le mauvais désir est un péché, — « si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras point, (Ro 7 : 7) » Il achève d'exposer cela dans les quatre versets suivants, puis il arrive à celle conclusion générale, qui se rapporte surtout à la loi morale, à laquelle l'exemple qui précède est emprunté : « La loi donc est sainte, et le commandement est saint, juste et bon ».

 

Pour l'éclaircissement et pour l'application de ces paroles importantes, si peu écoutées parce qu'elles sont si peu comprises,,je m'efforcerai de montrer l'origine de cette loi, sa nature, ses qualités, savoir qu'elle est sainte, juste et bonne, et enfin son utilité.

 

I

 

Essayons de montrer, d'abord, l'origine de la loi morale, ou, comme on l'appelle plus simplement, de la Loi. Elle ne date pas seulement du temps de Moïse, comme on pourrait l'imaginer. Longtemps auparavant, Noé l'avait déclarée aux hommes, et Hénoc avant lui. Mais nous pouvons suivre sa trace bien plus haut encore, et même par delà la création du monde, jusqu'à cette période inconnue sans doute aux hommes, mais inscrite assurément dans les annales de l'éternité, où « les étoiles du matin poussaient ensemble des cris de joie (Job 38 : 7) », et « les fils de Dieu » se réjouissaient d'avoir reçu l'existence. A ces premiers-nés de la création, Dieu voulut bien donner une intelligence pour connaître Celui qui les avait créés, pour discerner la vérité de l'erreur, le bien du mal ; et par suite, la liberté et la capacité de choisir l'un et de repousser l'autre. Et ils devinrent ainsi capables de lui offrir un libre et volontaire service, un service digne en lui-même de récompense et souverainement agréable à leur miséricordieux Maître.

 

Afin d'exercer toutes les facultés dont il les avait doués, et, en première ligne, leur intelligence et leur liberté, il leur donna une loi, type suprême de toute vérité accessible à des êtres finis, et de tout bien que des esprits angéliques peuvent concevoir. Par là aussi leur souverain bienfaiteur voulait préparer pour eux un accroissement continuel de félicité ; chaque acte d'obéissance à cette loi devant ajouter à la perfection de leur nature et les rendre dignes d'une plus haute récompense, que le juste Juge leur donnerait en son temps.

 

De même, lorsque Dieu, au temps déterminé par lui, voulut créer un nouvel ordre d'êtres intelligents, lorsqu'il eut tiré l'homme de la poudre de la terre, soufflant en lui une respiration de vie et le créant en âme vivante, capable de choisir entre le bien et le mal, il donna à cette créature intelligente et libre la même loi qu'à ses fils premiers-nés ; loi écrite, non sans doute sur des tables de pierre, ni sur aucune substance corruptible, mais dans leur cœur, gravée par le doigt de Dieu dans le sens intime des hommes et des anges ; afin qu'elle fût toujours à sa portée, toujours facile à comprendre, toujours claire et lumineuse, comme le soleil au milieu des cieux.

 

Telle fut l'origine de la loi de Dieu. Quant à l'homme, elle remonte jusqu'à sa création ; mais quant aux fils aînés de Dieu, elle brillait de toute sa splendeur « avant que les montagnes fussent nées et qu il eût formé la terre (Ps 90 : 2)  ». Mais l'homme ne tarda pas à se rebeller contre Dieu, et, en transgressant cette loi glorieuse, peu s'en fallut qu'il ne l'effaçât entièrement de son cœur, les yeux de son entendement s'obscurcissant de ténèbres dans la proportion où il s'éloignait de la vie de Dieu. Et pourtant Dieu ne rejeta pas l'ouvrage de ses mains, mais réconcilié avec l'homme par le Fils de son amour, il retraça en quelque mesure, la loi dans le cœur ténébreux de sa coupable créature. Il te déclara de nouveau, « ô homme ! » quoique moins parfaitement qu'à l'origine, « ce qui est bon, savoir de faire ce qui est droit, d'aimer la miséricorde et de marcher dans l'humilité avec ton Dieu (Mic 6 : 8) »

 

Et cela, il le fit voir, non seulement à nos premiers parents, mais à toute leur postérité, par cette « vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde (Jean 1 : 9)  ». Mais, malgré cette lumière, « toute chair » ayant, dans la suite des temps, « corrompu sa voie devant lui (Ge 6 : 12) » il choisit, du sein de l'humanité, un peuple particulier, auquel il donna une connaissance plus parfaite de sa loi. Et, pour en faciliter l'intelligence à leurs esprits lents à comprendre, il en écrivit, le résumé sur deux tables de pierre, commandant aux pères de l'enseigner à leurs enfants, de génération en génération.

 

Et c'est encore ainsi que la loi de Dieu est enseignée à ceux qui ne connaissent point Dieu. Leurs oreilles entendent les choses qui furent écrites dans les temps anciens pour notre instruction. Mais cela ne peut suffire. Ils n'en peuvent, par ce moyen, comprendre la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur. Dieu seul peut révéler cela par son Esprit. Et c'est ce qu'il fait, pour tous ceux qui croient véritablement, car il a fait à tout l'Israël de Dieu cette miséricordieuse promesse : « Voici, les jours viennent, dit le Seigneur, que je traiterai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël. Et c'est ici l'alliance que je traiterai avec eux : je mettrai ma loi. au-dedans d'eux et je l'écrirai dans leurs cœurs ; et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple (Jer 31 : 31-33)  ».

 

II

 

Je me suis proposé, en second lieu, de montrer quelle esst la nature de cette loi qui, à l'origine, fut donnée aux anges dans le ciel et à l'homme dans l'Eden, et que Dieu a si miséricordieusement promis d'écrire à nouveau dans le cœur de tous les vrais croyants. Observons d'abord que les deux mots « loi » et « commandement » , quoique n'ayant pas toujours le même sens (puisque le commandement n'est proprement qu'une partie de la loi), sont employés, dans mon texte, comme des termes synonymes, qui signifient une seule et même chose. Mais ni l'un ni l'autre ne peuvent désigner ici la loi cérémonielle. Ce n'est pas de cette loi que l'apôtre dit, dans un des versets cités : « Je n'ai point connu le péché si ce n'est par la loi (Ro 7 : 7) ; » il serait superflu de le prouver. Ce n'est pas en effet la loi cérémonielle qui dit, dans ce verset : « Tu ne convoiteras point (Ro 7 : 7) » La loi des cérémonies n 'a donc rien à faire avec notre sujet.

 

La Loi, dont parle le texte, ne peut pas désigner non plus la dispensation mosaïque en général. Il est vrai que c'est le sens du mot dans quelques passages ; ainsi, quand l'apôtre dit, écrivant aux Galates : « L'alliance que Dieu a auparavant confirmée en Christ » , avec Abraham, le père des croyants, « n'a pu être annulée, ni la promesse abolie par la loi, qui n'est venue que quatre cent trente ans après (Gal 3 : 17) », il est clair que la loi signifie ici la dispensation mosaïque. Mais ce ne peut être le sens ici ; car jamais l'apôtre ne parle en termes si favorables de cette dispensation imparfaite et crépusculaire. Nulle part il ne dit que la loi mosaïque soit « spirituelle » , ni qu'elle soit « sainte, juste et bonne ». Il n'est pas vrai non plus de cette loi, que Dieu veuille l'écrire dans le cœur de ceux de l'iniquité desquels il ne se souviendra plus. La Loi, nommée ainsi au sens absolu, ne peut être que la loi morale.

 

Or, cette loi est le portrait incorruptible du Dieu saint qui habite l'éternité. C'est en elle que Celui que, dans son essence, aucun homme n'a vu ni ne peut voir, est rendu visible aux hommes et aux anges. C'est Dieu se montrant sans voiles ; Dieu se manifestant à ses créatures, dans la mesure où elles peuvent le supporter ; se manifestant, pour donner, et non pour ôter la vie, en sorte qu'ils puissent voir Dieu et vivre. C'est le cœur de Dieu qui se découvre à l'homme. Oui, nous pouvons même appliquer ; en quelque mesure, à cette loi, ce que l'apôtre dit du Fils de Dieu : qu'il est « le reflet de sa gloire et l'image empreinte de sa personne (Heb 1 : 3)  ».

 

« Si la vertu », disaient les anciens, « pouvait prendre une forme qui la rendit visible à nos yeux, de quel amour merveilleux nous nous mettrions à l'aimer ! » Mais cette supposition s'est réalisée. La loi de Dieu renferme en elle toutes les vertus, la vertu parfaite, et tous ceux à qui Dieu a ouvert les yeux peuvent l'y contempler à visage découvert. La loi de Dieu, qu'est-elle, si ce n'est la vertu et la sagesse divines prenant une forme visible ? Qu'est-elle, si ce n'est le type originel du vrai et du juste, qui, de l'esprit incréé qui les renferme de toute éternité, s'est manifesté à l'homme en revêtant une forme appropriée à son intelligence ?

 

Considérée à un autre point de vue, la loi de Dieu est la raison suprême et immuable, la rectitude absolue, l'harmonie éternelle de toutes les créations passées ou présentes. Je sens bien tout ce qu'il y a d'étroit et d'impropre dans toutes ces expressions humaines par lesquelles nous essayons d'esquisser et de rendre les choses profondes de Dieu. Mais dans notre étal actuel d'enfance, nous ne pouvons faire ni mieux, ni autrement. « Ne connaissant encore qu'imparfaitement », nous ne pouvons « prophétiser », c'est-à-dire parler des choses de Dieu, « qu'imparfaitement (1Co 13 : 9)  ». Tant que nous sommes dans cette maison d'argile, « nous ne saurions rien dire par ordre, à cause de nos ténèbres (Job 37 : 19)  ». N'étant qu'un enfant, « je parle comme un enfant mais bientôt je quitterai ce qui tient de l'enfant  » ; car, « Iorsque la perfection sera venue, alors ce qui est imparfait sera aboli. (1Co 13 : 10,11)  ».

 

Mais revenons. La loi de Dieu (dans notre langage humain) est l'empreinte de l'esprit éternel, la reproduction écrite de la nature divine, l'œuvre la plus belle du Père éternel, la plus brillante émanation de sa sagesse, la beauté visible du Très-Haut. Elle fait les délices et l'admiration des chérubins et des séraphins et de tous les habitants des cieux, et elle est, sur la terre la gloire et la joie de tout croyant doué de sagesse, de tout enfant de Dieu bien instruit.

 

llI

 

Telle est la nature de cette loi de Dieu à jamais bénie. Je dois, en troisième lieu, en montrer les qualités : — non pas toutes, car cela demanderait plus que la science d'un ange ; mais seulement celles qui sont mentionnées dans mon texte. Elles sont au nombre de trois « Le commandement est saint, juste et bon ».

 

Ainsi, la première qualité de la loi, c'est qu'elle est sainte. Il semble que, par cette expression, l'apôtre

veuille parler de sa nature plutôt que de ses effets ; dans le même sens où saint Jacques dit : « La sagesse qui vient d'en haut (ou, en d'autres termes, la loi écrite dans nos cœurs) est premièrement, pure (Jas 3 : 17) », c'est-à-dire sans tache ni souillure, éternellement et essentiellement sainte. Et en tant qu'elle se réfléchit dans la vie aussi bien que dans l'âme, elle est, comme le dit le même apôtre, « la religion pure et sans tache » ou le culte pur, sans alliage impur, rendu à Dieu.

 

Elle est, en effet, au plus haut degré ; pure, nette, chaste, sainte. Sans cela comment pourrait-elle être l'œuvre directe, ou, mieux encore, la parfaite image du Dieu dont l'essence est la sainteté ? Elle est pure de tout péché, pure de toute tache, de toute teinte de mal. C'est une vierge chaste, qui n'admet aucune souillure, aucune participation à ce qui est, contraire à la pureté et à la sainteté ! Elle ne s'accorde avec aucune sorte de péché ; car « quelle communion y a-t-il entre la lumière et les ténèbres ? (2Co 6 : 14) » Et comme le péché est de sa nature, « inimitié contre Dieu, (Jas 4 : 4) » la loi est inimitié contre le péché.

 

Aussi l'apôtre rejette-t-il avec horreur la supposition blasphématoire que la loi de Dieu puisse être péché elle-même, ou la cause du péché. A Dieu ne plaise que nous la supposions cause du péché, parce que c'est elle qui le manifeste, parce qu'elle découvre les choses cachées dans les ténèbres et les amène en pleine lumière. Il est vrai que par là, comme le dit l'apôtre, « le pêché parait péché (Ro 7 : 13)  ». Tous ses voiles sont déchirés, et il se montre dans sa difformité native. Il est vrai que le péché est ainsi devenu « excessivement péchant, par le commandement (Ro 7 : 13) ; » entrant maintenant en lutte directe avec la lumière, étant, dépouillé de sa dernière excuse, l'ignorance, et ne se déguisant plus, il devient bien plus odieux à Dieu et, aux hommes. Il est vrai même que ce le péché cause la mort par une chose qui est bonne (Ro 7 : 13) », qui est en elle-même pure et sainte. Mis au grand jour, il s'irrite d'autant plus ; comprimé, il éclate avec d'autant. plus de violence. « Le péché », dit l'apôtre, parlant au nom de celui qui est convaincu de péché, mais non encore délivré, « le péché, avant pris occasion du commandement », qui le découvre et veut le réprimer, a repoussé cette contrainte, et « a produit en moi toute sorte de convoitises (Ro 7 : 8) », toute sorte de désirs insensés et funestes, que le commandement tendait à réprimer. Ainsi, « quand le commandement est venu, le péché a repris vie (Ro 5 : 9) ; » il s'est agité et irrité d'autant plus. Mais cela ne jette aucun déshonneur sur le commandement. On peut en abuser, non le souiller. C'est, une preuve seulement que « le cœur de l'homme est désespérément malin (Jer 17 : 9) » Mais la loi de Dieu demeure sainte.

 

Sa deuxième qualité est d'être juste. Elle rend à chacun ce qui lui est dû. Elle prescrit exactement ce qui est juste, précisément ce que nous devons faire, dire ou penser, à l'égard de l'Auteur de notre être, à l'égard de nous-mêmes, à l'égard des autres créatures. Elle est, en tout, adaptée à la nature des choses, soit, qu'on les considère dans leur ensemble ou dans leurs détails. Elle convient aux circonstances particulières des êtres et à leurs mutuelles relations aussi bien à celles qui ont existé dès l'origine qu'à celles qui sont plus récentes. Elle s'harmonise avec les propriétés accidentelles ou essentielles des choses. Elle n'entre en conflit avec aucune de ces propriétés en aucune façon, et n'est jamais sans relations avec aucune. En ce sens, on peut dire qu'il n'y a rien d'arbitraire dans la loi de Dieu ; quoique, dans son ensemble ainsi que dans ses détails, elle ne dépende jamais que de sa volonté, et que « Ta volonté soit faite » demeure toujours la loi suprême et universelle, tant sur la terre que dans le ciel.

 

Mais la volonté de Dieu est-elle la cause de sa loi ? Cette volonté est-elle l'origine du juste et de l'injuste ? Ce qui est juste ne l'est-il que parce que Dieu le veut ? ou Dieu ne le veut-il que parce que c'est juste ?

 

Cette fameuse question est, je le crains, plus curieuse qu'utile. Et peut-être qu'en l'étudiant on n'y apporte pas suffisamment ce respect que la créature doit à Celui qui a créé et qui gouverne toutes choses ? Toutefois nous parlerons, avec respect et crainte. Et si nous parlons mal, que le Seigneur veuille nous pardonner !

 

Il nous semble donc que toute la difficulté provient de ce qu'on considère la volonté de Dieu comme distincte de Dieu. Autrement la difficulté disparaît. Car il est évident que Dieu est la cause de la loi de Dieu. Mais la volonté de Dieu, c'est Dieu lui-même ; c'est Dieu considéré comme voulant ceci ou cela. Dire que la loi a pour cause la volonté de Dieu équivaut donc à dire que la cause en est Dieu.

 

De même, si la loi, règle immuable du juste et de l'injuste, dépend de la nature et des propriétés des choses et de leurs relations essentielles (je dis essentielles, et non éternelles, ce qui, pour des choses existant dans le temps, serait contradictoire) ; si elle dépend, dis-je, de leur nature et de leurs relations, c'est dire qu'elle dépend de Dieu ou de la volonté de Dieu, puisque toutes ces choses avec leurs relations sont l'ouvrage de ses mains. Ce n'est que « par sa volonté qu'elles subsistent et qu'elles ont été créées (Apo 4 : 11)  ».

 

Néanmoins on peut accorder (et c'est sans doute tout ce que réclameront les esprits sages) qu'en chaque cas particulier, Dieu veut ceci ou cela (par exemple, qu'il veut que nous honorions nos parents) parce que c'est juste et en accord avec la nature des choses et avec leurs mutuelles relations.

 

La loi est donc juste et droite en toutes choses. Mais elle est bonne autant que juste. Il suffit, pour nous en convaincre, de considérer de quelle source elle a jailli. Celte source n'est autre que la bonté de Dieu. Quel autre mobile que sa bonté put l'engager à donner aux saints anges cette divine expression de lui-même, ou à accorder à l'homme ce même reflet de sa nature ? Et n'est-ce pas son tendre amour qui seul put le contraindre à renouveler la manifestation de sa volonté à l'homme déclin, à Adam d'abord, puis à ses descendants, « privés » comme lui « de la gloire de Dieu (Ro 3 : 22) ; » à publier sa loi, alors que l'esprit des hommes était obscurci de ténèbres, et à envoyer ses prophètes pour déclarer cette loi aux hommes aveugles et insouciants ? Oui certes, ce fut sa bonté qui suscita Hénoc et Noé pour être prédicateurs de la justice ; Abraham, l'ami de Dieu, Isaac et Jacob, pour rendre témoignage à sa vérité. Ce fut sa bonté seule qui, lorsque « les ténèbres couvraient la terre et l'obscurité les peuples (Esa 60 : 2) », donna une loi écrite à Moïse, et par lui à la nation qu'il avait choisie. Ce fut son amour qui interpréta ces divins oracles par la bouche de David et de tous les prophètes, jusqu'à ce qu'au temps marqué, il envoyât son Fils unique, « non pour abolir la loi, mais pour l'accomplir (Mat 5 : 17) », pour la confirmer « jusqu'à un iota et un seul trait de lettre  » ; pour la graver dans le cœur de tous ses enfants ; jusqu'à ce que, ayant « mis tous ses ennemis sous ses pieds » il « remette son royaume » de médiateur « à Dieu son Père, afin que Dieu soit tout en tous (1Co 15 : 24,25,28) »

 

Et cette loi que la bonté de Dieu donna au commencement et qu'elle a conservée à travers les âges, cette loi est, comme la source d'où elle sort, pleine de bonté et de bénignité ; elle est, comme le dit le Psalmiste, « plus douce : que le miel et que ce qui découle des rayons de miel (Ps 19 : 11)  ». Elle est attrayante et aimable. Elle renferme « toutes les choses qui sont aimables, de bonne réputation, où il y a quelque vertu, et qui sont dignes de louange » (Phi 4 : 8) devant Dieu et devant ses saints anges, et en elle sont tous les trésors de la sagesse, de la science et de l'amour de Dieu.

 

La loi de Dieu n'est pas moins bonne dans ses effets que dans sa nature. Tel qu'est l'arbre, tels sont les fruits. Les fruits de la loi de Dieu dans le cœur de l'homme sont : la justice, la paix et l'assurance à jamais. Ou plutôt, la loi elle-même est justice, et elle remplit l'âme d'une paix qui passe toute intelligence et nous procure une joie incessante, par le témoignage d'une bonne conscience devant Dieu. Elle n'est pas simplement la garantie, elle « est, les arrhes de notre héritage (Eph 1 : 14) » car elle fait partie de la possession qui nous est acquise. C'est Dieu manifesté dans la chair des hommes, et nous apportant la vie éternelle ; nous assurant, par son pur et parfait amour, que nous sommes « scellés pour le jour de la rédemption (Eph 4 : 38) ; » qu'il nous « épargnera comme un père épargne son fils qui le sert (Mal 3 : 17) » au jour où il rassemblera ses joyaux ; et qu'il nous réserve une couronne incorruptible de gloire.

 

IV

 

Il ne nous reste plus qu'à montrer, en dernier lieu, l'usage de la loi, ou à quoi elle sert. Et, sans contredit, son premier usage c'est de convaincre le monde de péché. Cette œuvre appartient, il est vrai, au Saint-Esprit, et il peut l'opérer sans moyens quelconques, ou par ceux qu'il lui plait d'employer, quelque insuffisants ou impropres qu'ils soient en eux-mêmes à produire un tel effet. Ainsi, il y a des gens dont le cœur a été brisé en un moment, soit dans la santé, soit dans la maladie, sans cause visible, sans moyen extérieur ; et d'autres (un par génération peut-être) se sont réveillés au sentiment de « la colère de Dieu demeurant sur eux (Jea 3 : 36)  ». , à l'ouïe de cette déclaration : « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec soi (2Co 5 : 19) » Mais la méthode ordinaire de l'Esprit de Dieu est de convaincre les pécheurs par la loi. C'est elle qui, prenant possession de la conscience, brise, le plus souvent, le rocher. C'est surtout cette partie de la Parole de Dieu qui est « vivante et efficace et plus pénétrante qu'aucune épée à deux tranchants (Heb 4 : 12) ; » c'est elle qui, entre les mains de Dieu et de ses envoyés, pénètre à travers tous les replis d'un cœur brisé, et « atteint jusqu'à la séparation de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles (Heb 4 : 12) » C'est elle qui découvre le pécheur à lui-même ; qui arrache toutes ses feuilles de figuier et lui montre qu'il est « misérable, pauvre, aveugle et nu (Apo 3 : 17) » C'est la loi qui, comme un éclair, porte partout la conviction. L'homme se sent pécheur ; il se reconnaît insolvable.  « Sa bouche est fermée » , et il s'avoue « coupable devant Dieu (Ro 3 : 19) »

 

Tel est donc le premier usage de la loi : frapper de mort le pécheur, détruire la vie et la force auxquelles il se confie et le convaincre qu'il est « mort en vivant (1Ti 5 : 6) ; » non seulement placé sous une sentence de mort, mais réellement mort à Dieu, privé de toute vie spirituelle, « mort, dans ses fautes et dans ses péchés (Eph 2 : 1)  ». Le second usage de la loi, c'est de le conduire à la vie, à Christ, afin qu'il vive. Dans ces deux offices, elle agit, il est vrai. en pédagogue sévère. Elle nous contraint par la force, plus qu'elle ne nous attire par l'amour. Et pourtant l'amour demeure le ressort tout puissant. C'est l'esprit d'amour qui, par ces moyens douloureux nous arrache notre confiance en la chair, ne nous laisse aucun roseau cassé pour nous y appuyer, et contraint ainsi le pécheur, dépouillé de tout, à s'écrier dans l'amertume de son âme ou à soupirer du plus profond de son cœur :

 

Je ne veux plus, Seigneur, m'excuser devant toi.

 

Je suis perdu, mais Christ, ton Fils, mourut pour moi !

 

La loi sert, en troisième lieu, à nous maintenir en vie. Elle est le grand moyen dont se sert l'Esprit de grâce pour préparer le croyant à une communication plus abondante de la vie de Dieu.

 

Cette grande et importante vérité est peu comprise, je le crains, non seulement du monde, mais même de plusieurs de ceux que Dieu a pris du monde et qui sont véritablement enfants de Dieu par la foi Plusieurs d'entre eux tiennent pour incontestable qu'une fois venus à Christ, nous n'avons plus affaire avec la loi et que, dans ce sens, « Christ est la fin de la loi (Ro 10 : 4) » pour tout croyant. « La fin de la loi » , il l'est sans doute, mais « pour la justification de tous ceux qui croient ». C'est-à-dire que là finit la loi. Elle ne justifie personne, mais elle conduit à Christ, qui est aussi, dans un autre sens, la fin, le but, vers lequel elle tend sans cesse. Mais quand elle nous a conduits à lui, elle a un autre office, celui de nous garder près de lui. Car plus les croyants découvrent la hauteur, la profondeur, la largeur de la loi, plus ils sont poussés à s'exhorter ainsi les uns les autres :

 

Frères, plus près, toujours plus près.

 

De cet amour qui nous embrasse !

 

Attendons-en les sûrs effets,

 

Et demandons grâce sur grâce !

 

Ainsi, tout en accordant que c'en est fait de la loi pour le fidèle, en tant qu'il s'agit de la loi cérémonielle des Juifs, ou de l'ensemble de la dispensation mosaïque (car, en ce sens, elle est abolie par Christ) ; accordant même que nous n'avons plus affaire à la loi morale, comme moyen de justification, car nous sommes « justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ (Ro 3 : 23) ; » nous devons reconnaître que, dans un autre sens, nous n'en avons pas fini avec cette loi. Elle nous est en effet infiniment utile, d'abord pour nous convaincre du péché qui reste encore dans notre cœur et dans notre vie, et nous amener par là à une communion toujours plus intime avec Christ, en sorte que son sang nous purifie de moment en moment. Elle sert ensuite à faire passer la vie du chef dans les membres vivants de son corps, et les rendre par là capables d'accomplir ses commandements Elle sert enfin à confirmer notre espérance relativement à ceux de ses commandements que nous n'avons pas encore atteints, notre espérance de recevoir grâce sur grâce, jusqu'à ce que nous possédions réellement la plénitude de ce qu'il nous promet.

 

Et quelle confirmation donne à tout ceci l'expérience du vrai croyant ! Tandis qu'il s'écrie : « Oh ! combien j'aime ta loi ; c'est ce dont je m'entretiens tout le jour ! (Ps 119 : 97) » dans ce divin miroir, il découvre chaque four un peu mieux sa souillure. Il y voit toujours plus clairement, qu'il est encore à tous égards un pécheur, que ni son cœur ni ses œuvres ne sont ce qu'ils devraient être devant Dieu ; et cette conviction le presse à chaque instant d'aller à Christ. Il comprend mieux ce commandement de l'ancienne loi : « Tu feras une lame d'or pur, sur laquelle tu graveras : Sainteté à l'Eternel ! Et elle sera sur le front d'Aaron (type de notre grand sacrificateur), afin qu'Aaron porte les péchés commis par les enfants d'Israël dans leurs saintes offrandes (bien loin que nos offrandes spirituelles puissent expier ce qui nous reste du péché), et cette lame sera continuellement sur son front, pour les rendre agréables devant l'Eternel (Ex 28 : 36,38)  ».

 

Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, la loi dit : « Tu ne tueras point » , et notre Seigneur nous enseigne qu'elle défend par là non seulement l'acte extérieur, mais toute parole, toute pensée contraires à la charité. Mais, plus je regarde à cette loi parfaite, plus je sens que je suis loin d'y atteindre ; et plus je sens cela, plus je sens quel besoin j'ai du sang de Christ pour expier tout mon péché, et de son Esprit pour purifier mon cœur, en sorte que je sois « parfait et accompli et qu'il ne me manque rien (Jas 1 : 4) »

 

Je ne puis donc me passer de la loi un seul moment, pas plus que de Christ, puisqu'elle m'est aussi nécessaire maintenant pour me garder près de Christ, qu'elle le fut pour me conduire à lui. Sans cela, ce « mauvais, cœur incrédule » abandonnerait aussitôt « le Dieu vivant. (Heb 3 : 12)  ». En vérité l'un me renvoie toujours à l'autre, la loi à Christ et Christ à la loi. D'une part, la hauteur et la profondeur de la loi me contraignent à chercher un refuge dans l'amour de Dieu en Christ ; de l'autre, l'amour de Dieu en Christ me fait aimer sa loi « plus que l'or et, les pierres précieuses », en me montrant que chacun de ses articles contient une promesse miséricordieuse que mon Seigneur accomplira en son temps.

 

Qui es-tu donc, ô homme, « qui juges la loi et qui médis de la loi ! » qui la renvoies en enfer, avec le péché, Satan et la mort, en les mettant sur le même rang, ! Juger la loi ou médire de la loi était, aux yeux de l'apôtre Jacques, un acte si prodigieux de méchanceté, que, pour condamner les jugements à l'égard de nos frères, il lui suffit qu'ils impliquent ce péché : « Tu n'es point observateur, de la loi, dit-il, mais tu t'en

le juge (Jas 4 : 11) ; » le juge de ce que Dieu a établi pour te juger ! Te voilà donc assis sur le siège judicial de Christ et foulant à tes pieds la règle d'après laquelle il,jugera le monde ! Oh ! considère quel avantage Satan a pris sur toi, et abstiens-toi à l'avenir de penser ou de parler légèrement de cet instrument béni de la grâce de Dieu ; à plus forte raison garde-toi d'en faire un épouvantail. Que dis-je ? aime-le et l'estime, à cause de celui de qui il vient, de celui à qui il conduit. Que la loi soit, après la croix de Christ, ta gloire et ta joie. Publie ses louanges, et rends-lui honneur devant tous les hommes.

 

Et si tu es pleinement convaincu qu'elle émane de Dieu ; qu'elle est l'empreinte de ses perfections communicables, et qu'elle est « sainte, juste, et bonne » , surtout pour les croyants ; alors, au lieu de la rejeter comme souillée, aie soin de t'y attacher de plus en glus. Que la loi de miséricorde et de vérité, d'amour pour Dieu et pour les hommes, d'humilité, de douceur et de pureté, ni te quitte jamais. « Lie-la à ton cou, écris-la sur la table de ton cœur (Pro 3 : 3)  ». Tiens-toi près de la loi, si tu veux te tenir près de Christ. Saisis-la ; ne la laisse point aller. Qu'elle te conduise sans cesse au sang expiatoire et confirme sans cesse ton espérance, jusqu'à, ce que toute « la justice de la loi soit accomplie (Ro 8 : 4) » en toi, et que tu sois « rempli de tonte la plénitude de Dieu (Eph 3 : 19) »

 

Et si ton Maître a déjà accompli sa parole, s'il a déjà « écrit sa loi dans ton cœur », alors « tiens-toi ferme dans la liberté dans laquelle Christ l'a placé. (Gal 5 : 1)  ». Tu es affranchi, non seulement des cérémonies juives, non seulement de la culpabilité du péché ou de la crainte de l'enfer (ce n'est là que la moindre partie de la liberté chrétienne), mais, ce qui est infiniment plus, tu es affranchi de la puissance du péché, du service de Satan, et libre de ne plus offenser Dieu. Oh ! tiens-toi ferme dans cette liberté, en comparaison de laquelle tout le reste ne mérite pas d'être nommé. Tiens ferme en aimant Dieu de tout ton cœur et en le servant de toutes tes forces. Là est la liberté parfaite : garder sa loi et marcher sans tache dans tous ses commandements. « Ne te remets pas sous le joug de la servitude (Gal 5 : 1) ; » je n'entends pas de la servitude juive ou de la crainte de l'enfer ; elles sont, je l'espère, loin de toi. Mais prends garde de retomber sous le joug du péché, d'une transgression intérieure ou extérieure de la loi. Aie en horreur le péché plus que la mort ou l'enfer même ; aie en horreur le péché lui-même, plus encore que la peine qui en est le châtiment. Tiens-toi en garde contre l'esclavage de l'orgueil, de la convoitise, de la colère, de toute disposition, de toute parole, de toute œuvre mauvaise. « Regarde à Jésus » (Heb 12 : 2), et, pour le faire, regarde toujours plus à la loi parfaite, « la loi de liberté  » ; fais-le avec persévérance ; c'est ainsi que tu croîtras tous les jours, dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ.

 


Sermon 35 :           LA LOI ÉTABLIE PAR LA FOI, PREMIER DISCOURS

Romains 3,31

1750

 

Anéantissons-nous donc la loi par la foi ? Dieu nous en garde ! Au contraire, nous établissons la loi. (Ro 3 : 30)

 

Après avoir posé, dès le commencement de cette épître, sa proposition générale, savoir que « l'Evangile de Christ est la puissance de Dieu pour le salut de tous ceux qui croient » (Ro 1 : 16), — le puissant moyen par lequel Dieu rend tout croyant participant, d'un salut présent et éternel ; — l'apôtre saint Paul s'applique a montrer qu'il n'y a pas sous les cieux d'autre chemin par lequel nous puissions être sauvés. Il parle surtout de la délivrance de la coulpe, appelée d'ordinaire justification. Et par divers arguments, adressés aux Juifs aussi bien qu'aux païens, il prouve surabondamment que tous les hommes ont besoin de cette délivrance, et que nul ne peut être tenu pour innocent. De là, la conclusion à laquelle il arrive, dans le verset 19 de notre chapitre : qu'il faut « que tous (Juifs ou païens), aient la bouche fermée et que tout le monde soit reconnu coupable devant Dieu.

 

C'est pourquoi, dit-il, personne ne sera justifié devant lui par les œuvres de la loi. Mais maintenant la justice de Dieu a été manifestée sans la loi », — sans notre obéissance préalable, — « savoir la justice de Dieu qui est par la foi en Jésus-Christ, en tous ceux et sur tous ceux qui croient. Car il n'y a point de différence (soit quant au besoin de la justification, soit quant à la manière d'y parvenir), puisque tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (savoir de la glorieuse image de Dieu d'après laquelle ils furent créés), et qu'ils sont justifiés (ceux qui le sont) gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ ; lequel Dieu avait destiné pour être une victime propitiatoire par la foi en son sang, — afin qu'on reconnaisse qu'il est juste et qu'il justifie celui qui a la foi en Jésus », — afin qu'il pût montrer sa miséricorde sans entraver sa justice. — « Nous concluons donc, dit enfin l'apôtre (ramenant la grande thèse qu'il voulait établir), nous concluons donc que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi (Ro 3 : 20-27)  ».

 

Il était aisé de prévoir une objection qu'on pouvait faire et qu'on a présentée en effet dans tous les âges ; savoir qu'on abolit la loi si l'on dit que nous sommes justifiés sans les œuvres de la loi. L'apôtre se contente de repousser ce reproche, sans le discuter. « Anéantissons-nous donc la loi par la foi ? s'écrie-t- il. Dieu nous en garde ! Au contraire, nous établissons la loi ». Dès l'abord, ces paroles montrent combien est vaine l'imagination de ceux qui ont prétendu que Paul, lorsqu'il dit que l'homme est justifié sans les œuvres de la loi, n'entend que la loi cérémonielle. Faut-il donc traduire ici : « Nous établissons la loi cérémonielle ? » Evidemment non. Paul anéantissait cette loi par la foi, et ne s'en cachait nullement. C'est de la loi morale seule qu'il pouvait vraiment dire : « Nous ne l'anéantissons pas, nous l'établissons par la foi ».

 

Mais en ceci, tous ne sont pas d'accord avec lui. Dans tous les âges de l'Eglise, il y a eu des gens qui ont prétendu que « la foi donnée une fois aux saints (Jude 1 : 3) » devait abolir toute la loi. Ils n'épargnaient pas plus la loi morale que la loi cérémonielle, mais voulaient, pour ainsi dire, « la mettre en pièces devant le Seigneur, (1Sa 15 : 33) » disant aux chrétiens avec véhémence : « Si vous établissez une loi quelconque, Christ ne vous profite de rien. Christ vous devient inutile et vous êtes déchus de la grâce ».

 

Mais le zèle de ces gens n'est-il point sans connaissance ? Ont-ils observé la connexion étroite qu'il y a entre la loi et la foi, et, que, par suite de celte connexion, détruire l'une, c'est détruire l'autre ? qu'abolir la loi morale, c'est abolir, du même coup, la loi et la foi ; car c'est détruire le vrai moyen, soit de nous conduire à la foi, soit de ranimer ce don de Dieu dans notre âme ?

 

Il importe donc à tous ceux qui désirent, soit d'aller à Christ, soit de marcher en celui en qui ils ont cru, de prendre garde qu'ils « n'abolissent la loi par la foi » ; et, pour nous en garder, en effet, recherchons : d'abord quelles sont les manières les plus ordinaires d'anéantir la loi par la foi ; et ensuite comment nous pouvons imiter l'apôtre, et, par la foi, « établir la loi ».

 

I

 

Voyons d'abord quelles sont les manières les plus ordinaires d'anéantir la loi par la foi. Or, le moyen, pour un prédicateur, de l'anéantir d'un seul coup, c'est de ne point la prêcher du tout. C'est tout comme s'il l'effaçait des oracles de Dieu. Surtout s'il le fait avec intention ; s'il s'est posé pour règle de ne point prêcher la loi, tenant à opprobre le titre même de « prédicateur de la loi » , comme synonyme, ou peu s'en faut, de celui d'ennemi de l'Evangile.

 

Tout, cela vient, d'une profonde ignorance de la nature, des qualités et de l'usage de la loi ; et ceux qui agissent ainsi montrent qu'ils sont étrangers à Christ et à une foi vivante, ou, tout au moins, qu'ils ne sont que des « enfants en Christ » , et, comme tels, « sans expérience de la parole de la justice ».

 

Leur grand argument, c'est que la prédication de l'Évangile, qui, suivant eux, consiste à ne parler d'autre chose que des souffrances et des mérites de Christ, répond à toutes les fins de la loi. Mais c'est ce que nous nions formellement. Elle ne répond pas à la toute première, qui est de convaincre les hommes de péché, de réveiller ceux qui dorment encore sur la pente de l'enfer. On a pu signaler, çà et là, une exception. L'Évangile peut en avoir réveillé un sur mille ; mais ce n'est point la règle ; la voie ordinaire de Dieu, c'est de convaincre les pécheurs par la loi et par elle seule. Ce n'est point l'Évangile que Dieu a ordonné, ni que le Seigneur lui-même a employé dans ce but. Nous n'avons rien dans l'Écriture qui nous autorise à l'appliquer ainsi, ni qui nous fasse espérer de le faire avec succès. Nous ne pouvons pas nous appuyer davantage sur la nature même de la chose. « Ce ne sont point ceux qui sont en santé qui ont besoin de médecin, mais ceux qui sont malades (Mat 9 : 12)  ». Il serait absurde d'offrir un médecin à ceux qui sont en santé ou qui, du moins, se croient tels. Prouvez-leur d'abord qu'ils sont malades, ou ils ne vous sauront, pas gré de votre peine. Il n'est pas moins absurde d'offrir Christ à ceux dont le cœur n'est point encore brisé. C'est, à proprement parler, « jeter les perles devant les pourceaux ». Ils ne manqueront pas de « les fouler aux pieds » , et s'ils « se retournent et vous déchirent, (Mat 7 : 6) » c'est tout ce que vous pouviez attendre.

 

— « Mais si nous ne trouvons pas dans l'Écriture le commandement de prêcher Christ au pécheur endormi, cette prédication n'a-t-elle pas des précédents scripturaires ? » - Je n'en connais point. Je ne crois pas que vous en puissiez produire un seul, ni des quatre évangiles, ni des Actes des apôtres. Et vous ne pouvez non plus, par aucun passage de leurs épîtres, prouver que telle ait été la pratique des apôtres.

 

— « Quoi ! l'apôtre saint Paul ne dit-il pas, dans sa première épître aux Corinthiens : « Nous prêchons Christ crucifié ? (1Co 1 : 23) » et, dans la seconde : « Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ le Seigneur ? (2Co 4 : 5) »

 

— Nous voulons bien que ceci décide la cause. Oui, suivons son exemple. Prêchez vous-mêmes comme saint Paul, et nous ne demandons plus rien.

 

Car sans doute il prêchait Christ d'une manière parfaite, ce prince des apôtres ; mais qui prêcha la loi plus que lui ? Il ne croyait donc pas, comme vous, que l'Evangile réponde au même but.

 

Le premier discours de Paul que les Actes nous rapportent se termine ainsi : « C'est par Lui que tous ceux qui croient sont justifiés de toutes les choses dont vous n'avez pu être justifiés par la loi de Moïse. Prenez donc garde qu'il ne vous arrive ce qui a été dit dans les prophètes : Voyez, vous qui me méprisez, et soyez étonnés et pâlissez d'effroi ; car je vais faire une œuvre en vos jours, une œuvre que vous ne croirez point si quelqu'un vous la raconte (Act 13 : 39-41)  ». C'était là, évidemment, prêcher la loi, dans le sens que vous entendez ; quand bien même une grande partie, si ce n'est la totalité de ses auditeurs, étaient des Juifs ou des prosélytes (Act 13 : 43) d'où l'on peut conclure que plusieurs d'entre eux étaient, au moins en quelque degré, convaincus de péché. Il commence par leur dire qu'ils ne peuvent être justifiés que par la foi en Christ, à l'exclusion de la loi de Moïse ; puis il les menace sérieusement des jugements de Dieu, ce qui est, dans le sens le plus fort, prêcher la loi.

 

Au chapitre suivant, dans son discours aux païens de Lystre (Act 14 : 15-17), le nom de Christ n'est pas même prononcé. Il se borne à les exhorter à « quitter ces vaines idoles pour se convertir au Dieu vivant ».

Maintenant confessez la vérité. Ne pensez-vous pas que ; si vous aviez été à sa place, vous eussiez pu prêcher beaucoup mieux ? Qui sait même si vous ne pensez pas que c'est pour avoir si mal prêché qu'il fut si maltraité, et que, s'il fut lapidé, il le méritait bien pour n'avoir pas prêché Christ.

 

Sans doute, quand « le geôlier entra promptement et se jeta tout tremblant aux pieds de Paul et de Silas, et leur dit : « Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » il lui dit aussitôt Crois au Seigneur Jésus-Christ, (Act 16 : 29-31 » Et qui aurait pu dire autre chose à un homme si profondément convaincu de péché ? Mais aux habitants d'Athènes, il tient, vous le savez, un autre langage ; reprenant leur superstition, leur ignorance, leur idolâtrie, et les exhortant fortement à la repentance, par la considération du jugement à venir et de la résurrection des morts (Act 17 : 22-31). De même, lorsque « Félix envoya quérir Paul et qu'il l'entendit parler de fa foi en Christ », au lieu de prêcher Christ dans votre sens (ce qui n'eût provoqué que les moqueries ou les blasphèmes du gouverneur), « il parla de la justice, de la continence et du jugement à venir » jusqu'à faire « trembler Félix », malgré son endurcissement (Act 24 : 24,25). Allez et faites de même.

 

Prêchez Christ au pécheur insouciant, en « parlant de la justice, de la tempérance et du jugement à venir ! » — « Mais, dites-vous, il prêchait Christ tout autrement dans ses épîtres ». — Je réponds d'abord qu'il n'y prêchait pas du tout, dans le sens que nous entendons ; car il s'agit ici de la prédication devant une assemblée. Mais, à part cela, voici ma réponse : ses épîtres s'adressaient, non à des incrédules tels que ceux dont nous parlons, mais « aux saints » , qui étaient à Rome, à Corinthe, ou dans d'autres villes, et auxquels il parlait plus de Christ, cela va sans dire, qu'à ceux qui étaient « sans Dieu dans le monde » (Eph 2 : 12). Et pourtant il n'en est ; pas une qui ne soit, pleine de la loi, même celles aux Romains et aux Galates ; et dans ces deux épîtres, « il prêche la loi » , et cela aux croyants aussi bien qu'aux incrédules.

 

Reconnaissez par là que vous ne savez ce que c'est que de prêcher Christ, dans le sens apostolique. Car sans doute Paul entendait bien prêcher Christ à Félix, ainsi que dans ses discours à Antioche, à Lystre et à Athènes ; et tout homme réfléchi conclura de son exemple qu'on ne prêche pas Christ seulement quand on annonce son amour pour les pécheurs, mais aussi quand on annonce qu'il viendra du ciel avec des flammes de feu ; que prêcher Christ, dans le sens apostolique et dans la plénitude du sens scripturaire, c'est prêcher tout ce qu'il a révélé, soit dans l'Ancien, soit dans le Nouveau Testament, en sorte que, lorsque vous dites :

« Les méchants seront jetés en enfer, toutes les nations qui oublient Dieu (Ps 9 : 18 – Nos traductions françaises mettent sépulcre ou séjour des morts.) », — vous prêchez Christ aussi réellement que lorsque vous dites : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde (Jea 1 : 29)  ».

 

Pesez bien ceci : que prêcher Christ, c'est prêcher toutes les paroles de Christ, toutes ses promesses, toutes ses menaces et tous ses commandements, tout ce qui est écrit dans son Livre ; alors vous saurez comment prêcher Christ sans anéantir la loi.

 

— « Mais les discours où nous prêchons particulièrement les souffrances et les mérites de Christ ne sont-ils pas particulièrement bénis ? »

 

Sans doute, si nous prêchons à des âmes travaillées, ou à des croyants ; car de tels discours leur sont surtout appropriés. Ils sont au moins les plus propres à consoler. Mais ce n'est pas toujours là la plus grande bénédiction. Je puis en recevoir parfois une bien plus grande d'un discours qui me blesse au cœur et qui m'humilie dans la poussière. Et cette consolation me ferait même défaut, si je n'entendais prêcher que sur les souffrances de Christ. Ces discours tournant toujours dans le même cercle perdraient leur force, deviendraient insipides et morts jusqu'à n'être plus que de vaines paroles. Et cette manière de prêcher Christ aboutirait, à la longue, à anéantir l'Evangile aussi bien que la loi.

 

II

 

Une seconde manière d'anéantir la loi par la foi, c'est d'enseigner que la foi supprime la nécessité de la sainteté. C'est une voie qui se ramifie en mille sentiers, et il y en a beaucoup qui y marchent. Bien rares sont ceux qui y échappent complètement ; il est peu d'âmes, convaincues du salut par la foi, qui tôt ou tard, du plus au moins, ne se laissent entraîner dans ce chemin détourné.

 

C'est dans ce chemin détourné que marchent tous ceux qui, sans affirmer peut-être que la foi en Christ supprime entièrement la nécessité de garder sa loi, supposent cependant : ou que la sainteté est moins nécessaire maintenant qu'avant la venue de Christ, — ou qu'un moindre degré de sainteté est nécessaire, — ou qu'elle est moins nécessaire à ceux qui ont la foi qu'à ceux qui ne l'ont pas. Ceux-là mêmes y marchent aussi qui, tout bien pensants qu'ils sont en général, croient pourtant pouvoir prendre, dans tels cas particuliers, plus de liberté qu'ils n'auraient pu le faire avant de parvenir à la foi. Et même le fait seul qu'ils abusent du mot liberté pour désigner la liberté de désobéir et le droit de n'être pas saint, montre aussitôt que leur jugement est perverti et qu'ils sont coupables de ce dont ils se croiraient bien exempts, savoir d'anéantir la loi par la foi, en s'imaginant que la foi rend inutile la sainteté.

 

Ceux qui font de cette prétention un enseignement exprès, donnent pour premier argument que nous sommes maintenant sous l'alliance de la grâce, et non des œuvres, et qu'ainsi nous ne sommes plus sous la nécessité de l'accomplissement des œuvres de la loi.

 

Et qui fut, jamais sous l'alliance des œuvres ? Personne, si ce n'est Adam avant la chute. Il était, au sens propre et absolu, sous cette alliance qui requérait de l'homme une obéissance parfaite et entière, comme l'unique condition pour plaire à Dieu, et ne laissait point de place à la grâce, pas même pour la plus petite transgression. Mais nul autre que lui, Juif ou païen, ne fut jamais sous cette alliance, ni avant Christ ni depuis. Tous les enfants d'Adam furent et sont encore sous l'alliance de grâce. Voici quelle en est la condition : la libre grâce de Dieu, par les mérites de Christ, accorde le pardon à ceux qui croient, de cette foi « agissante par la charité » (Gal 5 : 6), qui produit toute obéissance et toute sainteté.

 

C'est donc sans raison que vous supposez que les hommes furent autrefois plus strictement obligés d'obéir à Dieu ou de faire les œuvres qu'ordonne sa loi, qu'ils ne le sont maintenant. C'est une supposition que vous ne sauriez justifier. Mais, si nous eussions vécu sous l'alliance des œuvres, nous aurions dû accomplir ces œuvres avant que Dieu pût, nous accepter. Tandis qu'à présent, quoique les bonnes œuvres soient aussi nécessaires que jamais, elles ne précèdent pas, mais elles suivent notre acceptation de la part de Dieu. La nature de l'alliance de grâce ne vous fournit donc ni motif ni encouragement quelconque à négliger, en aucun cas et à aucun degré, l'obéissance et la sainteté.

 

— « Mais ne sommes-nous pas justifiés par la foi, sans les œuvres de la loi ? » -Incontestablement, et sans celles de la loi morale tout aussi bien que sans celles de la loi cérémonielle. Et plût à Dieu que tous les hommes en fussent convaincus ! Cela préviendrait d'innombrables maux, l'antinomianisme en particulier ; car, généralement parlant, ce sont les pharisiens qui font les antinomiens. En se jetant dans un extrême si évidemment opposé à l'Ecriture, ils font que d'autres se jettent dans un excès tout contraire. Cherchant à être justifiés par les œuvres, ils poussent les autres à n'accorder aucune place aux œuvres.

 

La vérité est entre ces extrêmes. Nous sommes, sans nul doute, justifiés par la foi. C'est là la pierre angulaire de tout l'édifice chrétien. Nous sommes justifiés sans les œuvres de la loi, en tant que condition préalable de justification ; mais elles sont le fruit immédiat de cette foi qui nous justifie. En sorte que si les bonnes œuvres, si toute sainteté intérieure et extérieure ne suit pas notre foi, il est évident que notre foi ne vaut rien et que nous sommes encore dans nos péchés. Notre justification par la foi sans les œuvres n'est donc pas un motif pour anéantir la loi par la foi, ou pour nous imaginer que la foi soit, en quelque manière ou à quelque degré, une dispense de sainteté.

 

- « Mais saint Paul ne dit-il pas expressément : « A celui qui n'a point travaillé, mais qui croit en Celui qui justifie le méchant, sa foi lui est imputée à justice ? (Ro 4 : 5) » Et ne suit-il pas de là que, pour le croyant, la foi tient lieu de justice ? Mais si la foi tient lieu de justice ou de sainteté, en quoi la sainteté est-elle encore nécessaire ? »

 

Ceci, il faut l'avouer, touche au point essentiel, à ce qui est la colonne maîtresse de l'édifice antinomien. Et pourtant la réponse ne sera ni longue ni difficile. Nous accordons :

 

1° Que Dieu justifie le méchant, celui qui, jusqu'à ce moment, est tout à fait méchant, adonné à tout mal, étranger à tout bien ;

 

2° Qu'il justifie le méchant qui ne travaille. pas, qui jusqu'alors n'a fait aucune bonne œuvre, étant même incapable d'en faire aucune, puisqu'un mauvais arbre ne peut porter de bon fruit ;

 

3° Qu'il le justifie par la foi seule, sans aucune bonté ou justice préalable ;

 

4° Qu'alors la foi lui est comptée pour justice préalable, c'est-à-dire que Dieu, par les mérites de Christ, accepte le croyant comme s'il avait accompli déjà toute justice.

 

Mais que fait tout cela pour votre thèse ? L'apôtre dit-il, ici ou ailleurs, que cette foi lui soit comptée comme justice subséquente ? Il enseigne qu'il n'y a pas de justice avant la foi ; mais où dit-il qu'il n'y en ait point après la foi ? Il affirme que la sainteté ne peut précéder la justification, mais non qu'elle ne doit pas la suivre. Saint Paul ne vous autorise donc en aucune façon à anéantir la loi, en enseignant que la foi supprime la nécessité de la sainteté.

 

III

 

Une autre manière d'anéantir la loi par la foi (et, c'est de toutes la plus commune) consiste à le faire en pratique ; à l'anéantir, non en principe, mais en fait ; à vivre comme si la foi nous était donnée pour nous dispenser de vivre saintement.

 

Ecoutez avec quelle vivacité l'apôtre nous met en garde contre cet écart : « Quoi donc ! pécherons-nous parce que nous ne sommes point sous la loi, mais sous la grâce ? Dieu nous en garde ! (Ro 6 : 15) » Avertissement qu'il nous faut attentivement considérer, car il est de la dernière importance.

 

Etre « sous la loi » peut, signifier ici :

 

1° Etre tenu d'observer la loi rituelle

 

2° Etre tenu de se conformer à toute l'économie mosaïque ;

 

3° Etre tenu de garder toute la loi morale, comme condition pour être accepté de Dieu ; enfin,

 

4° Etre sous la colère et sous la malédiction, sous une sentence de mort éternelle, être rempli du sentiment de la condamnation et d'une crainte servile et pleine d'effroi.

 

Or, à tous ces égards, il est certain que le croyant n'est plus « sous la loi » , quoiqu'il ne soit « pas sans loi quant à Dieu, mais qu'il soit sous la loi de Christ (1Co 9 : 21)  ». Il est au contraire « sous la grâce ». N'étant plus sous la loi des rites, ni sous l'économie mosaïque en général, ni sous l'obligation de garder même la loi morale, comme condition préalable pour être accepté de Dieu, il est délivré de la colère et de la malédiction de Dieu, du poids de la condamnation et de cette crainte horrible de la mort et de l'enfer, par laquelle il était auparavant assujetti à la servitude. Et maintenant (ce qui lui était impossible sous la loi), il exerce en toutes choses une joyeuse et entière obéissance. Son obéissance provient, non d'une crainte servile, mais d'un plus noble principe, de la grâce de Dieu qui, régnant dans son cœur, lui donne de tout faire dans l'amour.

 

Quoi ! ce principe évangélique d'action serait-il moins puissant. que le principe légal ? Obéirons-nous moins à Dieu par amour filial, que nous ne le faisons par crainte servile ?

 

Hélas ! est-il bien sûr que ce ne soit point là le cas général et que cet antinomianisme pratique, cette manière non avouée d'anéantir la loi par la foi, n'ait pas infecté des milliers de croyants ?

 

Et vous, ne vous a-t-il pas infectés ? Examinez-vous loyalement et de près. Ne faites-vous pas maintenant ce que vous n'eussiez osé faire quand vous étiez « sous la loi », ou, comme on dit communément, sous la conviction ? Ainsi, par exemple, pour les aliments, vous n'osiez alors vous livrer à votre sensualité ; vous ne preniez que le nécessaire et ce qu'il y avait de moins coûteux. Ne vous donnez-vous pas plus de latitude à présent ? Oh ! prenez garde que vous ne « péchiez parce que vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce ».

 

Quand vous étiez sous le poids de la loi, vous n'osiez vous livrer, en aucune manière, à la convoitise des yeux. Vous ne faisiez rien pour la seule satisfaction de votre curiosité. Vous ne cherchiez, pour les meubles et les habillements, que ce qui était nécessaire et décent, ou, tout au plus, ce qui vous paraissait modestement convenable ; toute espèce de luxe, de superfluité on d'élégance à la mode, vous était en effroi ou en abomination.

 

En est-il encore ainsi ? Votre conscience est-elle, à tous égards, aussi délicate ? Suivez-vous toujours la même règle, foulant aux pieds tout luxe, toute vanité, toute parure inutile ? Ou plutôt n'avez-vous pas repris ce que vous aviez quitté et ce qui blessait alors votre conscience ? N'avez-vous pas appris à dire : « Oh ! je ne suis plus si scrupuleux ! » Plût à Dieu que vous le fussiez encore, vous ne commettriez pas ainsi le péché, parce que vous êtes non sous la loi, mais sous la grâce. Autrefois, vous vous faisiez scrupule de louer les gens en face, et plus encore d'accepter des louanges. Vous vous en sentiez blessé au cœur ; vous ne pouviez les supporter ; vous cherchiez l'honneur qui vient de Dieu seul. Vous ne pouviez souffrir aucune conversation inutile ou qui ne tendait pas à l'édification. Tout vain propos, tout discours frivole vous faisait horreur, car vous sentiez profondément la valeur du temps et de chaque moment, qui s'enfuit, vous abhorriez et ne craigniez pas moins les dépenses vaines, estimant la valeur de l'argent presque à l'égal de celle du temps et craignant d'être trouvé infidèle, même comme économe du « Mammon d'injustice »

 

Et maintenant, regardez-vous la louange comme un poison mortel, que vous ne pouvez donner ou recevoir qu'au péril de votre âme ? Avez-vous encore cette crainte et cette horreur de toute conversation qui ne tend pas à l'édification, et ce zèle à profiter du temps, de manière que chaque moment qui passe marque pour vous un progrès ? N'êtes-vous pas moins économe et du temps et de l'argent ? Et ne vous est-il pas facile de dépenser l'un et l'autre, comme vous n'auriez pu le faire autrefois ? Hélas ! comment ce qui vous était donné pour votre bien s'est-il trouvé pour vous une occasion de chute ? Comment avez-vous « péché, parce que vous êtes, non sous la loi, mais sous la grâce ? »

 

A Dieu ne plaise que vous continuiez plus longtemps à « changer la grâce de Dieu en dissolution ! (Jude 1 : 4) » Oh ! rappelez-vous quelle claire et forte conviction vous aviez sur toutes ces choses. Et vous n'aviez alors aucun doute sur l'origine de cette conviction. Le monde vous criait : Illusion ! mais vous, vous saviez que c'était la voix de Dieu. Vous n'étiez pas trop scrupuleux dans ces choses ; mais vous ne l'êtes pas assez maintenant. Dieu vous tint longtemps à cette, rude école, pour mieux vous inculquer ces grandes leçons. Les avez-vous déjà oubliées ! Ah ! souvenez-vous-en, avant qu'il soit trop tard ! Avez-vous tant souffert en vain ? Mais j'espère que ce n'est point en vain. Et maintenant gardez la conviction sans le tourment ! Pratiquez la leçon sans la verge ! Que la miséricorde n'ait pas pour vous moins de poids aujourd'hui que n'en eut auparavant l'ardente indignation ! L'amour est-il un motif moins puissant que la crainte ? Dites-vous donc, comme règle invariable : « Ce que je n'eusse point osé faire quand j'étais sous la loi, je ne le ferai point maintenant que je suis sous la grâce ».

 

Avant de finir, je dois aussi vous exhorter à vous examiner vous-même, quant aux péchés d'omission ; en êtes-vous aussi net, maintenant « sous la grâce » que lorsque vous étiez « sous la loi ? » Quel zèle vous aviez pour ouïr la parole de Dieu ! Négligiez-vous de nuit ou de jour une seule occasion ? Vous laissiez-vous arrêter par un faible obstacle, une petite affaire, une visite, une indisposition légère, un bon lit, une matinée sombre ou froide ? Ne jeûniez-vous pas souvent alors, ou n'exerciez-vous pas l'abstinence, selon votre pouvoir ? Froid et pesant comme vous l'étiez, n'étiez-vous pas souvent en prières, tandis que vous vous sentiez comme suspendu sur la gueule béante de l'enfer ? et n'annonciez-vous pas, sans vous épargner, un Dieu encore inconnu ? Ne plaidiez-vous pas hardiment sa cause, reprenant les pécheurs et confessant la vérité devant la génération adultère ? Et maintenant, vous croyez en Christ, vous avez la foi qui surmonte le monde... Et vous êtes moins zélé pour votre Maître que lorsque vous ne le connaissiez point ! moins zélé à jeûner, à prier, à ouïr sa parole, à appeler à Dieu les pécheurs ! Ah ! repentez-vous ! voyez, sentez votre perte ! Souvenez-vous d'où vous êtes tombé ! Pleurez votre infidélité ! Ayez du zèle et faites vos premières œuvres ; de peur que, si vous continuiez à « anéantir la loi par la foi », Dieu ne vous retranche et ne vous donne « votre portion avec les infidèles ! »



Sermon 36 :           LA LOI ÉTABLIE PAR LA FOI, SECOND DISCOURS

Romains 3,31

1750

 

Anéantissons-nous donc la loi par la foi ? Dieu nous en garde ! Au contraire, nous établissons la loi. (Ro 3 : 30)

 

Dans un premier discours, nous avons montré quelles sont les manières les plus ordinaires d'anéantir la loi par la foi ; savoir :

 

1° de ne point du tout prêcher la loi, ce qui en effet l'anéantit d'un seul coup ; et cela, sous prétexte de prêcher Christ et de glorifier l'Evangile, quoique ce soit, en réalité, détruire l'un et l'autre ;

 

2° d'enseigner (directement ou indirectement,) que la foi supprime la nécessité de la sainteté ; que la sainteté est moins nécessaire, ou qu'un moindre degré de sainteté est nécessaire maintenant qu'avant la venue de Christ ; qu'elle nous est moins nécessaire, en tant que nous croyons, qu'elle ne l'eût été sans cela, ou que la liberté chrétienne nous affranchit d'un genre ou d'un degré quelconque de sainteté (triste abus de cette grande vérité, que nous sommes maintenant, non sous l'alliance des œuvres, mais sous celle de la grâce ; que l'homme est justifié par la foi, sans les œuvres de la loi ; qu'à celui qui n'a point travaillé, mais qui croit, sa foi lui est imputée à justice) ;

 

3° enfin, d'anéantir la loi en pratique, sinon en principe ; de vivre ou d'agir comme si la foi nous était donnée pour nous dispenser de la sainteté ; de nous permettre le péché parce que nous ne sommes pas sous la loi, mais sous la grâce. Il nous reste à voir comment, nous pouvons suivre une meilleure règle et être rendus capables de dire avec l'apôtre :

« Anéantissons-nous donc la loi par la foi ? Dieu nous en garde ! Au contraire, nous établissons la loi ».

 

Nous n'établissons pas, il est vrai, l'ancienne loi rituelle : nous savons qu'elle est abolie pour toujours. Bien moins encore établissons-nous l'économie mosaïque en général ; sachant que le Seigneur l'a clouée à sa croix. Nous n'établissons même pas la loi morale (ce que font, nous le craignons, un trop grand nombre de personnes), comme si son accomplissement était la condition de notre justification ; s'il en était ainsi, « personne ne serait justifié devant Dieu (Ro 3 : 20)  ». Mais tous ces points concédés, toujours est-il que, dans le même sens que l'apôtre, « nous établissons la loi » , la loi morale !

 

I

 

Nous établissons la loi, en premier lieu, par notre doctrine ; en nous efforçant de prêcher la loi dans toute son étendue, d'en exposer avec insistance toutes les parties, comme le faisait sur la terre notre divin Maître. Nous l'établissons en suivant cette direction de saint Pierre : « Si quelqu'un parle, qu'il parle selon les oracles de Dieu (1Pi 4 : 11) », c'est-à-dire comme ont parlé et écrit, pour notre instruction, les saints hommes de Dieu d'autrefois, poussés par le Saint-Esprit, et les apôtres de notre Seigneur, dirigés par le même Esprit. Nous l'établissons lorsque, prêchant au nom de Christ, nous ne cachons rien aux auditeurs, mais que nous leur déclarons, sans limitation ni réserve, tout le conseil de Dieu. Et pour l'établir plus complètement, nous usons, dans nos discours, d'une grande simplicité. « Nous ne falsifions pas la parole de Dieu, comme le font plusieurs (2Co 2 : 17. – Le terme de l'original, s'emploie pour la fabrication des vins.) ; » nous ne la fraudons, nous ne la mêlons, nous ne l'altérons, nous ne l'adoucissons pas, pour l'accommoder au goût. des auditeurs ; mais nous parlons avec sincérité, comme de la part de Dieu, et, en la présence de Dieu en Jésus-Christ » , comme n'ayant d'autre but que de nous rendre « recommandables à la conscience de tous les hommes devant Dieu, par la manifestation de la vérité (2Co 4 : 2)  ».

 

Ainsi nous établissons la loi par notre doctrine, quand nous la déclarons ouvertement à tous les hommes ; et cela dans la plénitude dans laquelle nous la donnent le Seigneur et ses apôtres, quand nous la publions dans sa hauteur, sa profondeur, sa longueur et sa largeur. Ainsi nous établissons la loi quand nous en déclarons chaque partie, chaque commandement, non seulement dans la plénitude du sens littéral, mais en même temps dans le sens spirituel ; non seulement quant aux actes extérieurs qu'elle commande ou défend, mais aussi quant à son principe intime, quant aux pensées, aux désirs et, aux intentions du cœur.

Et quant à ceci, nous y mettons d'autant plus de soin, que c'est non seulement de la plus haute importance, — puisque, si l'arbre est mauvais, si les dispositions du cœur ne sont pas droites devant Dieu, le fruit (paroles ou œuvres) ne peut qu'être mauvais en tout temps, — mais aussi parce que ces choses, quelque importantes qu'elles soient, sont peu méditées ou peu comprises, — si peu comprises que nous pouvons appliquer à la loi, prise dans toute sa signification spirituelle, ce que saint Paul dit de l'Evangile, que c'est le mystère qui avait, été caché dans tous les temps et dans tous les siècles (Col 1 : 26) » Elle fut entièrement cachée aux païens. Avec toute leur prétendue sagesse, ils n'avaient trouvé ni Dieu ni la loi de Dieu ; ils en ignoraient la lettre et bien plus encore l'esprit. « Leur cœur, destitué d'intelligence, se remplit de plus en plus de ténèbres ; se disant sages, ils étaient devenus fous (Ro 1 : 21,22)  ». Et la masse des Juifs n'était, pas moins étrangère au sens spirituel de la loi. Quelque prompts qu'ils fussent à dire d'autrui : « Cette populace, qui n'entend point la loi, est exécrable (Jea 7 : 49) », ils prononçaient en cela leur propre sentence, étant dans une ignorance non moins funeste et sous la même malédiction. Témoin les reproches continuels que le Seigneur adresse aux plus sages d'entre eux pour les erreurs grossières de leurs interprétations de la loi. Témoin le préjugé par lequel ils s'imaginaient généralement qu'ils n'avaient qu'à « nettoyer le dehors de la coupe et du plat » qu'à « payer la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin (Mat 23 : 23-25) », et que cette exactitude au dehors servirait d'expiation pour les souillures du dedans, pour l'oubli total de la justice et de la miséricorde, de la foi et de l'amour de Dieu. Que dis-je ? le sens spirituel de la loi était tellement caché aux plus sages d'entre eux que voici le commentaire d'un de leurs plus éminents rabbins sur ce verset du psalmiste : « Si j'eusse pensé quelque iniquité dans mon cœur, le Seigneur ne m'eût point écouté (Ps 66 : 18) » , c'est-à-dire, dit-il, « que si c'est seulement dans mon cœur, et non au dehors, que je commets l'iniquité, le Seigneur n'y prendra pas garde ; il ne me punira point, à moins que je n'aille jusqu'à l'acte extérieur ! »

 

Mais, hélas ! la loi de Dieu, quant à sa signification intérieure et spirituelle, n'est point cachée seulement aux Juifs et aux païens, elle l'est encore aux chrétiens ; au moins à la grande majorité d'entre eux. Pour eux aussi, cette signification spirituelle est encore un mystère. Et cela ne se voit pas seulement dans les pays que Rome a enveloppés de ténèbres et d'ignorance, mais il n'est que trop certain que la plupart de ceux même qu'on appelle chrétiens réformés sont encore totalement étrangers à la loi de Christ, dans sa pureté et sa spiritualité.

 

Il en résulte que, de nos jours aussi, « les scribes et les pharisiens » , c'est-à-dire ceux qui ont la forme et non la force de la religion, et qui sont en général sages à leurs propres yeux, et justes dans l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, « sont scandalisés quand ils entendent ces choses » , et sont profondément blessés quand nous parlons de la religion du cœur, et surtout quand nous montrons que, sans elle, « quand même nous donnerions tous nos biens pour la nourriture des pauvres, cela ne nous servirait de rien (1Co 13 : 3)  ». Mais il faut qu'ils soient scandalisés ; car nous ne pouvons pas ne pas dire la vérité, telle qu'elle est en Jésus. « Soit qu'ils écoutent, soit qu'ils n'en fassent rien (Eze 2 : 5) », nous devons, quant à nous, « délivrer notre âme (Eze 3 : 19)  ». Et tout ce qui est écrit. dans le livre de Dieu, nous devons le déclarer, non pour plaire aux hommes, mais pour plaire au Seigneur. Nous devons déclarer, non seulement toutes les promesses, mais aussi toutes les menaces que nous y trouvons. En même temps que nous proclamons toutes les bénédictions, tous les privilèges que Dieu a préparés pour ses enfants, nous devons « leur apprendre à garder toutes les choses qu'il a commandées (Mat 28 : 20)  ». Et nous savons qu'elles ont toutes leur importance, soit pour réveiller ceux qui dorment, pour instruire les ignorants, pour consoler les faibles, soit pour développer et perfectionner les saints. Nous savons que « toute l'Ecriture divinement inspirée est utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger et pour instruire dans la justice » , et que l'homme de Dieu a besoin de toutes les parties de l'Ecriture pour que l'œuvre divine se fasse complètement dans son âme, et qu'il soit enfin « accompli et parfaitement propre pour toute bonne œuvre (2Ti 3 : 16,17)  ».

 

C'est ainsi que nous devons prêcher Christ, en prêchant tout ce qu'il nous a révélé. Nous pouvons assurément, en bonne conscience, et même avec une bénédiction particulière de Dieu, faire connaître l'amour de notre Seigneur Jésus-Christ ; parler d'une manière spéciale de « l'Eternel notre justice (Jer 23 : 6) ; » nous étendre sur la grâce par laquelle « Dieu était en Christ réconciliant le monde avec soi  » ; (2Co 5 : 19) nous pouvons, quand l'occasion s'en présente, célébrer les louanges de Celui qui a porté « les iniquités de nous tous » , qui a été « navré pour nos forfaits, frappé pour nos iniquités » , et qui nous donne « la guérison par ses meurtrissures ». (Esa 53 : 5,6) Toutefois nous ne prêcherions pas Christ selon sa parole, si nous bornions à cela notre prédication ; nous devons, pour être nous-mêmes nets devant Dieu, proclamer Christ, dans toutes ses fonctions. Pour faire l'œuvre d'un ouvrier sans reproche, il nous faut prêcher Christ, non seulement comme notre grand Sacrificateur, « pris d'entre les hommes et établi pour les hommes dans les choses qui regardent Dieu (Heb 5 : 1) », nous réconciliant, comme tel, avec Dieu par son sang, et à toujours vivant pour intercéder pour nous (Heb 7 : 25) ; » — mais aussi comme le prophète du Seigneur, « qui nous a été fait sagesse de la part de Dieu (1Co 1 : 30) ; » qui, par sa parole et par son Esprit, est toujours avec nous, « nous conduisant dans toute la vérité (Jea 16 : 13) ; » — et comme notre Roi pour toujours, donnant des lois à tous ceux qu'il a rachetés par son sang, rétablissant à l'image de Dieu ceux qu'il a rétablis dans sa faveur, et régnant dans tous les cœurs croyants jusqu'à ce qu'il se soit « assujetti toutes choses (1Co 15 : 28) » ; jusqu'à ce qu'il ait rejeté dehors toute iniquité et « amené la justice des siècles (Dan 9 : 24)  ».

 

II

 

En second lieu, nous établissons la loi, quand nous prêchons Christ de manière, non à rendre superflue la sainteté, mais à la produire, sous toutes ses formes, négatives et positives, dans le cœur et dans la vie.

 

Dans ce but, nous ne cessons de déclarer (et c'est ce que devrait toujours considérer attentivement quiconque désire ne point « anéantir la loi par la foi », ) que la foi elle-même, la foi chrétienne, la foi des élus de Dieu, la foi que Dieu opère, n'est cependant que la servante de l'amour. Quelque glorieuse et. honorable qu'elle soit, elle n'est pas « la fin du commandement (1Ti 1 : 5)  ». Dieu a donné cet honneur au seul amour. L'amour est la fin de tous les commandements de Dieu. L'amour est l'unique fin de toute dispensation divine, depuis le commencement du monde jusqu'à la consommation des siècles, et il subsistera quand auront passé les cieux et la terre ; car « l'amour » seul « ne périt jamais (1Co 13 : 8)  ». La foi périra tout entière ; elle se perdra dans la vue, dans l'éternelle vision de Dieu. Mais alors même l'amour

 

Toujours de même usage et de même nature,

Vivra dans son triomphe aux parvis éternels,

Conservant son flambeau, son feu qui toujours dure,

Répandant le bonheur parmi les immortels.

 

Des choses magnifiques sont dites de la foi ; et quiconque la possède peut bien s'écrier avec l'apôtre : « Grâces soient rendues à Dieu pour son don ineffable ! (2Co 9 : 15) » Mais toute son excellence disparaît comparée à celle de l'amour. Ce que dit saint Paul de la gloire de l'Évangile par-dessus celle de la loi peut aussi se dire à propos de la gloire de l'amour pardessus celle de la foi : « Et même ce qui a été si glorieux ne l'a point été en comparaison de ce qui le surpasse de beaucoup en gloire. Car si ce qui devait prendre fin a été glorieux, ce qui doit toujours subsister l'est bien davantage (2Co 3 : 10,11)  ». Et même la gloire qui appartient présentement à la foi provient tout entière de ce qu'elle sert à l'amour ; c'est le grand moyen temporaire que Dieu a ordonné pour accomplir ce but éternel.

 

Que ceux qui exaltent démesurément la foi jusqu'à anéantir tout ce qui n'est pas elle, et qui se méprennent sur sa nature jusqu'à imaginer qu'elle remplace l'amour, considèrent de plus que, si l'amour doit survivre à la foi, il a aussi existé longtemps avant la foi. Les anges qui, dès leur création, contemplaient la face de leur Père céleste, n'avaient. nul besoin de foi, dans son sens général, c'est-à-dire comme « démonstration des choses qu'on ne voit point. (Heb 11 : 1)  ». Elle ne leur était pas non plus nécessaire dans son acception spéciale, c'est-à-dire comme foi au sang de Jésus, « car il n'a pas pris les anges, mais il a pris la postérité d'Abraham (Heb 2 : 16)  ». Il n'y avait donc, avant la création du monde, aucun lieu pour la foi, ni dans le sens particulier, ni dans le sens général. Mais il y avait lieu pour l'amour ; l'amour existait de toute éternité, en Dieu, le grand océan d'amour. L'amour fut dans tous les enfants de Dieu, dès leur création ; leur miséricordieux Créateur leur donna, en même temps, d'exister et d'aimer.

 

Il n'est pas même certain (malgré tout ce qu'on a pu dire d'ingénieux et de plausible Ià-dessus) que la foi, même dans le sens général ; ait eu une place dans le paradis terrestre. On peut admettre, d'après le court récit des Ecritures, qu'Adam, avant sa révolte, marchait avec Dieu par la vue, et non par la foi.

 

Car d'un oeil d'aigle alors sa raison pénétrante

Aurait pu, d'aussi près qu'un ange radieux,

Contempler fixement la face éblouissante

De son Créateur glorieux.

 

Il pouvait parler face à face à Celui dont nous ne pouvons voir la face et vivre ; il n'avait donc nul besoin de cette foi dont l'office est de suppléer à la vue qui nous manque.

 

D'autre part, il est certain que la foi, dans son sens particulier, n'avait alors aucune raison d'être. Car, dans ce sens, elle présuppose nécessairement le péché, et la colère de Dieu déclarée au pécheur. Comme donc l'expiation n'était pas nécessaire avant la chute, il n'y avait non plus lieu à croire en cette expiation, l'homme étant alors pur de toute souillure de péché et saint comme Dieu est saint. Mais, alors même, l'amour remplissait son cœur ; il y régnait sans rival ; et ce fut seulement quand le péché eut chassé l'amour, que la foi fut donnée, mais non pour elle-même, ni pour exister plus longtemps que jusqu'à ce qu'elle eût atteint le but pour lequel elle était établie, savoir de rétablir l'homme dans l'amour d'où il était, déchu. Après la chute donc, survint la foi, cette démonstration, auparavant superflue, des choses qu'on ne voit point, cette confiance en l'amour du Rédempteur, laquelle ne pouvait exister,jusqu'à ce que fût faite la promesse que « la postérité de la femme écraserait la tête du serpent (Ge 3 : 15)  ».

 

Puis donc que la foi fut destinée dès l'origine à rétablir la loi d'amour, en parler ainsi, ce n'est pas la. rabaisser, ni lui dérober sa louange ; mais, au contraire, c'est montrer son vrai prix, c'est l'exalter dans les vraies proportions, et lui donner la place même que la sagesse de Dieu lui assigna dès le commencement. Elle est le grand moyen de rétablir ce saint amour que l'homme avait reçu du Créateur. Il s'ensuit que, bien que la loi n'ait pas de valeur en elle-même (puisqu'elle n'est qu'un moyen), cependant, comme elle conduit à ce grand but le rétablissement de l'amour dans nos cœurs, et que, dans l'état présent des choses, elle est sous les cieux l'unique moyen pour y parvenir, la foi est dés lors une bénédiction ineffable pour l'homme et une chose infiniment précieuse devant Dieu.

 

III

 

Ceci nous conduit naturellement au troisième et au plus important moyen d'établir la loi ; il consiste à établir la loi dans nos propres murs, dans notre propre vie. Et sans cela, je le demande, à quoi servirait tout le reste ? Nous pourrions établir la loi par notre doctrine ; la prêcher dans toute son étendue ; en exposer, en presser chaque commandement ; en découvrir le sens le plus spirituel et faire connaître les mystères du royaume ; prêcher Christ dans toutes ses fonctions, et la foi en Christ comme ouvrant tous les trésors de son amour ; nous pourrions faire tout cela, et pourtant, si nous prêchions ainsi sans que cette loi fût établie dans nos murs, nous ne serions rien de plus devant Dieu que « l'airain qui résonne ou la cymbale qui retentit  » ; bien loin de nous être de quelque avantage, toute notre prédication ne ferait qu'accroître notre condamnation.

 

Voici donc le grand point à considérer : Comment ; établir la loi dans nos propres cœurs, de manière qu'elle exerce toute son influence sur notre vie ? Or, ceci n'est possible que par la foi.

 

La foi seule répond efficacement à ce but, comme nous l'apprend, chaque jour, l'expérience. Car aussi longtemps que nous marchons par la foi, et non par la vue, nous courons dans la voie de la sainteté. Tant que nous fixons nos regards, non sur les choses visibles, mais sur les invisibles, nous sommes de plus en plus crucifiés au monde et le monde nous est crucifié. Que l'oeil de l'âme regarde constamment, non aux choses temporelles, mais à celles qui sont éternelles, et nos affections, se détachant toujours plus de la terrer, s'attacheront aux choses d'en haut. En sorte que la foi, prise dans le sens général, est le moyen le plus direct et le plus efficace de nous faire avancer dans la justice et, dans la sainteté et d'établir la loi dans le cœur des croyants.

 

Mais dans sa signification spéciale, c'est-à-dire comme confiance en un Dieu qui pardonne, la foi établit la loi dans nos cœurs d'une manière encore plus efficace. Car rien n'est plus puissant, pour nous porter à aimer Dieu, que le sentiment de l'amour de Dieu en Christ. Rien n'est plus propre à nous faire donner notre cœur à Celui qui s'est donné pour nous. Et, de ce principe d'amour pour Celui qui nous pardonne, découle aussi l'amour pour nos frères. Nous ne pouvons même ne pas aimer tous les hommes, si nous croyons véritablement à l'amour dont Dieu nous a aimés. Or cet amour pour les hommes, fondé sur la foi et sur l'amour pour Dieu, « ne fait pas de mal au prochain  » ; cet amour est donc, comme le dit l'apôtre, « l'accomplissement de la loi  » ; et d'abord de la loi négative : « car ce qui est dit : tu ne commettras point d'adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; tu ne convoiteras point. ; et s'il y a quelque autre commandement, tout est compris sommairement dans cette parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Ro 13 : 9,10) ; » mais aussi de la loi positive ; car il ne suffit pas à l'amour de ne pas faire de mal au prochain. Il nous excite continuellement, suivant que nous en avons le temps et l'occasion, à lui faire du bien ; à faire à tous les hommes et en toutes choses le plus de bien possible.

 

La foi ne se contente pas non plus d'accomplir la loi négative ou positive quant, au dehors, mais elle agit au dedans par l'amour ; d'abord pour la purification du cœur, pour le nettoyer de toute impure affection. Quiconque a celle foi « se purifie soi-même comme lui aussi est pur (1Jn 3 : 3) ; » se purifie de tout désir sensuel et terrestre, de toute affection déréglée, en un mot de toute cette affection de la chair qui est inimitié contre Dieu. Puis, afin que son œuvre soit parfaite, elle le remplit aussi de toute bonté, de justice et de vérité. Elle fait descendre le ciel dans son âme, et le fais, marcher dans la lumière comme Dieu lui-même est dans la lumière.

 

Efforçons-nous d'établir ainsi la loi au dedans de nous ; ne péchant pas « parce que nous sommes sous la grâce », mais nous servant plutôt du pouvoir de la grâce, pour accomplir toute justice. Nous rappelant quelle lumière nous reçûmes de Dieu quand son Esprit. nous convainquit de péché, gardons-nous d'éteindre cette lumière ; retenons ferme ce qu'alors nous obtînmes. Que rien ne nous induise à rebâtir ce qu'alors nous démolîmes ; à reprendre aucune chose, grande ou petite, que nous vîmes clairement alors n'être pas pour la gloire de Dieu ; ni à négliger aucune chose, grande ou petite, que nous ne pouvions alors négliger sans être repris par notre conscience ; et à cette lumière, qu'alors nous reçûmes, joignons, pour l'accroître et la rendre parfaite, la lumière de la foi. Confirmons ainsi ces premiers dons de Dieu, par un sentiment plus profond des choses mêmes qu'alors il nous montra, par une plus grande délicatesse de conscience. Marchant maintenant dans la joie et non dans la crainte, dans une claire contemplation des choses éternelles, nous regarderons les plaisirs, les richesses, les louanges, toutes les choses terrestres, comme des bulles de savon sur l'eau ; rien ne nous paraissant important, ni désirable, ni digne d'occuper nos pensées, si ce n'est ce qui est « au delà du voile », là où Jésus « est assis à la droite de Dieu ».

 

Pouvez-vous dire : « Il pardonne toutes mes iniquités, il ne se souvient plus de mes péchés ? » Alors songez désormais à fuir le péché, comme on fuit un serpent. Car maintenant, combien il vous paraît odieux et « excessivement péchant ! » Et, par contre, sous quel aspect nouveau et aimable vous apparaît maintenant la sainte et parfaite volonté de Dieu ! Travaillez donc pour qu'elle soit accomplie en vous, par vous et pour vous. Travaillez maintenant et priez, afin que vous ne péchiez plus, mais que vous voyiez et évitiez jusqu'à la moindre transgression de la loi divine ! Quand le soleil pénètre dans un lieu obscur, vous voyez des atomes qui vous échappaient auparavant. Il en est de même, quant au péché, maintenant que le soleil de justice luit dans votre cour. Appliquez-vous donc de toutes vos forces à marcher maintenant, à tous égards ; selon celle lumière. Soyez maintenant zélés, pour recevoir chaque jour plus de lumière, pour croître dans la connaissance et l'amour de Dieu, pour recevoir une plus grande mesure de l'Esprit de Christ, de sa vie et de la puissance de sa résurrection ! Faites valoir maintenant tout ce que vous avez reçu de connaissance, d'amour, de vie, de force ; et vous irez ainsi de foi en foi, et vous croîtrez sans cesse dans un saint amour, jusqu'à ce que la foi se change en vue et que la loi d'amour soit établie pour l'éternité !

 


Sermon 37 :           LE FAUX ENTHOUSIASME

Actes des Apôtres 26,24

1750

 

Festus dit à haute voix : Tu as perdu le sens, Paul ! (Act 26 : 24).

 

C'est ainsi que parlent les hommes du monde qui ne connaissent point Dieu, au sujet de tous ceux qui sont de la religion de Paul, au sujet de quiconque est son imitateur, comme il l'a été de Christ. Il est vrai qu'il y a une sorte de religion, que l'on décore même du nom de christianisme, laquelle n'expose en aucune façon ses partisans à passer pour fous, et qui est, dit-on ; conciliable avec le sens commun ; elle consiste en un ensemble de formes et de pratiques extérieures, accomplies de la façon la plus décente et la plus régulière. Ajoutez-y de l'orthodoxie, un système de croyances irréprochables et une close suffisante de moralité païenne, et vous ne vous exposerez pas à vous entendre dire que trop de religion vous a rendu fou. Mais si votre religion est celle du cœur, si vous vous avisez de parler « de justice, de paix et de joie par le Saint-Esprit (Ro 14 : 17) », oh ! alors on ne tardera pas à prononcer sur vous ce verdict : « Tu as perdu le sens ! »

 

Et, en vous traitant de la sorte, les hommes du monde n'entendent pas simplement vous faire un mauvais compliment. Ce qu'ils disent, ils le pensent. Ils n'affirment pas seulement, mais ils croient sérieusement qu'un homme a perdu le sens, quand il prétend que « l'amour de Dieu a été répandu dans son cœur par le Saint-Esprit qui lui a été donné (Ro 5 : 5) ; » et que Dieu l'a rendu capable de se réjouir en Christ « d'une joie ineffable et glorieuse (1Pi 1 : 8)  ». Dès qu'un homme en est arrivé à vivre pour Dieu ; dès qu'il est mort à toutes les choses, d'ici-bas ; dès qu'il voit continuellement celui qui est invisible, et marche désormais par la foi et non par la vue, sa situation est claire, et sans hésitation on dira de lui : Trop de religion l'a rendu fou !

 

Il est bien évident que ce que le monde appelle folie, c'est justement ce souverain mépris de toutes les choses temporelles, cette suite persévérante des choses éternelles, cette divine persuasion des choses invisibles, cette joie que donne à l'âme sa réconciliation avec Dieu, cet amour de Dieu qui la rend heureuse et sainte, et ce témoignage que le Saint-Esprit, rend à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu ; en un mot, tout ce qui constitue l'esprit, la vie et la puissance de la religion de Jésus-Christ.

 

On veut bien reconnaître toutefois qu'en toute autre matière, le chrétien agit et parle comme un homme de sens rassis. Il est raisonnable pour tout le reste ; sur ce point seulement il a un grain de folie. On déclare donc que la folie qui le tient est d'une espèce très particulière ; aussi lui donne-t-on un nom particulier ; on l'appelle de l'enthousiasme (Ce mot a souvent en anglais une signification analogue à

celle du mot fanatisme, et c'est dans ce sens spécial que Wesley l'emploie dans ce sermon. Nous avons dû conserver habituellement ce mot dans notre traduction, bien qu'en français il ne soit guère employé en mauvaise part. (Trad.) ).

 

C'est là un terme très fréquemment employé de nos jours, et qui est constamment sur les lèvres de certains hommes, On peut toutefois affirmer qu'il est rarement compris, même par ceux qui s'en servent le plus. Il pourra donc être utile aux hommes sérieux, qui désirent comprendre ce qu'ils disent ou ce qu'ils entendent, que j'essaie d'expliquer le sens de ce terme et de montrer ce qu'est l'enthousiasme. En le faisant, j'apporterai peut-être quelque soulagement à ceux qui sont injustement accusés, et je pourrai être de quelque utilité à ceux qui mériteraient cette accusation, comme aussi à d'autres qui seraient en damer de ce côté-là, s'ils n'étaient avertis.

 

Quant au terme lui-même, on accorde généralement qu'il est d'origine grecque. Mais on n'a pas encore établi clairement d'où vient le mot grec lui-même, Quelques-uns ont essayé de le faire dériver des mots, en Dieu, en disant que tout enthousiasme se rapporte à Dieu (C'est l'étymologie adoptée aujourd'hui par les lexicographes. (Trad.). Mais cette étymologie est forcée ; la ressemblance est faible entre le mot dérivé et ceux d'où l'on tente de le faire dériver. D'autres le tirent de : en sacrifice, pour cette raison que c'était au moment des sacrifices que certains enthousiastes des temps anciens étaient le plus violemment affectés. C'est peut-être un mot factice, inventé d'après le bruit que faisaient ceux qui étaient affectés de la sorte.

 

Il est assez probable qu'une raison pour laquelle, ce mot étrange a été conservé dans tant de langues, c'est que les hommes n'en saisissaient guère mieux le sens que la dérivation. Ils adoptèrent d'autant plus facilement le terme grec qu'ils le comprenaient moins. S'ils ne le traduisirent pas, c'est qu'ils auraient eu la plus grande peine à rendre dans d'autres langues un mot dont. le sens était obscur et incertain et auquel ne s'attachait aucune idée bien précise.

 

Il ne faut donc pas s'étonner qu'il soit pris de nos jours dans des acceptions si diverses, et que, en passant d'une personne à une autre, il signifie des choses tout à fait contradictoires. Les uns, l'entendant dans un sens favorable, y voient une impulsion ou une impression divine, supérieure à toutes les facultés naturelles et qui amène, pour un temps, la suspension totale ou partielle de la raison et des sens physiques. Dans ce sens, les prophètes et les apôtres de jadis auraient été de vrais enthousiastes, puisque, à certains moments, ils étaient tellement remplis de l'Esprit et tellement placés sous son influence, que l'exercice de leur raison, de leurs sens et de leurs facultés naturelles était suspendu et que, sous l'action absolue du pouvoir divin, ils ne parlaient plus que « poussés parle Saint-Esprit (2Pi 1 : 21)  ».

 

D'autres entendent ce mot dans un sens indifférent, je veux dire dans un sens qui n'implique moralement ni bien ni mal. C'est ainsi qu'ils parlent de l'enthousiasme des poètes, d'Homère et de Virgile, par exemple. Un éminent écrivain de notre temps a été jusqu'à dire qu'aucun homme ne peut exceller dans sa profession, quelle qu'elle soit, sans avoir dans le tempérament une forte teinte d'enthousiasme. Ce qu'ils paraissent entendre par enthousiasme, c'est une vigueur peu commune de pensée, une ferveur particulière d'esprit, une vivacité et une force qui ne se trouvent pas dans les hommes ordinaires, et qui élèvent l'âme à des choses plus grandes et plus hautes que celles où la froide raison peut atteindre.

 

Mais aucune de ces acceptions n'est celle dans laquelle le mot enthousiasme est le plus ordinairement employé. La plupart des hommes s'accordent au moins en ceci que l'enthousiasme est quelque chose de mauvais ; et c'est tout particulièrement la pensée de ceux qui flétrissent de ce nom la religion du cœur. Dans les pages suivantes, je le prendrai donc dans cette acception, et je l'envisagerai comme un malheur, sinon comme une faute.

 

Pour ce qui est de la nature de l'enthousiasme, c'est évidemment un désordre de l'esprit, et un désordre tel qu'il nuit grandement à l'exercice de la raison. Parfois même il la supplante complètement ; il n'obscurcit pas seulement les yeux de l'entendement, il les ferme. On peut donc le considérer comme une sorte de folie, et non simplement comme étant de la sottise. Un sot est, à proprement parler, un homme qui tire de fausses conclusions de prémisses vraies, tandis qu'un fou est celui qui tire des conclusions justes de prémisses fausses. Ainsi fait l'enthousiaste. Supposez ses prémisses vraies, et vous êtes forcé d'admettre ses conclusions. Mais justement il se trompe en posant des prémisses fausses. Il s'imagine qu'il est ce qu'il n'est pas ; et son point de départ étant faux, plus il avance et plus il s'égare.

 

Tout enthousiaste est donc, à bien, parler, un fou. Seulement sa folie n'est pas ordinaire, elle est religieuse. Je ne veux pas dire par là qu'elle constitue un des éléments de la religion ; bien au contraire. La religion est le fait d'un esprit sain ; et conséquemment est en opposition directe avec toute espèce de folie. Mais je veux dire que cette sorte de folie a la religion pour objet, et qu'elle se meut dans cette sphère. Aussi l'enthousiaste parle-t-il généralement de religion ; de Dieu et des choses de Dieu, mais il en parle de telle façon que tout chrétien raisonnable peut discerner le désordre qui règne dans son esprit. L'enthousiasme, en général, peut être décrit ainsi : une folie religieuse résultant d'une prétendue influence ou inspiration divine, ou tout au moins une folie qui attribue à Dieu ce qui ne doit pas lui être attribué, ou qui attend de lui ce qu'on ne doit pas en attendre.

 

Il y a d'innombrables espèces d'enthousiasmes. Afin qu'on puisse plus aisément s'y reconnaître et les éviter, j'essaierai de grouper sous quelques chefs généraux, celles qui sont les plus communes, et par conséquent les plus dangereuses.

 

La première espèce d'enthousiasme que je mentionnerai est celui des gens qui imaginent qu'ils possèdent la grâce qu'ils n'ont pas. Quelques-uns croient, sans raison, avoir la rédemption par Christ, « savoir la rémission de leurs péchés (Eph 1 : 7)  ». Ce sont ceux qui « n'ont pas de racine en eux-mêmes (Mat 13 : 5,6,20,21) », ni repentance profonde, ni vraie conviction. « Ils reçoivent d'abord la parole avec joie », mais comme « elle n'entre pas profondément dans la terre », qu'il n'y a pas d'œuvre profonde dans leur cœur, la semence « lève aussitôt », il s'accomplit un changement superficiel immédiat, qui, combiné avec leur joie légère, avec l'orgueil de leur cœur qui n'a pas été brisé et avec leur amour désordonné d'eux-mêmes, les persuade aisément qu'ils ont « goûté la bonne parole de Dieu et les puissances du siècle à venir (Heb 6 : 5)  ».

 

C'est là une sorte de folie, qui provient de ce qu'on s'imagine avoir reçu une grâce que l'on n'a pas reçue, en se décevant ainsi soi-même. Pure folie en effet que celle-là ! Le raisonnement serait bon, si les prémisses n'étaient pas fausses ; mais comme elles ne sont que le fruit de l'imagination, tout ce qui s'appuie sur elles s'écroule pitoyablement. Toutes les rêveries de ces pauvres gens partent de cette supposition qu'ils ont la foi en Christ. S'ils l'ont, ils sont « sacrificateurs et rois (1Pi 2 : 9) », possesseurs « d'un royaume qui ne peut être ébranlé (Heb 12 : 28)  ». Mais comme ils n'ont pas en réalité cette foi, tout ce qu'ils prétendent en tirer est aussi vide de vérité et de sens que les prétentions d'un fou ordinaire qui, se croyant roi, parle et agit en conséquence.

 

Il y a bien d'autres enthousiastes de cette sorte. Tel est, par exemple, cet orgueilleux zélote, fanatique, non de la religion, mais des opinions et, des formes de cultes auxquelles il donne ce nom. Celui-là aussi s'imagine qu'il est un croyant, voire même un champion de la foi qui a été donnée aux saints. Aussi, toute sa conduite s'appuie sur cette vaine imagination. Sa manière de faire aurait quelque raison si sa supposition était juste ; mais il n'est que trop évident qu'elle est l'effet d'un esprit et d'un cœur mal équilibrés.

 

Mais les plus nombreux parmi les enthousiastes de cette catégorie, ce sont ceux qui imaginent qu'ils sont chrétiens, tandis qu'ils ne le sont pas. Ils abondent, non seulement dans toutes les parties de notre pays, mais à peu près sur tout les points de la terre habitée. Si les oracles de Dieu sont vrais, il est clair et incontestable que ces gens-là ne sont pas chrétiens. Les chrétiens sont saints : eux ne le sont pas. Les chrétiens aiment Dieu : eux aiment le monde. Les chrétiens sont humbles : eux sont orgueilleux. Les chrétiens sont doux : eux sont irritables, les chrétiens ont l'esprit qui était en Christ : eux en sont éloignés autant que possible. Conséquemment ils ne sont pas plus des chrétiens qu'ils ne sont des archanges. Pourtant ils prétendent à ce titre, et voici quelques-unes des raisons qu'ils invoquent à l'appui : on les a toujours désignés ainsi ; ils ont été baptisés, il y a de longues années ; ils professent les opinions chrétiennes, ou, comme on dit, la foi chrétienne et catholique ; ils pratiquent les rites religieux que pratiquaient leurs pères avant eux ; ils mènent, comme leurs voisins, ce que l'on appelle une bonne vie chrétienne. Et qui osera prétendre que ces gens-là ne sont pas chrétiens ? quoique, il

est vrai, ils n'aient pas une parcelle de vraie foi en Christ ou de véritable sainteté intérieure, quoiqu'ils n'aient jamais goûté l'amour de Dieu et n'aient pas été « faits participants du Saint-Esprit (Heb 6 : 4)  ».

 

Ah ! pauvres victimes de l'illusion ! Non, vous n'êtes pas chrétiens ! Vous n'êtes que des enthousiastes à la plus haute puissance ! Médecins, guérissez-vous vous-mêmes ! Mais d'abord apprenez à connaître votre maladie. Votre vie tout entière est dominée par ce mauvais enthousiasme et faussée par cette illusion qui vous fait croire que vous avez reçu la grâce de Dieu, laquelle vous n'avez pas reçue. Par suite de cette erreur fondamentale, vous errez chaque jour davantage, usurpant, tant dans vos paroles que dans vos actes, un caractère qui ne vous appartient à aucun degré. De là, dans toute votre conduite, une inconséquence palpable et flagrante, un bizarre mélange de paganisme réel et de christianisme imaginaire. Toutefois, comme les majorités sont de votre côté, vous réussirez toujours à obtenir de la multitude ce verdict : que vous êtes les seuls chrétiens de bon sens, et : que tous ceux qui ne sont pas tels que vous sont des fous. Mais cela ne change en rien la vraie nature des choses. Au point de vue de Dieu et de ses saints anges, et aussi au point de vue de tous les vrais enfants de Dieu qui sont sur la terre, c'est vous qui êtes des insensés et de pauvres enthousiastes ! En voulez-vous la preuve ? Ne marchez-vous pas au milieu d'ombres vaines, une ombre de religion, une ombre de bonheur ? Ne vous agitez-vous pas en vain au sujet d'infortunes aussi imaginaires que votre bonheur ou votre religion ? Ne vous croyez-vous pas grands et bons, très expérimentés et très sages ? Jusques à quand dureront vos illusions ? Peut-être jusqu'à ce que la mort vienne vous ramener assez à la raison pour vous faire déplorer à jamais voir folie.

 

Une seconde espèce d'enthousiastes sont ceux qui imaginent avoir reçu de Dieu des dons qu'ils n'ont pas reçus. Il en est qui se sont mis dans l'esprit qu'ils ont reçu le don de faire des miracles, de guérir les malades par la parole ou par l'attouchement, de rendre la vue aux aveugles, voire même de ressusciter les morts ; un cas de ce genre s'est récemment produit parmi nous. D'autres ont entrepris de prophétiser, d'annoncer les choses à venir avec certitude et précision. Lorsque les faits viennent démentir leurs prédictions, l'expérience accomplit ce que la raison n'avait pu faire et se charge de les ramener au bon sens.

 

A cette même classe appartiennent ceux qui s'imaginent à tort que leurs prédications ou leurs prières sont inspirées par l'Esprit de Dieu. Je sais bien que sans lui nous ne pouvons rien faire, spécialement dans notre ministère public ; que toutes nos prédications sont vaines, si elles ne sont pas accompagnées de la puissance d'en haut, et qu'il en est de même de nos prières, si « l'Esprit ne nous aide dans nos infirmités (Ro 8 : 26) ». Je sais que si nous prêchons et prions sans l'Esprit, tout notre travail est stérile ; et je crois que tout ce qui se fait de bon ici-bas est l'œuvre de celui qui accomplit toutes choses en tous. Mais ceci ne change rien au cas qui est devant nous. S'il existe une influence réelle de l'Esprit de Dieu, il y en a aussi de purement imaginaires, et bien des gens s'y trompent. Tels supposent qu'ils se trouvent sous cette influence, alors qu'ils sont bien loin d'y être. D'autres supposent y être à un degré où ils n'y sont pas réellement. Je crains qu'il ne faille mettre dans ce nombre tous ceux qui imaginent que Dieu leur dicte les paroles qu'ils prononcent, et qui, conséquemment, croient qu'il est impossible qu'ils se trompent, soit pour le fond, soit pour la forme. On sait quel nombre prodigieux d'enthousiastes de cette sorte a produit notre siècle, et parmi ceux-là il s'en trouve qui parlent d'une manière plus autoritaire que ne l'ont jamais fait saint Paul ou les autres apôtres.

 

Cette même espèce de fanatisme se trouve fréquemment, quoique à un moindre degré, chez des hommes non revêtus d'un caractère public. Ils peuvent aussi s'imaginer à tort qu'ils sont placés sous l'influence et sous la direction de l'Esprit. Je reconnais que « si un homme n'a pas l'Esprit de Christ, il n'est pas à lui (Ro 8 : 9) ; » et que c'est toujours par le secours de cet Esprit que nous pensons bien, que nous parlons bien, que nous agissons bien. Mais que de gens lui imputent des choses, ou en attendent de lui, sans avoir pour le faire aucune base ni rationnelle ni scripturaire ! Tels sont ceux qui s'imaginent qu'ils peuvent ou doivent recevoir des directions particulières de Dieu, non seulement dans des affaires importantes, mais dans des choses sans importance et dans les plus petites circonstances de la vie. C'est là oublier que Dieu nous a donné notre raison pour guide dans ces choses, sans exclure jamais toutefois l'assistance secrète de son Esprit.

 

Ce sont encore des enthousiastes du même ordre, ceux qui s'attendent à être dirigés de Dieu, soit pour les choses spirituelles, soit pour la vie commune, d'une manière qu'ils appellent extraordinaire ; je veux dire au moyen de visions et de songes, par de fortes impressions ou par de soudaines impulsions de leur esprit. Je ne nie pas que Dieu ait autrefois manifesté sa volonté de cette manière, ou qu'il puisse encore le faire ; je crois même qu'il le fait dans quelques cas très rares. Mais que de fois les hommes se trompent à cet égard ! Combien souvent l'orgueil ou une imagination échauffée les pousse à attribuer à Dieu des impulsions ou des impressions, des rêves ou des visions absolument indignes de lui ! C'est là du pur fanatisme, aussi de la religion que de la vérité et, du bon sens.

 

Quelqu'un demandera peut-être : « Ne devons-nous donc pas en toutes choses chercher à connaître quelle est la volonté de Dieu ? et ne devons-nous pas faire de cette volonté la règle de notre conduite ? » Sans aucun doute. Mais comment un chrétien sensé cherchera-t-il à discerner la volonté de Dieu ? Non en attendant des rêves surnaturels ou des visions peur la lui manifester ; pas davantage en attendant des impressions particulières ou des impulsions soudaines dans son esprit ; mais en consultant les oracles de Dieu. « A la loi et au témoignage (Esa 8 : 20) ! » C'est là la méthode ordinaire de « connaître la volonté de Dieu, qui est bonne, agréable et parfaite (Ro 12 : 2) »,

 

— « Mais, demande-t-on, comment connaîtrai-je quelle est la volonté de Dieu, dans tel et tel cas particulier, en une chose de nature indifférente, et sur laquelle l'Ecriture ne se prononce pas ? » Je réponds : Les Ecritures vous donnent elles-mêmes une règle générale applicable à tous les cas particuliers : « La volonté de Dieu, c'est notre sanctification (1Th 4 : 3)  ». C'est sa volonté que nous soyons saints intérieurement et extérieurement ; que nous soyons bons, que nous fassions le bien, en toute manière et au degré le plus élevé dont nous sommes capables. Nous sommes ici sur un terrain solide. Cette règle est aussi claire que la lumière du soleil. Nous n'avons donc, pour connaître quelle est la volonté de Dieu dans un cas particulier, qu'à appliquer cette règle générale.

 

Supposez, par exemple, qu'on propose à un homme raisonnable de se marier ou d'entreprendre une affaire. Pour savoir quelle est la volonté de Dieu, il se dira :

 

« C'est la volonté de Dieu à mon égard que je sois aussi saint et que je fasse autant de bien que je le puis », et, partant de ce principe, il se demandera simplement : « Dans lequel de ces états puis-je être le plus saint et faire le plus de bien ? » Et à cette question il répondra en consultant la raison et l'expérience. L'expérience lui dira, quels avantages lui offre sa condition présente pour être saint et utile ; et, la raison lui montrera ce que lui apporterait en échange la situation qui lui est proposée. Il établira ainsi une comparaison et jugera quelle est la voie dans laquelle il pourra être le plus saint et le plus utile, et il pourra de la sorte déterminer, avec quelque certitude, quelle est la volonté de Dieu.

 

Il va sans dire que nous supposons l'aide du Saint-Esprit, pendant tout le cours de cette recherche. Il n'est pas facile sans doute de dire de quelle manière cette aide nous est envoyée. Dieu peut nous remettre en mémoire diverses circonstances, mettre plus fortement en lumière certains faits, disposer insensiblement notre esprit à recevoir une conviction, et fixer cette conviction sur notre cœur. Et à un concours de circonstances de cette nature., il peut ajouter une paix intérieure si profonde et une mesure si grande de son amour, qu'il ne nous reste plus aucune possibilité de douter quelle est, dans ce cas particulier, sa volonté à notre égard.

 

Telle est la manière simple, scripturaire et rationnelle de connaître ta volonté de Dieu dans un cas déterminé. Mais quand on considère combien peu cette méthode est suivie, et à quel débordement de fanatisme nous assistons de la part de ceux qui veulent connaître la volonté de Dieu par des méthodes contraires à l'Écriture et à la raison, on en vient à se demander s'il n'y aurait pas lieu d'user plus discrètement de cette expression. Bien des gens, qui disent vouloir chercher à connaître la volonté de Dieu, lorsqu'il s'agit des choses les plus triviales, se rendent coupables de la violation du troisième commandement ; ils prennent le nom de Dieu en vain et commettent à son égard une coupable irrévérence. Ne vaudrait-il pas mieux employer d'autres expressions, qui seraient moins sujettes à la critique ? Au lieu de dire, par exemple, dans tel cas particulier : « Je désire connaître la volonté de Dieu  » ; ne vaudrait-il pas mieux dire : « Je désire connaître ce qui contribuera le mieux à me rendre plus saint et plus utile ? » Cette manière de parler est claire et inattaquable ; elle est d'accord avec les saintes Écritures, et écarte le danger de fanatisme.

 

Une troisième et très commune espèce d'enthousiastes (que nous aurions peut-être pu rattacher à la première catégorie) comprend ceux qui veulent atteindre la fin sans se servir des moyens, et qui attendent une intervention directe de Dieu. Leur attente serait justifiée, si Dieu lui-même refusait les moyens. Dieu peut certainement, en un tel cas, exercer directement sa puissance, et il l'a fait quelquefois. Mais ceux qui attendent son intervention, et qui, lorsque les moyens extérieurs

existent, refusent de s'en servir, ceux-là sont des fanatiques. Sur le même rang nous placerons ceux qui s'attendent à comprendre les Saintes Écritures sans les lire et sans les méditer, et en dédaignant les secours qui sont à leur portée et qui leur en feraient pénétrer le sens. Tels sont aussi ceux qui, de propos délibéré, prennent la parole dans une assemblée religieuse sans aucune préparation préalable. Je dis : de propos délibéré ; car il peut y avoir telle circonstance où l'on soit contraint, de parler sans préparation. Mais quiconque méprise ce moyen de parler utilement se montre en cela un enthousiaste.

 

On peut s'attendre que je mentionne ici, comme formant une quatrième catégorie d'enthousiastes,

ceux qui attribuent à la Providence de Dieu des choses qui ne devraient pas lui être attribuées. Mais j'avoue que je ne connais pas moi-même quelles choses ne doivent pas être attribuées à la Providence, quelles choses demeurent en dehors ; du gouvernement divin et ne s'y rattachent pas, soit directement, soit indirectement. Je n'excepte que le péché ; et encore, dans les péchés des autres, je reconnais la Providence de Dieu envers moi. Je ne dis pas : la Providence générale ; car c'est là un grand mot qui ne signifie rien du tout. Et s'il existe une Providence particulière, elle doit s'étendre à tous les hommes et à toutes choses. Notre Seigneur l'entendait ainsi ; sans quoi il n'eût jamais dit : « Les cheveux même de votre tête sont tons comptés (Mat 10 : 30) ; » et encore : « Un passereau ne tombe pas à terre sans la permission de votre Père (Mat 10 : 29)  ». Mais s'il en est ainsi, si Dieu préside universis tanquam singulis, et singulis tanquam universis, (sur les individus, comme sur les individus comme sur l'univers,) que reste-t-il (sauf nos propres pêchés) que nous puissions soustraire à la Providence de Dieu ? Je ne puis donc comprendre qu'on élève ici l'accusation de fanatisme.

 

On me dira : « Vous vous considérez donc comme particulièrement favorisé du ciel ». Je réponds : Vous oubliez ce que nous venons de dire, que la Providence veille sur tous les hommes, aussi bien que sur chacun individuellement. Ne comprenez vous pas que l'homme qui croit cela considère tout homme comme autant favorisé d'eu haut, qu'il l'est lui-même ?

 

Nous devons nous garder avec le plus grand soin contre toutes ces formes du faux enthousiasme et considérer les déplorables effets qu'il a souvent produits et qui en sont le résultat naturel. L'orgueil vient en première ligne ; c'est l'orgueil qui alimente sans cesse la source d'où il dérive ; et c'est lui qui nous sépare toujours plus de la faveur et de la vie de Dieu, c'est lui qui tari en nous les sources de la foi, de l'amour, de la justice et de la vraie sainteté, en nous séparant de la grâce qui les produit ; car « Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles (Jas 4 : 6)  ».

 

En même temps que l'esprit de l'enthousiaste est dominé par l'orgueil, il devient absolument rebelle à la persuasion et même aux conseils. Il en résulte que quelles que soient les erreurs ou les fautes auxquelles il succombe, il n'y a guère lieu d'espérer son relèvement. On a souvent et justement remarqué que la raison doit avoir bien peu de poids pour celui qui s'imagine être conduit par un guide supérieur à elle, par la sagesse même de Dieu. A mesure donc que son orgueil grandit, l'enthousiaste devient toujours plus entêté et rétif aux avis d'autrui, toujours moins susceptible d'être convaincu ou persuadé, toujours plus attaché à son propre sens et à sa propre volonté, jusqu'à devenir absolument fermé à toute bonne influence.

 

Ainsi cuirassé à la fois contre la grâce de Dieu et contre les avis et l'aide de ses semblables, il n'a plus d'autres guides que son propre cœur et que Satan, prince des orgueilleux. Il n'est pas étonnant qu'il s'enracine toujours plus dans son mépris pour les autres hommes, dans ses dispositions irritables et malveillantes, et qu'il manifeste des sentiments terrestres et diaboliques. Il ne faut pas non plus s'étonner des terribles effets qui, dans tous les temps, ont découlé de telles dispositions ; on peut dire que toute espèce de méchanceté ; toutes les œuvres de ténèbres ont été commises par des gens qui se nomment chrétiens et qui font ce que des païens rougiraient de faire.

 

Telle est la nature, tels sont les tristes effets de ce monstre à plusieurs têtes, le faux enthousiasme. De cet examen nous pouvons maintenant déduire quelques simples conclusions pratiques.

 

Et d'abord, si l'enthousiasme est un terme peu compris, quoique fréquemment employé, évitez soigneusement d'employer un mot que vous comprenez mal. A cet égard, comme à tous les autres, apprenez à penser avant de parler. Rendez-vous bien comble de la signification de ce terme étrange, et ne l'employez qu'à bon escient.

 

Prenez garde, en second lieu, d'appeler quelqu'un enthousiaste, simplement parce que tout le monde l'appelle ainsi. On n'est pas fondé, pour une pareille raison à appliquer à qui que ce soit une appellation malsonnante, et celle-là moins encore qu'aucune autre. Il n'est ni juste ni miséricordieux de porter sans preuve une aussi grave accusation contre quelqu'un.

 

Mais si le faux enthousiasme est un si grand mal, prenez garde de n'en être atteint. Veillez et priez, pour ne pas succomber à une tentation qui menace ceux qui ont la crainte et l'amour de Dieu. Prenez garde de n'avoir pas de vous-même une plus haute opinion qu'il ne faut. Ne vous imaginez pas avoir atteint telle grâce de Dieu, à laquelle vous n'êtes pas en réalité parvenu. Vous pouvez avoir beaucoup de joie et une certaine mesure d'amour, et n'avoir pas encore une foi vivante. Demandez à Dieu qu'il ne permette pas que, aveugle comme vous l'êtes, vous sortiez du bon chemin ; que vous ne vous imaginiez pas être un croyant aussi longtemps que Christ ne s'est pas révélé en vous, et que son Esprit n'a pas témoigné à votre esprit que vous êtes enfant de Dieu.

 

Ne soyez pas un enthousiaste persécuteur. Ne vous imaginez pas que Dieu vous a appelé (contrairement à l'Esprit qui était en Jésus) à faire périr les hommes, et non à les sauver. Ne songez pas à contraindre les hommes à entrer dans les voies de Dieu. Pensez pour vous-mêmes et laissez penser les autres. N'usez pas de contrainte en matière de religion. N'essayez pas de contraindre même les plus égarés, par d'autres moyens que la raison, la vérité et l'amour.

 

Ne vous imaginez pas que vous êtes un chrétien, si vous ne l'êtes pas. N'usurpez pas ce nom vénérable, si vous n'y avez un titre clair et scripturaire, et surtout si vous n'avez pas l'Esprit qui était en Christ, en sorte que vous marchiez comme il a marché lui-même.

 

Ne vous imaginez pas avoir reçu de Dieu des dons que vous n'avez pas reçus, Ne vous fiez pas aux visions ou aux songes, et pas davantage aux impressions soudaines ou aux fortes impulsions, de quelque nature qu'elles soient. Souvenez-vous que ce n'est pas ainsi que vous devez chercher à connaître la volonté de Dieu dans ou telle ou telle occasion particulière ; mais ayez recours tout simplement à l'Ecriture, en vous aidant de l'expérience et de la raison, et en réclamant le secours de l'Esprit de Dieu. N'employez pas à la légère le nom de Dieu : n'alléguez pas sa volonté à propos des plus futiles circonstances ; mais que vos paroles comme vos actions, soient empreintes de révérence et d'une crainte pieuse.

 

Enfin, gardez-vous d'imaginer que vous pouvez obtenir la fin sans vous servir des moyens qui y conduisent. Dieu peut sans doute donner la fin sans les moyens ; mais vous n'avez aucune raison de penser qu'il veuille le faire. Servez-vous donc constamment et avec soin de tous les moyens qu'il a établis pour être les canaux ordinaires de sa grâce. Servez-vous de tous les moyens indiqués par la raison ou par l'Ecriture, pour obtenir ou pour augmenter en vous les dons de Dieu. Cherchez à croître journellement dans cette pure et sainte religion, que le monde appelle et appellera toujours de l'enthousiasme, mais qui, pour tous ceux qui sont délivrés du mauvais enthousiasme et du christianisme purement nominal, est « la sagesse de Dieu et la puissance de Dieu (1Co 1 : 24) » , la glorieuse image du Très-haut « la justice et la paix (Ro 14 : 17) » , et une « source d'eau vive qui jaillit jusqu'en vie. éternelle (Jea 4 : 14) ».

 


Sermon 38 :           AVERTISSEMENT CONTRE LE BIGOTISME

Marc 9,38-39

1750

 

Alors Jean, prenant la parole, lui dit : Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et qui ne nous suit pas ; et nous nous y sommes opposés ; parce qu'il ne nous suit pas. Et Jésus leur dit : Ne vous y opposez pas.

(Marc 9 : 38,39).

 

Nous lisons, dans les versets qui précèdent notre texte, que les douze disciples ayant « disputé en chemin qui d'entre eux serait le plus grand » , Jésus, « ayant pris un petit enfant, le mit au milieu d'eux ; et, le tenant entre ses bras, il leur dit : Quiconque reçoit un de ces petits enfants à cause de mon nom, il me reçoit ; et, quiconque me reçoit, ce n'est pas moi (seulement) qu'il reçoit, mais il reçoit celui qui m'a envoyé (Mr 9 : 34,37)  ». C'est, alors que Jean « répondit » (ce qui signifie que cela se rattachait à ce que Jésus venait de dire) : « Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en ton nom et nous nous y sommes opposés parce qu'il ne nous suit pas ». Il voulait dire : « Aurions-nous dû le recevoir ? Et, en le recevant, t'aurions-nous reçu ? N'était-ce pas plutôt notre devoir de l'empêcher ? N'avons-nous pas bien fait ? » « Mais Jésus leur dit : Ne vous y opposez pas ! »

 

Saint Luc rapporte aussi cet incident, et presque dans les mêmes termes. On dira peut-être : « Que nous importe cela, puisqu'il n'y a plus personne qui chasse les démons ? Est-ce que la puissance d'accomplir ce miracle n'a pas été refusée à l'Eglise chrétienne depuis douze à quatorze siècles ? Et s'il en est ainsi, qu'avons-nous à voir dans le cas mentionné par le texte et dans la solution que notre Sauveur en donna ? »

 

La question nous intéresse plus qu'on ne pense généralement ; car le cas dont il s'agit ici se présente assez fréquemment. Et pour que nous retirions de ce texte tout le profit possible, je me propose de montrer d'abord, dans quel sens il est vrai qu'on peut encore chasser les démons et qu'on les chasse encore maintenant ; ensuite, ce que signifient ces paroles : « Il ne nous suit pas » ; j'expliquerai, en troisième lieu, la recommandation faite par notre Seigneur : « Ne vous y opposez pas » ; et enfin, je m'efforcerai de tirer du tout une conclusion.

 

I

 

Je veux, tout d'abord, expliquer dans quel sens on peut encore chasser et, on chasse les démons.

Pour bien comprendre cela, il faut se rappeler ce que nous enseigne l'Écriture sainte, savoir que, comme Dieu habite et agit dans les enfants de lumière, de même le diable habite et agit dans les enfants de ténèbres. Comme le Saint-Esprit possède des justes, ainsi l'esprit du mal possède l'âme des méchants. C'est pour cela que l'apôtre l'appelle « le dieu de ce monde (2Co 4 : 4) » , tant est absolu son empire sur les mondains ! De même encore notre bon Sauveur le nomme « le prince de ce monde (Jea 14 : 30) » , à cause du pouvoir souverain qu'il y exerce. Saint Jean dit aussi : « Nous savons que nous sommes de Dieu, et que tout le monde (tout, ce qui n'est pas de Dieu) est (gît) dans le malin (1Jn 5 : 19 – Le même mot a été traduit le malin au vers ; 18 – Trad.) » , et non « dans le mal » ; le monde vit et se meut dans le malin, tout comme ceux qui ne sont pas du monde vivent et se meuvent en Dieu.

 

C'est qu'en effet le diable ne nous apparaît pas seulement « comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer » , ou seulement comme un ennemi rusé qui surprend de pauvres âmes et « les prend pour faire sa volonté (2Ti 2 : 26) » ; mais aussi comme celui qui demeure au dedans des méchants et y marche, qui est prince des ténèbres ou de la méchanceté qui existe dans ce monde, prince des mondains et de tous leurs desseins et actes ténébreux, et, qui les gouverne en se maintenant dans leur cœur, en y établissant son trône, en y amenant toute pensée captive à son obéissance. C'est ainsi que « l'homme fort et bien armé garde l'entrée de sa maison (Lu 11 : 21) » ; et si cet esprit immonde, impur, sort parfois d'un homme, souvent aussi il y revient avec sept autres esprits pires que lui, « et ils y entrent et y demeurent (Lu 11 : 24-26)  ». Le malin n'habite point dans un cœur pour n'y rien ! aire ; sans cesse il « agit dans les enfants de rébellion (Eph 2 : 2) » Il agit en eux avec puissance, avec une énergie redoutable, pour leur imprimer son image, pour effacer en eux les derniers vestiges de celle de Dieu, enfin pour les disposer à toutes sortes de paroles et d'actions mauvaises.

 

Il est donc incontestablement certain que Satan, le dieu, le prince de ce monde, possède tous ceux qui ne connaissent point le Seigneur. Mais la manière dont il les possède de nos jours ne ressemble pas à celle dont il les possédait autrefois. Jadis il torturait fréquemment le corps aussi bien que l'âme et cela ouvertement, sans se cacher ; maintenant, sauf de rares exceptions, c'est l'âme seule qu'il tourmente, et il le fait en se dissimulant autant que possible. Il est facile d'expliquer ce changement de tactique. Autrefois ses efforts tendaient à pousser l'humanité à la superstition ; c'est pour cela qu'il agissait aussi ouvertement qu'il le pouvait. Aujourd'hui il vise à nous porter à l'incrédulité ; et, dans ce but, il cache ses menées tant qu'il peut ; car plus il se dissimule et plus il a de succès.

 

Mais il y a encore aujourd'hui des pays où, si l'on peut en croire les récits, Satan agit tout aussi ouvertement qu'il le faisait autrefois. Pourquoi est-ce seulement dans des contrées barbares et sauvages Pourquoi n'agit-il plus ainsi en Italie, en France, en Angleterre ? La raison en est bien simple, c'est qu'il connaît son monde, et sait ce qu'il a à faire selon les cas. Chez les Lapons il se montrera sans déguisement, parce qu'il travaille à les confirmer dans leurs superstitions et dans leur idolâtrie grossière. Mais vis-à-vis de vous, il se propose un autre but. Il se propose de vous amener à vous idolâtrer vous-mêmes, à vous croire plus sages que Dieu lui-même et que tous les oracles de Pieu. Pour obtenir ce résultat, il doit bien se garder d'apparaître tel qu'il est ; cela ruinerait ses desseins. Aussi met-il tout son art à contribution pour vous faire douter de son existence, jusqu'au jour où vous serez pour jamais tombés entre ses mains.

 

Il règne donc, il règne de diverses manières, mais partout d'une façon aussi absolue. L'élégant incrédule d'Italie est dans ses griffes tout autant que le grossier Tartare ; mais le premier dort, pour ainsi dire, dans la gueule du lion, qui est bien trop avisé pour aller le réveiller. Pour le moment, il se contente de jouer avec sa proie, en attendant qu'il se décide à l'engloutir.

 

Le dieu de ce monde s'est emparé de ses adorateurs d'Angleterre tout aussi solidement que de ceux de Laponie. Mais son intérêt est de ne point les effrayer, de peur qu'ils ne cherchent un refuge auprès du Dieu des cieux. Le prince de ce monde ne se montre pas à ceux-là ; il se contente de les avoir pour sujets soumis de son royaume. Le tyran est d'autant plus sûr de ses prisonniers lorsque ceux-ci se croient libres. Et voilà comment « l'homme fort et bien armé garde sa maison, et tout ce qu'il a est en sûreté (Lu 11 : 21)  ». Le déiste, le chrétien de nom ne se doutent pas : qu'il est là ; aussi vivent-ils ensemble en parfaite paix.

 

Mais il ne perd pas de temps et agit énergiquement en eux. Il aveugle les yeux de leur esprit, pour que la lumière du glorieux Evangile de Jésus-Christ ne vienne pas les éclairer. Il enchaîne leur âme à la terre et à I'enfer lui-même par les liens de leurs passions dépravées. Il les lie à la terre par l'amour du monde, par l'amour de l'argent ou des plaisirs ou de la gloire. Au moyen de l'orgueil, de l'envie, de la colère, de la haine, de la vengeance, il les entraîne vers l'enfer. Et sa puissance sur eux est d'autant plus ferme, d'autant moins disputée, qu'ils ne se doutent pas même qu'il agit.

 

Mais aux effets qui se produisent, on peut aisément reconnaître quelle en est la cause. Ces effets sont, parfois évidents jusqu'à être palpables, tout comme ils l'étaient jadis parmi les nations païennes les plus cultivées. Sans aller plus loin, prenons ces vertueux Romains qu'on admire tant. Quand chez eux la science et la gloire étaient à leur apogée, vous trouverez ces Romains « remplis de toute de méchanceté, d'avarice, de malice, pleins, de meurtres, de querelles, de tromperies et de malignité ; rapporteurs médisants, ennemis de Dieu, outrageux, orgueilleux, vains, inventeurs de méchancetés, désobéissants à père et mère ; sans intelligence, sans foi, sans affection naturelle, implacables, sans compassion (Ro 1 : 29-31)  ».

 

Les traits les plus saillants de ce tableau sont confirmés par un témoin qui, aux yeux de quelques-uns, pourra sembler plus irrécusable que saint Paul. Je veux parler de l'historien romain et païen Dion Cassius. Il constate que, avant le moment, où César revint des Gaules, non seulement la gourmandise et les débauches de toutes sortes allaient dans Rome à découvert et le front levé ; non seulement le mensonge, l'injustice et la cruauté y abondaient, tant dans les tribunaux qu'au sein des familles ; mais encore les vols les plus insolents, les rapines, les meurtres étaient si fréquents dans tous les quartiers de la cité que peu de gens osaient sortir de chez eux sans avoir mis ordre à leurs affaires, tant ils étaient peu assurés d'y rentrer en vie !

 

Les œuvres du diable se montrent d'une façon tout aussi brutale, tout aussi palpable, chez la plupart des païens d'à présent, sinon chez tous. La religion naturelle des Creeks, des Cherokees, des Chicasaws, et autres tribus indiennes qu'on trouve dans le voisinage de nos colonies du sud (Dans l'Amérique septentrionale (Trad.) ), (et je ne parle pas ici de quelques individus, mais de peuples entiers), leur religion naturelle consiste à torturer leurs prisonniers sans distinction du matin jusqu'au soir, pour finir par les brûler à petit feu ; et si un des leurs même les a offensés le moins du monde et sans le vouloir, ils se glisseront par derrière et le transperceront d'un trait. Chez eux, si un fils trouve que son père a assez vécu, il n'est pas rare qu'il lui casse la tête ; si une mère est fatiguée de ses enfants, elle leur attachera une pierre au cou et en lancera trois ou quatre l'un après l'autre à la rivière.

 

On pourrait espérer que des païens seuls ont pu se livrer à des œuvres du diable aussi brutalement palpables ; mais nous nous garderions bien de l'affirmer. Même en fait de cruauté et de massacres, à vrai dire, les chrétiens ne le cèdent guère aux païens. Et ce ne sont pas seulement les Espagnols ou les Portugais, qui ont égorgé des milliers d'hommes dans l'Amérique du Sud ; ce ne sont pas seulement les Hollandais aux Indes, ou les Français dans l'Amérique septentrionale, imitant trop fidèlement les Espagnols ; nos propres compatriotes se sont aussi baignés dans le sang et ont exterminé des nations entières, et ainsi clairement démontré quelle sorte d'esprit habite et agit dans les enfants de rébellion.

 

De pareilles monstruosités seraient presque de nature à nous flaire oublier les œuvres du diable qui se produisent au sein même de notre pays. Hélas ! on peut à peine ouvrir les yeux sans les rencontrer partout. La manifestation du pouvoir de Satan laisse-t-elle à désirer, quand les blasphémateurs, les ivrognes, les débauchés, les adultères, les fripons, les voleurs, les sodomites et les meurtriers se rencontrent encore sur tous les points de notre territoire ? Comme il règne, comme il triomphe, le prince de ce monde, en tous ces enfants de rébellion !

 

C'est moins ouvertement, mais non moins effectivement qu'il agit chez ceux qui sont dissimulés, rapporteurs, menteurs, ou calomniateurs, chez ceux qui oppriment ou pressurent, leurs semblables, chez les parjures, chez ceux qui vendent leurs amis, leur honneur, leur conscience, leur patrie ! Et ils parleront pourtant encore de religion et de conscience, d'honneur, de vertu et de patriotisme ! Mais ils ne trompent point Dieu ni Satan non plus ; car ce dernier connaît, lui aussi, ceux qui sont siens ; et ils sont une grande multitude, venue de toute nation et de tout peuple ; et il les possède d'une manière absolue, aujourd'hui comme jadis.

 

Si vous admettez ces choses, vous n'aurez pas de peine à comprendre dans quel sens on peut encore de nos jours chasser les démons. C'est tellement vrai que tout ministre de Jésus-Christ en chasse, si l'œuvre de son Maître prospère entre ses mains. En effet, quand sa prédication est accompagnée de la puissance divine, il amène les pécheurs à la repentance, à un changement complet, intérieur aussi bien qu'extérieur, par lequel ils passent de tout ce qui est mauvais à tout ce qui est bon. Et c'est là bien réellement chasser les démons des âmes qui en étaient auparavant possédées. Alors l'homme fort n'est plus en état de conserver sa maison ; car un plus fort que lui est survenu, et l'a mis dehors, et s'en est emparé pour lui-même, et en a fait une maison de Dieu par son Esprit. A ce point donc la puissance de Satan expire ; le Fils de Dieu « détruit les œuvres du diable (Jea 3 : 8)  ». Dès ce moment l'esprit, du pécheur est éclairé et son cœur doucement attiré vers Dieu. Ses désirs sont transformés ; ses affections sont purifiées ; il est rempli du Saint-Esprit, et désormais il grandit en grâce jusqu'à ce qu'il devienne, non seulement saint par le cœur, mais aussi saint dans toute sa conduite.

 

Assurément, tout cela est bien l'œuvre de Dieu, Dieu seul peut chasser Satan. Mais, en il trouve bon de le faire par le moyen de l'homme, en se servant de lui comme d'instrument ; et alors on peut dire de celui-ci qu'il chasse les démons au nom du Seigneur, par sa puissance et par son autorité. Pour cette œuvre si haute, Dieu envoie qui il veut envoyer (Ex 4 : 13) ; et d'ordinaire ce sont des hommes auxquels on n'aurait pas pensé ; « car ses pensées ne sont pas nos pensées, et ses voies ne sont pas nos voies (Esa 55 : 8)  ». Il choisit donc le faible pour confondre le fort, le simple pour confondre le sage ; et il agit ainsi afin de se réserver toute la gloire et « afin que personne ne se glorifie devant lui (1Co 1 : 29) »

 

II

 

Mais ne devons-nous pas nous opposer à un homme qui chasse ainsi les démons, lorsqu'il « ne nous suit pas ? » tel était, parait-il, le sentiment, telle aussi avait été la façon d'agir de l'apôtre Jean, lorsqu'il soumit le cas au jugement de son Maître. « Nous nous y sommes opposés, lui dit-il, parce qu'il ne nous suit pas ». Et il croyait évidemment que cette raison était plus que suffisante. Nous devons maintenant examiner ce point-là ; que signifie cette expression : « Il ne nous suit pas ? »

 

Le moins que cela puisse vouloir dire, c'est ceci : « Il ne nous est pas associé visiblement ; nous ne travaillons pas de concert ; il n'est pas notre compagnon d'œuvre dans l'Evangile ». Mais quand il plaît au Seigneur d'envoyer beaucoup d'ouvriers dans sa moisson, il est impossible que, pour agir, ils soient tous subordonnés ou liés les uns aux autres. Il est même impossible qu'ils se connaissent tous personnellement ou seulement de nom. De toute nécessité, il s'en trouvera beaucoup, dans les diverses portions du champ, qui, non seulement n'entretiendront point de rapports les uns avec les autres, mais seront tout aussi étrangers les uns aux autres, que s'ils avaient vécu à des époques différentes. Il est bien sûr que de chacun de ces chrétiens que nous ne connaissons pas, nous pourrions dire : « Il ne nous suit pas ! »

 

On peut attacher un autre sens à cette expression, celui-ci : « Il n'est pas de notre parti ». Depuis longtemps déjà, tous ceux qui prient pour la paix de Jérusalem, s'étonnent et s'affligent de ce qu'il y a encore tant de partis divers parmi ceux qui tous portent, le nom de chrétiens. Ce fait attire l'attention, surtout dans notre pays où l'on voit les chrétiens se séparer à tout propos pour des questions sans importance, souvent pour des choses dans lesquelles la religion n'a rien a voir. Des circonstances insignifiantes ont amené la création de partis qui subsistent pendant plusieurs générations, et dont chacun est très porté à dire de celui qui occupe le bord contraire : « Il ne nous suit pas ! »

 

Mais cette expression peut encore avoir un troisième sens : « Ses opinions religieuses différent des nôtres. Il fut sans doute un temps où tous les chrétiens avaient la même pensée, tout comme ils n'étaient qu'un seul cœur, tant était grande la grâce qui reposait sur eux tous, après qu'ils eurent été remplis du Saint Esprit !

 

Mais combien peu dura cet état béni ! Qu'elle disparut vite, cette unanimité ! Bientôt on vit renaître, au sein même de l'Église de Christ, les divergences d'opinion ; et ce n'était point entre des chrétiens de nom, mais entre de vrais chrétiens, et même entre les principaux, entre les apôtres eux-mêmes ! De plus, rien ne prouve que les divergences de vues qui se manifestèrent alors, aient jamais complètement disparu. Nous n'avons pas lieu de croire que même les apôtres, ces colonnes du temple de Dieu, sont jamais arrivés à avoir les mêmes idées, les mêmes vues, surtout par rapport à la loi cérémonielle. Il n'est donc pas étonnant qu'on rencontre aujourd'hui dans l'Église chrétienne tant d'opinions diverses. Il arrive ainsi tout naturellement que tel homme que nous voyons « chasser les démons » , se trouvera être un homme « qui ne nous suit pas » ,dans ce sens qu'il n'a pas les mêmes idées que nous. Mais on ne peut guère espérer qu'il pensera comme nous en toutes choses, ou même en matière religieuse. Il est très possible que ses opinions diffèrent des nôtres sur des points importants, tels que la nature et le but de la loi morale, les décrets éternels de Dieu, l'étendue et l'efficacité de sa grâce, la persévérance de ses enfants.

 

En quatrième lieu, entre cet homme et nous il peut avoir non seulement des différences de vues mais aussi des différences quant à certains détails de pratique. Peut-être n'approuve-t-il pas la façon dont se célèbre le culte divin dans nos assemblées, et pense-t-il que les formes instituées par Calvin ou par Luther sont plus édifiantes pour son âme. Peut-être y a-t-il bien des choses qu'il n'accepte pas dans la liturgie que nous préférons à toutes les autres. Ou bien encore il aura des préventions défavorables au genre d'organisation ecclésiastique que nous considérons comme biblique et, apostolique. Il est même possible qu'il s'éloigne davantage encore de notre manière de voir, et que, par scrupule de conscience, il néglige certaines choses que nous regardons comme des institutions de Jésus-Christ. Et quand nous serions d'accord, lui et nous, pour admettre que Dieu les a instituée, nous pourrions ne pas nous entendre quant à la manière de les pratiquer ou quant au caractère des personnes que nous pouvons y admettre. La conséquence inévitable de n'importe laquelle de ces divergences sera que celui qui diffère ainsi de nous devra relativement aux points en question, se séparer de notre communauté particulière. De cette façon, on peut dire qu'il « ne nous suit pas » , ou bien (pour employer le langage d'aujourd'hui), qu'il n'est pas « de notre Eglise ».

 

A bien plus forte raison « ne nous suit pas » celui qui, non seulement appartient à une autre Eglise, mais appartient à une Eglise que nous regardons comme étant, à bien des égards, antibiblique et antichrétienne ; une Eglise dont nous tenons la doctrine pour fausse et absolument erronée et les pratiques pour vicieuses et pernicieuses ; à une Eglise que nous croyons coupable de superstitions grossières et même d'idolâtrie ; à une Eglise, enfin, qui a ajouté de sa propre autorité plusieurs articles de foi à cette « foi qui a été donnée une fois aux saints (Jude 1 : 3) », qui a supprimé tout entier un des commandements de Dieu, et anéanti plusieurs autres par ses traditions ; qui, tout en feignant de vénérer par dessus tout l'Église primitive et de lui ressembler en tout point, a cependant autorisé une multitude d'innovations qui ne peuvent s'appuyer ni sur le passé de I'Eglise, ni sur les Saintes Ecritures. A coup sûr, un homme qui est séparé de nous si complètement est un homme qui « ne nous suit pas ».

 

Et pourtant, l'éloignement peut être encore plus grand que tout cela. L'homme dont les idées et les pratiques différent des nôtres, pourra être éloigné de nous par les sympathies encore plus que par les principes. En général, et très naturellement, c'est ce qui arrive. Les divergences d'opinions aboutissent à autre chose. D'habitude, elles envahissent le cœur lui-même et divisent les meilleurs amis. Il n'y a point de haines, plus profondes, plus implacables que celles qui naissent des divisions religieuses. C'est pour cela que les plus cruels ennemis d'un homme seront les membres de sa propre famille (Mat 10 : 33). C'est pour cela que le père s'élèvera contre ses propres enfants et les enfants contre leur père ; qu'ils se persécuteront peut-être les uns les autres, croyant de cette façon rendre service à Dieu. Nous devons donc nous attendre à ce que ceux qui s'éloignent de nous, en matière de doctrine ou de pratique religieuse, nous traitent bientôt avec aigreur et même avec une sorte d'amertume, et soient toujours davantage prévenus contre nous jusqu'à en venir à détester nos personnes tout autant, que nos idées. Par une conséquence presque immanquable, ces personnes diront, de nous tout le mal qu'elles en pensent. Elles se mettront en opposition directe avec nous et, autant qu'elles le pourront, contrecarreront notre œuvre, attendu qu'à leurs yeux ce n'est pas l'œuvre de Dieu, mais celle de l'homme ou du diable. Un individu qui pense, qui parle, qui agit ainsi est, bien, autant que possible, quelqu'un qui « ne nous suit pas ».

 

A la vérité, je ne me figure pas celui dont l'apôtre Jean parle dans notre texte (et que rien d'ailleurs, ni dans le contexte ni dans d'antres portions de la Bible, ne nous fait connaître), soit jamais allé jusque là. Il n'y a pas lieu de supposer qu'il y ait eu quelque différence essentielle entre lui et les apôtres, et encore moins qu'il ait été mal disposé à leur égard ou à l'égard de leur Maître. On peut ; en effet, tirer cette conclusion des paroles de Jésus qui suivent notre texte : « Il n'y a personne qui fasse des miracles en mon nom et qui puisse en même temps parler mal de moi (Mr 9 : 39)  ». Mais c'est à dessein que j'ai supposé un cas extrême, en y introduisant les circonstances diverses que l'on peut imaginer, afin qu'étant mis en garde contre tout ce qui constitue la force de cette tentation, nous puissions n'y jamais succomber et ne jamais faire la guerre à Dieu.

 

III

 

Ainsi donc, en supposant un homme qui n'a point de rapports avec nous, qui n'est pas des nôtres, qui se sépare de notre Eglise et qui même est bien loin de nous, tant par ses opinions que par ses pratiques et par ses sympathies ; si, malgré cela, nous le voyons « chasser les démons » , Jésus nous dit : « Ne vous y opposez pas ! » C'est cet ordre important du Seigneur que je vais maintenant essayer d'expliquer.

 

Si nous le voyons chasser les démons, ai-je dit. Mais il est à craindre qu'en pareil cas nous ne croyions pas même ce que nous voyons de nos yeux et que nous ne récusions le témoignage de nos propres sens. Il faut bien peu connaître la nature humaine pour ne pas sentir que nous ne serons guère disposés à admettre qu'un homme, chasse réellement les démons, du moment qu'il « ne nous suit pas » en toutes choses ou dans la plupart des choses indiquées ci-dessus. J'allais dire en quelqu'une des choses ; et nous découvrons, en effet, par l'examen de ce qui se passe dans notre propre âme, combien peu l'on est disposé à reconnaître ce qu'il peut y avoir de bon chez ceux qui ne sont pas d'accord avec nous sur tous les points.

 

— « Mais à quoi connaîtrons-nous, d'une façon rationnelle et satisfaisante, qu'un homme « chasse les démons » , au sens spécifié précédemment ? » — La réponse à cette question est facile. Est-il bien prouvé, d'abord, qu'un certain individu vivait ouvertement et scandaleusement dans le péché ; ensuite, qu'il n'en est plus et que maintenant il a rompu avec ses péchés et mène une vie chrétienne ; enfin, que ce changement s'est accompli grâce aux prédications d'un certain homme ? Si ces faits sont établis et incontestables, vous avez la preuve rationnelle et satisfaisante que cet homme-là chasse les démons, et vous ne sauriez, sans pécher volontairement, rejeter cette preuve.

 

Ne vous opposez point à un tel homme. Gardez-vous d'essayer de l'arrêter, soit en employant votre autorité, soit en vous servant auprès de lui du raisonnement et de la persuasion. Ne cherchez d'aucune façon à l'empêcher de déployer toute la puissance que Dieu lui a confiée. Si vous possédez quelque autorité à son égard, ne vous servez pas de cette autorité pour arrêter l'œuvre de Dieu. Ne lui fournissez pas des raisons tendant à prouver qu'il doit s'abstenir de parler au nom de jésus. Satan lui en fournira bien assez, sans que vous l'aidiez à le faire. Ne travaillez pas à persuader cet homme d'abandonner son œuvre. S'il allait écouter le diable et vous, bien des âmes pourraient mourir dans leur iniquité, et c'est de votre main à vous que Dieu redemanderait, leur sang.

 

- « Mais si cet homme qui chasse les démons. n'est qu'un laïque, ne dois-je pas m'opposer à lui ? ». - Je réponds : Est-ce un fait admis, une chose suffisamment prouvée que cet homme a chassé des démons ou en chasse actuellement ? Dans ce cas, ne vous y opposez point ; je vous en conjure par le salut de votre âme. Voudriez vous empêcher Dieu d'agir par ceux qu'il juge bon d'employer ? Aucun homme ne saurait faire ces choses, si Dieu n'est avec lui, si Dieu ne l'a envoyé expressément pour cela. Et si Dieu l'a envoyé, voudriez-vous prendre sur vous de le rappeler, voudriez-vous lui défendre d'avancer ?

 

- « Mais j'ignore si Dieu l'a envoyé ! » Le premier venu de ceux qui ont servi de sceau à sa mission, de ceux qu'il a fait passer de la puissance de Satan à Dieu, pourrait vous répondre : « C'est une chose étrange que vous ne sachiez pas d'où il est ; et cependant il m'a ouvert les yeux. Si celui-ci n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire (Jea 9 : 30,33)  ». Si vous doutez encore de la réalité des faits, faites venir les parents de l'individu converti, ses frères, ses amis, ses connaissances. Mais si vous n'en pouvez plus douter, si vous êtes forcé d'avouer que « c'est une chose connue qu'il s'est fait un miracle évident (Act 4 : 16 Ost. révisé.) », alors, comment pourriez-vous en bonne conscience avoir le courage de défendre à celui que Dieu a envoyé « de parler désormais en ce nom-là (Act 4 : 17) ? »

 

Je dois convenir qu'il est tout à fait désirable une quiconque prêche au nom du Seigneur ait reçu un appel du dehors aussi bien qu'un appel intérieur ; mais que ce soit absolument indispensable, c'est ce que je nie.

 

- « Mais la parole de Dieu ne dit-elle pas formellement : « Personne ne peut s'attribuer cette dignité que celui qui y est appelé de Dieu, comme Aaron (Heb 5 : 4) ? »

 

Maintes fois l'on a cité ce texte à propos de cette question, et comme s'il était l'argument capital de cette cause ; mais jamais citation ne fut plus malheureuse. Car, premièrement, Aaron ne fut point appelé à prêcher, mais à « offrir des dons et des sacrifices pour le péché (Heb 5 : 1) ; » secondement, les hommes dont il s'agit ici n'offrent point de sacrifices ; ils prêchent uniquement, et c'est ce que ne fit point Aaron. Il serait donc impossible de trouver dans toute la Bible un texte moins adapté aux besoins de la cause.

 

- « Mais quelle ligne de conduite suivait-on dans le siècle apostolique ? » — Il vous sera facile de le voir dans les Actes des apôtres. Nous lisons dans le huitième chapitre : « Il s'éleva une grande persécution contre l'Église, de Jérusalem, et tous les fidèles, les apôtres furent dispersés dans les quartiers de la Judée et de la Samarie. Ceux donc qui furent dispersés, allaient de lieu en lieu, et ils annonçaient la parole de Dieu (Act 8 : 1,4)  ». Ces gens étaient-ils tous appelés à prêcher par un appel du dehors ? Aucun homme de bon sens ne le soutiendra. Voilà donc un exemple irrécusable de ce qui se faisait à l'époque des apôtres. Vous voyez là, non pas un seul prédicateur laïque, mais une multitude ; et ces hommes n'avaient reçu que l'appel de Dieu.

 

Nous avons si peu de raison pour croire qu'au siècle des apôtres il n'était pas permis de prêcher sans avoir été consacré, qu'il semblerait plutôt qu'on jugeât nécessaire d'avoir prêché avant d'être consacré. En tous cas, c'était évidemment l'usage de l'apôtre saint Paul, et c'est aussi ce qu'il recommandait, d'éprouver un homme avant de le consacrer. En parlant des diacres, il dit : « Que ceux-ci soient premièrement éprouvés ; qu'ensuite ils servent (1Ti 3 : 10)  ». Comment devaient-ils être éprouvés ? Était-ce en leur donnant à traduire et à analyser une phrase de grec ; ou en leur posant quelques questions banales ? La belle épreuve pour un ministre de Jésus-Christ ! Non, c'était en les soumettant à un essai public et satisfaisant (comme on le fait encore dans la plupart des Eglises d'Europe), afin de déterminer si non seulement leur vie était sainte et irréprochable, mais encore s'ils possédaient les dons qui sont absolument indispensables pour édifier l'Eglise de Dieu.

 

- « Mais si un homme possède ces dons et a amené des pécheurs à la repentance, et que pourtant l'évêque (Il s'agit ici des évêques anglicans qui, dans leur Eglise, ont le monopole de la consécration et l'accordent ou la refusent selon qu'ils le trouvent bon – Trad.) refuse de le consacrer ! » -Dans ce cas là, c'est l'évêque qui s'oppose à ce que cet homme chasse les démons. Quant à moi, je ne m'y opposerais pas ; je ne l'oserais pas ; et j'ai publié mes raisons pour agir ainsi. Cela n'empêche pas qu'on soutienne encore que je devrais m'y opposer. Mais, vous qui soutenez cela ; répondez donc à mes raisons. Je ne sache pas que personne l'ait encore fait, ou même ait essayé de le faire. Quelques-uns, à la vérité, ont avancé que ces raisons étaient faibles et insignifiantes. Ils ne risquaient rien à parler ainsi ; car il est bien plus aisé de dédaigner (ou du moins d'affecter de dédaigner) certains arguments que de les réfuter. Aussi longtemps donc qu'on ne l'aura pas fait, je soutiendrai que, lorsqu'il m'est clairement prouvé qu'un homme chasse les démons, je ne me crois pas autorisé, quoi que fassent, les autres ; à m'y opposer, de peur qu'il ne se trouvât que je fais la guerre à Dieu.

 

Et toi aussi qui crains Dieu, qui que tu sois, ne t'oppose point, ni directement ni indirectement. Il y a, en effet, plusieurs manières de s'opposer. Par exemple, on s'oppose indirectement à un homme si l'on nie absolument ou si l'on méprise et rabaisse l'œuvre que Dieu a faite par son moyen. C'est encore s'opposer indirectement à lui que de le décourager de son travail, en l'entraînant dans des discussions à ce sujet, en soulevant des objections contre cette œuvre, en cherchant à l'effrayer par toutes sortes de prédictions qui, probablement, ne se réaliseront jamais. C'est s'opposer à lui que de lui montrer de la malveillance, soit dans nos discours, soit dans notre attitude ; et encore davantage si nous parlons de lui à d'autres personnes avec animosité ou mépris, si nous essayons de le faire voir à quelqu'un sous un jour défavorable et propre à attirer sur lui la déconsidération. On s'oppose à lui toutes les fois qu'on parle mal de lui ou qu'on déprécie son travail. Oh ! ne vous opposez à lui d'aucune de ces façons-là ; et ne le faites pas non plus en défendant d'aller l'entendre, en détournant, les pécheurs d'aller écouter la parole qui peut, sauver leur âme !

 

Il y a plus ; si vous voulez vous conformer pleinement et exactement. aux instructions de notre Seigneur, rappelez-vous ce qu'il a dit ailleurs : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui n'assemble pas avec moi disperse (Mat 12 : 30)  ». Celui qui n'assemble pas les hommes pour le royaume de Dieu, les disperse et les en éloigne. Car on ne peut rester neutre dans cette guerre-là.. On est du côté de Dieu ou du côté de Satan. Etes-vous du côté de Dieu ? S'il en est ainsi, non seulement vous ne vous opposerez pas à quiconque chasse les démons, mais vous l' aiderez autant que vous

le pourrez dans son œuvre. Vous serez toujours prêt à reconnaître l'œuvre de Dieu et à en proclamer la grandeur. Autant que cela sera possible, vous écarterez les obstacles et les objections que cet homme pourra rencontrer sur sa route. Vous fortifierez ses bras en parlant favorablement de lui à tout le monde, et en rendant témoignage de ce que vous avez vu et entendu. Vous encouragerez les gens à aller l'entendre prêcher, puisque Dieu l'a envoyé. Et vous ne négligerez aucune occasion que le Seigneur vous accordera de donner à cet homme des preuves positives de sincère affection.

 

IV

 

Si nous nous écartons volontairement de cette ligne de conduite ; si, directement ou indirectement, nous nous opposons à quelqu'un parce qu'il « ne nous suit pas » , c'est que nous sommes entachés de bigotisme. Telle est la conclusion que je rattache à tout ce que nous venons de dire. Mais le mot bigotisme, si souvent employé, n'est guère mieux compris que le mot enthousiasme. Il signifie un attachement trop grand, une trop grande inclination pour notre parti, pour notre opinion, pour notre Eglise, pour notre religion. Celui-là donc est un bigot qui tient tellement à ces choses, y est si fortement attaché qu'il s'opposera à quiconque chasse les démons, mais ne s'accorde pas avec lui sur tous les points, ou même sur un point.

 

Vous donc, tenez-vous en garde contre cela. Prenez garde, d'abord, de ne pas vous montrer bigot en refusant de croire que quelqu'un qui n'est pas des vôtres

peut chasser les démons. Et, si en cela vous n'êtes point coupable, si vous admettez, les faits, demandez-vous ensuite : N'ai-je pas été coupable d'intolérance en m'opposant directement ou indirectement à cet homme ? Est-ce que je ne me suis pas opposé à lui ouvertement parce qu'il n'était pas de mon bord, parce qu'il n'acceptait pas mes vues, ou bien parce qu'il n'adorait pas Dieu d'après le système religieux que mes pères m'ont transmis ?

 

Demandez-vous encore : Est-ce que je m'oppose à lui, au moins d'une façon indirecte, pour l'une l'autre ou de ces raisons ? Est-ce que je ne regrette pas que Dieu honore et bénisse ainsi un homme qui a des vues si erronées ? Est-ce que je n'essaye pas de le décourager parce qu'il n'est pas de mon Eglise, en discutant avec lui sur ce sujet, en soulevant des objections, en lui faisant entrevoir toutes sortes d'éventualités propres à troubler son esprit ? Est-ce que je ne lui témoigne ni colère, mépris, ni malveillance d'aucune sorte, soit dans mes discours, soit dans ma conduite à son égard ? Est-ce que par derrière lui, je signale ses fautes, réelles ou imaginaires, ses défauts, ses infirmités ? Est-ce que je n'empêche pas les pécheurs d'aller l'entendre ? Sachez que vous faîtes l'une ou l'autre de ces choses-là, vous n'êtes qu'un bigot.

 

« O Dieu fort, sonde-moi et considère mon cœur éprouve-moi et considère mes discours ; et regarde s'il y a en moi aucun dessein de nuire à personne (aucun bigotisme), et conduis-moi par la voie du monde (Ps 139 : 23,24) ! »

 

Afin de nous examiner à fond sur ce point, supposons le cas le plus extrême. Que ferais-je si je voyais un papiste, un arien, un socinien, qui chasse les démons ? Même en pareil cas, je ne pourrais pas m'y opposer sans me rendre coupable de bigotisme. Allons plus loin ! A supposer que je rencontrasse un juif, un déiste ou un musulman qui accomplit cette œuvre, je ne pourrais m'y opposer, directement ou indirectement, sans être un bigot, et rien de plus.

 

Oh ! évitez soigneusement ce mal. Mais ne vous contentez pas de ne point vous opposer à ceux qui chassent les démons. Aller jusque là, c'est bien ; mais il ne faut pas s'y arrêter ; si vous voulez échapper à tout bigotisme, il faut aller plus loin. Dans tous les cas de ce genre, quel que soit l'instrument dont Dieu se sert, reconnaissez la main de Dieu. Ne vous contentez pas de la reconnaître ; réjouissez-vous de cette œuvre, et louez le nom du Seigneur avec des actions de grâces. Encouragez celui que Dieu daigne employer ainsi, à se consacrer entièrement à sa tâche bénie. Parlez favorablement, de lui partout où vous irez ; faites-vous le défenseur de sa réputation et de sa mission. Travaillez à agrandir autant que vous le pourrez sa sphère d'activité ; témoignez-lui de la bienveillance de toutes les manières, par vos paroles, mais aussi par vos actes ; et ne cessez point de prier Dieu pour lui, de demander qu'il soit sauvé avec ceux qui l'écoutent.

 

Je n'ai plus qu'un seul avertissement. à vous adresser. Ne croyez pas que le bigotisme d'autrui excuserait le vôtre. Il peut se faire que tel homme qui chasse des démons, s'opposera à ce que vous en fassiez autant.

 

Remarquez que c'est précisément ainsi que les choses s'étaient passées dans le cas mentionné par notre texte : les apôtres s'opposèrent à ce qu'un autre fit ce qu'eux-mêmes faisaient. Gardez-vous d'agir par un esprit de représailles. Vous ne devez pas rendre le mal pour le mal. Parce qu'un autre ne suit pas les instructions données par le Seigneur, ce n'est pas une raison pour que vous vous en écartiez. Laissez-lui donc le monopole de l'étroitesse. S'il s'oppose à vous, ne vous opposez point à lui. Faites au contraire plus d'efforts, veillez et priez davantage, pour vous affermir dans l'amour à son égard. S'il dit de vous toute sorte de mal, dites de lui toute sorte de bien, pourvu que ce soit la vérité. Imitez en cela un grand homme (plût à Dieu qu'il eût toujours été animé du même esprit !) qui prononça cette parole admirable : « Que Luther m'appelle diable cent fois, s'il le veut ; je ne cesserai pas de le vénérer comme étant un messager de Dieu ! »

 


Sermon 39 :           LE VÉRITABLE ESPRIT CATHOLIQUE

2 Rois 10,15

1750

 

Jéhu, étant parti de là, rencontra Jonadab, fils de Récab, qui venait au-devant de lui ; et il le salua, et lui dit : Ton cœur est-il aussi droit envers moi, que mon cœur l'est à ton égard ? Et Jonadab répondit : Il l'est. S'il l'est, dit Jéhu, donne-moi la main. (2Ro 10 : 15, Version d'Ostervald révisée).

 

Nous devons aimer tous les hommes ; c'est une dette que ceux même qui ne l'acquittent pas reconnaissent ; car la loi royale : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », porte avec elle son évidence ; non pas, toutefois, selon la misérable interprétation qu'en donnaient « aux anciens » leurs docteurs : « Tu aimeras ton prochain », tes parents, tes connaissances, tes amis, et « tu haïras ton ennemi ». Non ! Mais « moi Je vous dis : Aimez vos ennemis » , dit le Seigneur, « bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous outragent et qui vous persécutent, afin que vous soyez enfants de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et, il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Mat 5 : 43-45).

 

Mais il y a, sans contredit, une sorte d'amour que nous devons particulièrement à ceux qui aiment Dieu. Ainsi, David dit : « C'est dans les saints qui sont sur la terre que je prends tout mon plaisir (Ps 16 : 3)  ». Et un plus grand que David : « Je vous donne un commandement nouveau : c'est que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres (Jea 13 : 34,35)  ». C'est sur cet amour que l'apôtre saint Jean insiste fréquemment et avec tant de force.

 

« C'est ici ce que vous avez ouï annoncer dès le commencement, que nous nous aimions les uns les autres (1Jn 3 : 11) » - « Nous avons connu la charité en ce que Jésus-Christ a mis sa vie pour nous ; nous devons donc, aussi », si l'amour nous y appelle, « mettre notre vie pour nos frères (1Jn 3 : 16)  ». - « Bien-aimés, aimons-nous les uns les autres ; car l'amour est de Dieu. Celui qui n'aime point n'a point connu Dieu ; car Dieu est amour (1Jn 4 : 7,8) » - « Non que nous avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils pour faire la propitiation de nos péchés. Bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons nous aimer les uns les autres (1Jn 3 : 10,11)  ».

 

Ici, tous les hommes approuvent, mais tous pratiquent-ils ? L'expérience de chaque jour montre le contraire. Où sont même les chrétiens qui « s'aiment les uns les autres, comme il nous l'a commandé ? » Que d'obstacles encombrent le chemin ! Il y en a deux principaux : d'abord, qu'ils ne peuvent tous avoir les mêmes vues ; puis, et conséquemment, qu'ils ne peuvent tous suivre la même voie ; et qu'en fait, sur certaines questions d'ordre secondaire, leur pratique diffère dans la proportion où diffèrent leurs opinions.

 

Mais, quoique une différence dans les opinions ou dans les formes de culte puisse empêcher une complète union extérieure, faut-il cependant qu'elle empêche l'union des sentiments ? Si nous ne pouvons pas penser de la même façon, ne pouvons-nous pas nous aimer de la même façon ? Si nous ne pouvoirs avoir les mêmes vues, ne pouvons-nous avoir le même amour ? Oui, sans doute, nous le pouvons, et en ceci tous les enfants de Dieu peuvent s'unir, quelles que soient les différences de détail qui les séparent. Ils peuvent, sans renoncer à leurs divers points de vue, s'exciter les uns les autres à la charité et aux bonnes œuvres.

 

Sous ce rapport, tout équivoque qu'était le caractère de Jéhu, l'exemple qu'il nous donne mérite bien d'être considéré et imité par tout chrétien sérieux. « Etant parti de là, il rencontra Jonadab, fils de Récab, qui venait au-devant de lui ; et il le salua, et lui dit : Ton cœur est-il aussi droit envers moi, que mon cœur l'est à ton égard ? Et Jonadab répondit : Il l'est. — S'il l'est, dit Jéhu, donne-moi la main (Version anglaise) »

 

Le texte a deux parties ; d'abord, une question proposée par Jéhu à Jonadab : « Ton cœur est-il aussi droit envers moi, que mon cœur l'est à ton égard ? » puis, sur la réponse de Jonadab : « Il l'est », l'offre de Jéhu : « S'il l'est, donne-moi la main ».

 

I

 

Considérons d'abord la question de Jéhu à Jonadab :

« Ton cœur est-il aussi droit envers moi que mon cœur l'est à ton égard ? »

La première chose à observer dans ces paroles, c'est que Jéhu ne s'enquiert pas des opinions de Jonadab. Et pourtant il en avait de très extraordinaires et qui lui étaient particulières, qui avaient la plus stricte influence sur sa pratique et auxquelles il attachait tant de prix qu'il les légua à ses enfants et aux enfants de ses enfants, jusqu'à la postérité la plus reculée ; c'est ce que nous voyons par le récit que fait Jérémie, longtemps après : « Je pris Jaazanja et ses frères, et tous ses fils, et toute la maison des Récabites, et je mis devant eux. des vases pleins de vin et des coupes, et je leur dis : Buvez du vin ; mais ils répondirent : Nous ne boirons point de vin ; car Jonadab, fils de Récab, notre père, nous a donné un commandement, disant : Vous ne boirez point de vin, ni vous, ni vos enfants, à jamais. Et vous ne bâtirez aucune maison, vous ne sèmerez aucune semence, vous ne planterez aucune vigne, et vous n'en aurez point ; mais vous habiterez sous des tentes, tous les jours de votre vie. Nous avons donc obéi à la voix de Jonadab, fils de Eécab, notre père, dans toutes les choses qu'il nous a commandées (Jer 35 : 3-10)  ».

 

Et pourtant Jéhu, quoique accoutumé à « marcher avec furie (2Ro 9 : 20) » , en religion sans doute comme pour tout le reste, ne s'inquiète nullement de tout cela. Il laissa Jonadab abonder dans son propre sens. El, il ne paraît pas qu'aucun des deux ait, le moins du monde, tracassé l'autre pour ses opinions.

 

Aujourd'hui encore, il est fort possible que beaucoup d'hommes de bien entretiennent des opinions particulières et qu'il y en ait qui se singularisent, en cela, autant que Jonadab. Il est bien certain que, tant que nous ne connaîtrons « qu'en partie » , tous les hommes n'auront pas en tout les mêmes vues. La faiblesse et le peu d'étendue de notre intelligence, dans son état présent, amène comme conséquence inévitable que, là où sont plusieurs hommes, il existe aussi plusieurs opinions sur les choses religieuses, comme sur celles de la vie commune. Il en est ainsi depuis le commencement du monde, et il en sera ainsi jusqu'au « rétablissement de toutes choses ».

 

Il y a plus : quoique tout homme croie nécessairement que chacune de ses opinions est vraie, néanmoins nul ne peut être assuré que tout l'ensemble de ses opinions soit vrai. Tout homme qui pense est bien plutôt assuré du contraire, puisque notre lot, il le sait, est « d'errer et d'ignorer ( « Errare et nescire humanun est ». )  ». Il sent bien qu'il ne saurait faire exception à la règle. Il sait donc, d'une manière générale, qu'il a des erreurs, quoiqu'il ne sache, ni ne puisse peut-être savoir, sur quoi elles portent.

 

Je dis que peut-être il ne peut le savoir ; car qui dira jusqu'où peut aller l'ignorance invincible ou, ce qui revient au même, le préjugé insurmontable, qui souvent s'implante si avant dans l'esprit dés le jeune âge, que plus tard il est impossible d'arracher ce qui a jeté de si profondes racines ? Qui dira, à moins d'en connaître l'origine et les circonstances, jusqu'à quel point une erreur est coupable ? Puisque la culpabilité suppose nécessairement un concours de la volonté, dont celui qui sonde les cœurs est seul juge.

 

Tout homme sage accordera donc aux autres la même liberté de pensée qu'il désire pour lui-même, sans plus insister pour qu'ils embrassent ses opinions qu'il ne voudrait qu'ils insistassent pour qu'il embrassât les leurs. Il supporte ceux qui différent de lui, et à celui à qui il désire s'associer dans l'amour, il ne fait que cette seule question : « Ton cœur est-il aussi droit envers moi que mon cœur l'est à ton égard ? »

 

La seconde chose à observer, c'est que Jéhu ne s'enquiert pas des formes du culte préféré par Jonadab, quoiqu'ils différassent sans doute beaucoup l'un de l'autre, aussi sous ce rapport. Car nous avons tout lieu de croire que Jonadab, comme tous ses descendants, servait Dieu à Jérusalem, ce que ne faisait point Jéhu, qui avait plus à cœur la politique que la religion. Bien qu'ayant fait mourir les adorateurs de Baal et extirpé Baal du milieu d'Israël, il ne se détourna point du péché de Jéroboam qui, par intérêt politique, avait érigé le culte des veaux d'or (2Ro 10 : 29). Mais, même parmi les hommes droits de cœur, parmi ceux qui désirent avoir « une conscience sans reproche », il y aura diverses formes de culte, tant qu'il y aura des diversités d'opinion ; car la diversité d'opinion implique nécessairement des pratiques diverses. Et comme, dans tous les temps, c'est surtout quant aux idées qu'ils se sont faites de l'Être suprême, que les hommes ont le plus différé les uns des autres, aussi ne se sont-ils séparés en rien plus que dans la manière de l'adorer. S'il n'en avait été ainsi que dans le monde païen, il n'y aurait pas lieu de s'en étonner ; car puisqu'ils n'avaient pas trouvé la connaissance de Dieu par leur sagesse, ils ne pouvaient non plus savoir comment lui rendre un culte. Mais n'est-il pas surprenant que, parmi les chrétiens eux-mêmes, bien qu'ils reconnaissent tous que « Dieu est esprit, et qu'il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité (Jea 4 : 24) », les formes d'adoration soient pourtant presque aussi diverses que parmi les païens ?

 

Et comment choisir parmi tant de variétés ? Nul ne peut choisir pour son frère, ni rien prescrire à son frère. Mais chacun doit, en simplicité et dans une pieuse sincérité, suivre ce que lui dicte sa propre conscience. Que chacun soit persuadé dans son esprit, et qu'ensuite il agisse suivant ses lumières. Il n'est pas davantage au pouvoir d'une créature d'en contraindre une autre à suivre la règle qu'elle s'est faite pour elle-même. Dieu n'a donné à aucun fils d'homme le droit de dominer ainsi sur la conscience d'autrui ; mais de même que chacun est responsable envers Dieu pour lui-même, chacun doit aussi décider pour lui-même.

 

Ainsi, bien que tout disciple de Christ soit obligé, par la nature même des institutions chrétiennes, d'être membre de telle ou telle congrégation ou Église particulière — ce qui implique une forme particulière de culte, car pour que « deux marchent ensemble, il faut qu'ils s'accordent (Amos 3 : 3) » , néanmoins — il n'y a sur la terre d'autre pouvoir que sa conscience qui puisse l'obliger à préférer telle ou telle congrégation, telle ou telle forme de culte. Je sais qu'en général on suppose que le lieu de notre naissance fixe l'Église à laquelle nous devons appartenir, que l'individu né en Angleterre, par exemple, doit être membre de ce qu'on appelle l'Église d'Angleterre, et par conséquent servir Dieu suivant les prescriptions particulières de cette Église. Autrefois je défendais moi-même avec ardeur cette opinion ; mais, pour diverses raisons, j'ai dû rabattre de mon zèle à cet égard. Cette opinion en effet prête à de sérieuses objections qui doivent faire réfléchir tout homme raisonnable : celle-ci, entre autres, qui n'est pas l'une des moindres, que la Réformation n'eût pas été possible, si l'on s'en fût tenu à cette règle. La Réformation, en effet, a eu pour premier principe le droit de libre examen pour tous.

 

Je ne présume donc point d'imposer ma forme de culte à qui que ce soit. Je la crois vraiment primitive et apostolique ; mais ma conviction ne fait pas règle pour les autres. Je ne demande donc pas à celui à qui je veux m'unir dans l'amour : Etes-vous de mon Eglise ou de ma congrégation ? Admettez-vous le même gouvernement ecclésiastique, les mêmes ministères ? Suivez-vous la même liturgie ? Je ne demande pas : Recevez-vous la Cène du Seigneur, dans la même posture et avec les mêmes rites que moi ? quant au baptême, vous accordez-vous avec moi quant aux garanties à établir pour ceux qu'on baptise, quant à la manière de l'administrer, quant à l'âge de ceux à qui on l'administre ? Je ne demande pas même (quelque assuré que je sois moi-même à cet égard) si vous êtes partisan ou non du baptême et de la sainte Cène. Laissons tout cela pour le moment ; nous en parlerons, s'il le faut, dans un temps plus favorable ; je ne vous adresse, à cette heure, que cette seule question : « Ton cœur est-il aussi droit envers moi que mon cœur l'est à ton égard ? »

 

Mais quel est proprement le sens de cette question ? Je ne veux pas dire : comment l'entendait Jéhu ? Mais dans quel sens devrait l'entendre un disciple de Christ, s'il l'adressait à l'un de ses frères ?

 

Cela voudrait dire, d'abord : Ton cœur est-il droit à l'égard de Dieu ? Crois-tu en son existence, en ses perfections : son éternité, son immensité, sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa miséricorde ; sa vérité ? Crois-tu qu'il soutient maintenant toutes choses par sa parole puissante ? et qu'il les gouverne toutes, et même les plus insignifiantes ou les plus nuisibles, de manière à les faire servir à sa gloire et au bien de ceux qui l'aiment ? As-tu une certitude divine, une conviction surnaturelle des choses de Dieu ? Marches-tu par la foi et non par la vue, regardant, non aux temporelles, mais aux choses éternelles ?

 

Crois-tu au Seigneur Jésus-Christ, « Dieu au-dessus de toutes choses béni éternellement ? » S'est-il révélé à ton âme ? Connais-tu Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié ? Demeures-tu en lui et lui en toi ? Christ est-il formé en ton cœur par la foi ? Répudiant, entièrement tes propres œuvres, ta propre justice, t'es-tu « soumis à la justice de Dieu » qui est par la foi en Jésus-Christ ? Es-tu « trouvé en lui, ayant non ta propre justice, mais la justice qui est par la foi ? » Et, par lui, « combats-tu le bon combat de la foi, saisissant, la vie éternelle ? »

 

Ta foi est-elle « agissante par la charité » (Gal 5 : 6) ? Aimes-tu Dieu, (je ne dis pas « par-dessus tout » , expression qui a le double défaut de ne pas être dans la Bible et d'être ambiguë), mais de tout ton cœur, de toute ta pensée, de toute ton âme et de toute ta force ? » Cherches-tu en lui seul tout ton bonheur et l'y trouves-tu ? Ton âme « magnifie-t-elle le Seigneur, et, ton esprit se réjouit-il en Dieu ton Sauveur ? » Ayant appris à « rendre grâces en toutes choses », sens-tu que la reconnaissance est une chose bonne et agréable ? Dieu est-il le centre d'attraction de ton âme, le résumé de tous tes désirs ? Et mets tu ton trésor dans les cieux, ne regardant tout le reste que comme du fumier et des balayures ? L'amour de Dieu a-t-il chassé de ton âme l'amour du monde ? Tu es alors crucifié au monde, tu es mort aux choses d'ici-bas ; et ta vie est cachée avec Christ en Dieu ».

 

T'appliques-tu à faire « non ta volonté, mais la volonté de celui qui ta envoyé ? » de celui qui t'envoya ici bas pour un court séjour, pour passer quelques moments dans une terre étrangère, jusqu'à ce qu'ayant fini l'œuvre qu'il t'a donnée à faire, tu retournes chez ton Père céleste ? Ta nourriture est-elle de faire la volonté de ton Père qui est dans les cieux ? Ton oeil est-il simple en toutes choses, toujours fixé sur lui ? toujours regardant à Jésus ? Est-ce à lui que tu vises dans tout ce que tu fais ? dans tes travaux, tes affaires, ta conversation ? ne cherchant, en toutes choses, que la gloire de Dieu, et quoi que tu fasses, « soit par paroles, soit par œuvres, faisant tout au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces par Lui à notre Dieu et Père ».

 

L'amour de Dieu te presse-t-il de le servir avec crainte ? de te « réjouir » en lui « avec tremblement ? » , crains-tu plus de lui déplaire que tu ne crains la mort ou l'enfer ? Ne vois-tu rien de si affreux que d'offenser son regard glorieux ? Et as-tu « en haine toute voie mauvaise », toute transgression de sa loi sainte et parfaite, t'exerçant à avoir « une conscience sans reproche, pure devant Dieu et devant les hommes ? »

 

Ton cœur est-il droit à l'égard de ton prochain ? Aimes-tu, sans exception, tous les hommes comme toi-même ? « Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on ? » Aimez-vous vos ennemis ? Votre âme est-elle pour eux pleine de bonne volonté et d'une affection cordiale ? Aimez-vous les ennemis de Dieu, les méchants et les ingrats ? Vos entrailles sont-elles émues pour eux ? Voudriez vous être, dans le sens temporel, « anathème » pour eux ? Et le prouvez-vous en « bénissant ceux qui vous maudissent et en priant pour ceux qui vous outragent et qui vous persécutent ? »

 

Montrez-vous votre amour par vos œuvres, ? Selon le temps et l'occasion, faites-vous réellement du bien à tous les hommes connus et inconnus, amis ou ennemis, bons ou méchant ? Leur faites-vous tout le bien que vous pouvez, vous efforçant, autant qu'il est en vous, de fournir à tous leurs besoins pour le corps et pour l'âme ? Si tel est ton état d'âme, peut dire le chrétien, ah si seulement tu désires sincèrement que ce soit ton état d'âme, et si tu fais tes efforts pour y parvenir, alors ton cœur est aussi droit envers moi que le mien l'est à ton égard ! »

 

II

 

« S'il en est ainsi, donne-moi la main ». Je ne dis pas : « Sois de mon opinion ». Ce n'est point, nécessaire ; je ne le demande ni ne l'attends. Je ne dis pas davantage que je veuille être de votre opinion. Je ne le puis, ce n'est pas à mon choix ; je ne suis pas plus libre de penser que de voir ou d'entendre à ma volonté. Gardons chacun notre opinion et cela aussi décidément que jamais. Ne vous efforcez même ni de venir à moi ni de m'amener à vous. Je ne vous demande ni de disputer sur ces points, ni même d'en parler. Que les opinions restent, de part et d'autre, ce qu'elles sont. Seulement « donne-moi la main ».

 

Je ne dis pas : « Embrasse mon culte », ni « J'embrasserai le tien ». C'est encore une chose qui ne dépend ni de votre choix ni du mien. Chacun de nous doit agir comme il est pleinement persuadé dans son esprit. Estimez que ce que vous croyez est le plus agréable à Dieu ; je ferai de même. Je tiens la forme épiscopale pour scripturaire et apostolique. Si vous pensez que la presbytérienne ou l'indépendante vaut mieux, gardez votre pensée et agissez en conséquence. Je crois qu'il faut baptiser les enfants, et que ce baptême peut se faire soit par immersion soit par aspersion. Si vous pensez autrement, gardez votre pensée et suivez votre persuasion. Les prières liturgiques me paraissent d'un excellent usage, surtout dans « la grande assemblée ». Si vous croyez les prières improvisées plus utiles, agissez selon votre propre jugement. Mon sentiment est que je ne puis refuser l'eau du baptême et que je dois manger le pain et boire le vin, en mémoire de mon Maître mourant ; mais cependant, si ma conviction n'est pas la vôtre, agissez suivant vos lumières. Je ne veux disputer avec vous sur aucun de ces points ; laissons ces choses secondaires et qu'il n'en soit jamais question. « Si ton cœur est comme mon cœur » , si tu aimes Dieu et tous les hommes, je ne demande rien de plus : « donne-moi la main ».

 

« Donne-moi la main » , c'est-à-dire, d'abord aime-moi, mais non pas seulement comme tu aimes tous les hommes ; comme tu aimes tes ennemis, ou les ennemis de Dieu, ceux qui te haïssent, qui t'outragent et qui te persécutent, comme tu aimes celui qui t'est étranger et que tu ne connais ni en bien ni en mal ; non, cela ne me suffit point ; « si ton cœur est aussi droit envers moi que mon cœur l'est à ton égard », aime-moi d'une affection tendre et cordiale, comme un ami plus attaché qu'un frère, comme un frère en Christ, comme un concitoyen de la nouvelle Jérusalem ; comme un compagnon d'armes, engagé dans la même guerre et sous le même capitaine de notre salut. Aime-moi comme compagnon dans le royaume et la patience de Jésus, et comme cohéritier de sa gloire.

 

Aime-moi (mais à un plus haut degré que tu ne le fais pour le commun des hommes) de cette charité qui est patiente et pleine de bonté, qui, si je suis ignorant ou si je m'égare, m'aide à porter mon fardeau, bien loin de l'aggraver ; de cette charité qui ne sera point envieuse, si jamais il plait à Dieu de bénir mes travaux plus que les tiens ; qui ne s'aigrit point, si j'ai des folies ou des infirmités, ou même s'il te semble quelquefois que je n'agis pas selon la volonté de Dieu. Aime-moi de cette charité qui ne soupçonne point le mal, pour n'avoir jamais à mon égard de mauvais soupçons ; de cette charité qui excuse tout, pour ne jamais révéler mes fautes ou mes infirmités ; qui croit tout, pour prendre toujours en bien mes paroles et mes actions ; qui espère tout, pour espérer, si l'on me reproche quoi que ce soit de mal, que je n'ai rien fait de semblable, ou que les circonstances étaient autres qu'on ne les rapporte, ou que c'était dans une intention pure, ou, enfin, sous le coup soudain de la tentation ; pour espérer toujours, que tout ce qui est défectueux sera redressé par la grâce de Dieu, et qu'il suppléera à tout ce qui manque par les richesses de sa grâce en Jésus-Christ.

 

« Donne-moi la main », c'est-à-dire, en second lieu, recommande-moi à Dieu dans toutes tes prières ; lutte

avec lui en ma faveur, afin qu'il veuille promptement redresser ce qui est mal et suppléer à ce qui me manque. Quand ton accès au trône de la grâce est le plus intime, demande à celui qui est alors tout près de toi que mon cœur devienne plus semblable à ton cœur, plus droit envers Dieu et envers les hommes ; que j'aie une conviction plus entière des choses qu'on ne voit point, et une vue plus distincte de l'amour de Dieu en Jésus-Christ ; que je sois plus ferme à marcher par la foi, et, non par la vue, et plus ardent à saisir la vie éternelle ; demande que l'amour de Dieu et des hommes soit répandu plus abondamment dans mon cœur, que je sois plus fervent et plus actif à faire la volonté de mon Père céleste, plus zélé pour les bonnes œuvres et plus attentif à m'abstenir de toute apparence de mal.

 

« Donne-moi la main », c'est-à-dire, en troisième lieu, encourage moi à la charité et aux bonnes œuvres. Après avoir prié pour moi, dis-moi, avec amour, selon l'occasion, tout ce que tu crois salutaire à mon âme. Aiguillonne-moi à faire l'œuvre que Dieu m'a donnée à faire, et enseigne-moi à la mieux faire. « Frappe-moi » et me reprends, lorsqu'en quoi que ce soit je te parais faire ma volonté, plutôt que celle de celui qui m'a envoyé. Oh ! ne crains pas de me dire tout ce qui, dans ton opinion, peut servir soit à corriger mes fautes, soit à fortifier ma faiblesse, soit à m'édifier dans l'amour, ou à me rendre plus propre, en quoi que ce soit, au service de mon Maître.

 

« Donne-moi la main », c'est-à-dire, enfin, aime-moi, non en paroles seulement, mais en effet et en vérité.

Joins-toi à moi, autant que tu le peux en conscience (retenant tes vues particulières et ton culte), et donnons-nous la main pour l'œuvre de Dieu. Tu peux aller jusque-là. Parle honorablement, en tous lieux, de l'œuvre de Dieu, quel qu'en soit l'instrument ; parle avec amour de ses messagers. Et, lorsqu'ils sont dans les difficultés et dans les détresses, ne te contente pas de sympathiser avec eux, mais donne-leur, selon ton pouvoir, une assistance joyeuse et efficace, afin qu'ils puissent glorifier Dieu à ton sujet. Et ici, qu'on se rappelle deux choses : la première, que tout cet amour, toutes ces marques d'amour que je réclame de celui dont le cœur est droit comme mon cœur, je suis prêt, par la grâce de Dieu selon ma propre mesure, à les lui rendre ; la seconde, que je ne réclame point, cela pour moi seul, mais que je le demande en faveur de quiconque est, droit de cœur envers Dieu et envers les hommes, afin que nous nous aimions les uns les autres comme Christ nous a aimés.

 

III

 

Tirons maintenant une conséquence de ce que nous avons dit, et apprenons de là ce qu'est le véritable esprit catholique.

 

Peu d'expressions ont été plus sujettes à des malentendus grossiers ou à des applications fausses et dangereuses ; mais il sera facile, à quiconque pèsera avec calme les observations précédentes, de corriger tous ces malentendus et de prévenir toutes ces fausses applications.

 

Car nous pouvons déjà conclure de ce qui précède, que l'esprit catholique n'est pas un latitudinarisme spéculatif. Ce n'est point l'indifférence pour toutes les opinions ; une telle indifférence est vomie par l'enfer, bien loin d'être un fruit venu du ciel. Cette instabilité d'esprit, cette facilité d'être « emporté çà et là par le vent de toutes sortes de doctrines », n'est point un bien ; c'est une malédiction ; ce n'est point l'ami, c'est l'ennemi irréconciliable de l'esprit « catholique ». L'homme d'un esprit vraiment catholique n'a plus à chercher sa religion. Les grandes vérités du christianisme lui sont aussi claires que le soleil. Il est, sans doute, toujours prêt à entendre et à peser tout ce qu'on peut opposer à ses principes ; mais cela n'indique ni ne produit aucune vacillation dans son esprit. Il n'hésite pas entre deux opinions contraires ; il ne tente pas davantage le vain travail de les mettre d'accord. Pesez bien ceci, vous qui ne savez de quel esprit vous êtes ; qui ne vous réclamez de l'esprit « catholique » que parce que vous avez l'intelligence bourbeuse et l'esprit dans les brouillards ; parce que, manquant de vues consistantes et fixes, vous ne savez que brouiller ensemble toutes les opinions. Croyez-moi, vous avez fait fausse route. Vous ne savez où vous en êtes. Vous vous croyez parvenus à l'esprit même de Christ, tandis que vous vous êtes, en réalité, rapprochés de l'esprit de l'Antéchrist. Allez et apprenez d'abord les premiers éléments de l'Evangile ; et puis vous apprendrez à avoir véritablement l'esprit catholique.

 

Nous pouvons encore conclure de ce qui précède, que l'esprit catholique n'est pas davantage un latitudinarisme pratique. Ce n'est point l'indifférence pour le culte public, ni pour les formes. Cette indifférence aussi serait une malédiction. Bien loin de favoriser le culte en esprit et en vérité, elle y opposerait les plus grands obstacles. Mais l'homme à l'esprit vraiment catholique, ayant tout pesé dans la balance du sanctuaire, n'a ni doute, ni scrupule quant au culte auquel il se joint. Il ne doute pas qu'il ne soit rationnel et scripturaire. Il n'en connaît pas au monde de plus rationnel ni de plus scripturaire. Il s'y tient donc ; sans courir çà et là, et loue Dieu de pouvoir y prendre part.

 

Concluons, en troisième lieu, de ce qui précède, que l'esprit catholique n'est pas l'indifférence ecclésiastique ; autre sorte de latitudinarisme, qui n'est pas moins que l'autre absurde et antiscripturaire. Mais l'homme d'un esprit vraiment catholique en est bien éloigné. Autant il est fixé pour ses principes, autant il l'est, pour le choix d'une Eglise particulière. Il en a choisi une, à laquelle il est fixé pour ses principes autant qu'il l'est pour le choix d'une Eglise particulière. Il en a choisi une, à laquelle il est uni

non seulement en esprit, mais par tous les liens extérieurs de la communion chrétienne. C'est là qu'il participe à toutes les institutions de Dieu ; c'est là qu'il reçoit la Cène du Sauveur ; c'est là que son âme s'unit aux prières publiques, et qu'il se répand avec ses frères en louanges et en actions de grâces ; c'est là qu'il entend avec joie la parole de la réconciliation, l'Évangile de la grâce de Dieu. Avec ses frères plus rapprochés et particulièrement aimés, il cherche Dieu par le jeûne, dans des occasions solennelles. Il veille sur eux, comme ils veillent sur lui, dans l'amour ; s'avertissant, s'exhortant, se reprenant et se consolant les uns les autres, pour s'édifier en toutes manières sur leur très sainte foi.

 

Il les regarde comme étant de sa maison et de sa famille, et, par conséquent, il prend un soin tout particulier, autant que Dieu l'en rend capable, pour qu'ils aient tout ce qui est nécessaire pour la vie et pour la piété.

 

Mais s'il est décidé dans ses principes religieux, dans ce qu'il croit être la vérité selon Jésus, s'il est, fermement attaché au culte qu'il regarde comme le plus agréable à Dieu, et uni à une Eglise par les plus tendres et les plus étroits liens, son cœur n'en est pas moins élargi pour tous les hommes, connus et inconnus, amis et ennemis ; il les embrasse tous dans une vive et cordiale affection. Tel est l'amour catholique ou universel. Celui qui aime ainsi a l'esprit catholique ; car l'amour seul donne droit à ce titre. L'esprit catholique, c'est l'amour catholique.

 

Si donc nous prenons cette expression dans son sens le plus précis, l'homme d'un esprit catholique est celui qui, de la manière indiquée, donne la main à tous ceux, dont le cœur est droit envers lui ; c'est celui qui sait bien apprécier tous les avantages qu'il doit à Dieu, soit quant à la connaissance des choses de Dieu, soit quant à la forme scripturaire du culte, soit enfin quant à son union avec une Eglise craignant Dieu et pratiquant la justice ; c'est celui qui, retenant avec le plus grand soin ces bénédictions, les gardant comme la prunelle de son oeil, en même temps aime comme amis, comme frères du Seigneur, comme membres de Christ et comme enfants de Dieu, comme coparticipants du royaume, actuel de Dieu et cohéritiers de son royaume éternel tous ceux qui, de quelque opinion, culte ou congrégation qu'ils soient, croient au Seigneur Jésus-Christ ; tous ceux qui aiment Dieu et les hommes ; qui, mettant leur joie à plaire à Dieu et craignant de l'offenser, s'abstiennent avec soin du mal et sont zélés pour les bonnes œuvres, L'homme d'un esprit vraiment catholique les porte continuellement dans son cœur : ayant une tendresse inexprimable pour leurs personnes et désirant vivement leur bien, il ne cesse de les recommander à Dieu dans ses prières, ni de plaider leur cause devant les hommes. Il leur parle selon leur cœur, et travaille ainsi continuellement à fortifier leurs mains en Dieu. Il les aide, au spirituel et au temporel, autant qu'il le peut. Il est prêt à dépenser son argent et à se dépenser lui-même pour eux ; il est prêt, au besoin, à donner sa vie pour eux.

 

Toi donc, ô homme de Dieu, pense à ces choses ! Si tu marches déjà dans ce chemin, persévères-y. Si tu l'as manqué jusqu'ici, bénis Dieu qui t'y ramène. Et désormais poursuis la course qui t'est proposée, dans la voie royale de l'universel amour ! Prends garde de n'être ni flottant dans ton propre jugement, ni étroit dans ton cœur ; mais marche d'un pas égal, étant enraciné dans la doctrine une fois donnée aux saints, et fondé dans l'amour, dans l'amour vraiment catholique, jusqu'à ce que tu sois consommé dans l'amour aux siècles des siècles !


Sermon 40 :           LA PERFECTION CHRÉTIENNE

Philippiens 3,12

1741

 

Non que j'aie déjà atteint le but, ou que je sois déjà parvenu à la perfection. (Phi 3 : 12)

 

Il n'y a peut-être pas dans l'Ecriture sainte un mot qui ait causé plus de scandale que le mot perfection. Bien des personnes ne peuvent pas même souffrir de l'entendre prononcer ; il leur est en abomination, et quiconque prêche la perfection, ou, en d'autres termes, enseigne qu'elle est réalisable dans ce monde, court grand risque d'être, à leurs yeux, mis au-dessous d'un païen ou d'un péager.

 

Aussi plusieurs nous ont-ils conseillé de mettre complètement de côté ces expressions, parce que, disent-ils, « elles ont causé tant de scandale ». Mais ne se trouvent-elles pas dans les oracles de Dieu ? Et s'il en est ainsi, de quel droit un messager de Dieu les mettrait-il de côté, alors même que tous les hommes en seraient scandalisés ? Ce n'est pas de cette manière que nous avons appris Christ, et il ne faut pas que nous donnions ainsi lieu au diable. Tout ce que Dieu a dit, nous le dirons, « soit que les hommes écoutent, soit qu'ils n'en fassent rien (Eze 2 : 5) ; » sachant qu'un ministre de Christ ne peut être « net du sang de tous les hommes », que lorsqu'il n'a pas craint de leur « annoncer tout le dessein de Dieu (Act 20 : 26,27)  ».

 

Nous ne pouvons donc pas mettre de côté ces expressions, puisqu'elles sont les paroles de Dieu et non celles de l'homme. Mais ce que nous pouvons et devons faire, c'est d'en expliquer le sens ; afin que ceux qui sont sincères de cœur ne s'écartent ni à droite ni à gauche du but et du prix de la vocation céleste. Cela est d'autant plus nécessaire que, dans notre texte, l'apôtre parle de lui-même comme n'étant pas parfait : « Non, dit-il, que je sois déjà parvenu à la perfection  » ; et néanmoins, immédiatement après, au verset 15, il parle de lui-même, et de beaucoup d'autres, comme s'ils étaient parfaits : « Nous tous donc, dit-il, qui sommes parfaits, ayons ce même sentiment ».

 

En vue donc de lever la difficulté qui résulte pour nous de cette contradiction apparente, ainsi que pour éclairer ceux qui tendent vers le but et pour retenir sur le bon chemin ceux qui seraient en train de s'en écarter ; je m'efforcerai de montrer : Dans quel sens les chrétiens ne sont pas parfaits : et dans quel sens ils sont parfaits.

 

I

 

En premier lieu, je vais essayer de montrer dans quel sens les chrétiens ne sont pas parfaits.

Il est évident, d'abord, d'après le témoignage de l'expérience et de l'Ecriture sainte, que les chrétiens ne sont pas parfaits en connaissance ; ils ne sont pas exempts d'ignorance. Ils peuvent, de même que d'autres hommes, connaître bien des choses relatives à la vie présente, et ils connaissent, relativement à la vie à venir, les vérités générales que Dieu a révélées. Ils savent également (ce que l'homme naturel ne comprend pas, puisque c'est spirituellement qu'on juge de ces choses) « quel amour le Père a eu pour eux, qu'ils soient appelés enfants de Dieu (1Jn 3 : 1)  ». Ils connaissent l'action puissante de son Esprit dans leurs cœurs, et la sagesse de sa Providence, dirigeant tous leurs pas et faisant concourir toutes choses à leur bien. Ils savent même ce que, dans chaque circonstance de la vie, le Seigneur demande d'eux, et comment ils peuvent avoir une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes.

 

D'autre part, elles sont innombrables les choses qu'ils ne connaissent pas. En ce qui concerne le Tout-Puissant Lui-même, ils ne peuvent Le connaître que très imparfaitement. « Voici, nous ne connaissons que les bords de ses voies ; et qui pourra comprendre le grand éclat de sa puissance ? (Job 26 : 14) » Ils ne peuvent comprendre un seul des attributs ni un seul des éléments de la nature divine ; encore moins peuvent-ils comprendre comment « il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, la Parole et le Saint Esprit », et comment « ces trois là sont un (1Jn 5 : 7) ; » ni comment le Fils éternel de Dieu « a pris la forme d'un serviteur (Phi 2 : 7)  ». Il ne leur est pas non plus donné de connaître les temps et les moments où Dieu accomplira ses desseins suprêmes sur la terre, pas même ceux qu'il a en partie révélés, par le moyen de ses serviteurs et de ses prophètes, depuis le commencement du monde. Bien moins encore savent-ils quand Dieu, ayant « accompli le nombre de ses élus (Apo 6 : 11) », établira son royaume ; quand « les cieux passeront avec le bruit d'une effroyable tempête, et les éléments embrasés seront dissous ! (2Pi 3 : 10) »

 

Ils ne savent pas même quels sont les motifs d'un grand nombre des dispensations actuelles de Dieu envers les fils des hommes ; mais ils doivent se contenter de savoir que, si « les nuages et l'obscurité l'environnent, la justice et le jugement sont la base de son trône (Ps 97 : 2)  ». Et souvent, à l'égard des voies de sa Providence dans leur propre vie, le Seigneur leur dit : « Tu ne sais pas maintenant ce que je fais, mais tu le sauras dans la suite (Jea 13 : 7)  ». Il n'est pas jusqu'aux objets qui sont continuellement devant leurs yeux, et qui sont les œuvres visibles de ses mains, qui ne renferment pour eux des secrets impénétrables. Ils ignorent « comment il étend le septentrion sur le vide, et suspend la terre sur le néant (Job 26 : 7) ; » comment il unit toutes les parties de ce vaste mécanisme par une chaîne secrète qui ne peut être rompue ; tant est grande l'ignorance et borné le savoir, même des meilleurs d'entre les hommes. Nul donc, dans la vie présente, n'est parfait au point d'être exempt d'ignorance.

 

En second lieu, nul ici-bas n'est exempt d'erreur. C'est là une conséquence presque inévitable de ce qui précède ; car ceux qui ne connaissent qu'en partie sont continuellement sujets à se tromper sur les choses qu'ils ignorent. Les enfants de Dieu ne se trompent sans doute pas dans les choses essentielles au salut : ils ne font pas « les ténèbres lumière, ni la lumière ténèbres (Esa 5 : 20) ; » ils ne cherchent pas la mort dans l'égarement de leur vie, car ils sont « enseignés de Dieu (Jea 6 : 45) », et le chemin où il les conduit, le chemin de la sainteté, est si bien tracé que « ceux qui le suivent, même les insensés, ne s'y fourvoieront pas (Esa 35 : 8)  ». Mais, dans les choses non essentielles au salut, ils se trompent, et même fréquemment. Les meilleurs et les plus sages d'entre les hommes sont souvent induits en erreur, même en ce qui concerne les faits, se figurant que telle chose n'a pas eu lieu lorsqu'elle a réellement eu lieu, ou que telle chose s'est faite lorsqu'il n'en a pas été ainsi. Ou bien, à supposer qu'ils ne se trompent pas quant au fait lui-même, ils peuvent se tromper quant aux circonstances dans lesquelles il s'est produit : croyant que ces circonstances, ou plusieurs d'entre elles, ont été tout autres qu'elles n'ont été en réalité. De là peuvent naître beaucoup d'autres méprises : ils peuvent prendre pour de bonnes actions celles qui sont mauvaises, et pour mauvaises celles qui sont bonnes. C'est ainsi également qu'ils peuvent être conduits à des appréciations erronées sur la valeur morale des hommes, non seulement en supposant que certains hommes de bien sont meilleurs qu'ils ne le sont, ou que certains méchants sont pires qu'ils ne le sont réellement, mais même en prenant des gens très méchants pour des gens de bien, ou peut-être en prenant pour des méchants ceux qui ont été ou qui sont saints et irrépréhensibles.

 

Il y a plus : à l'égard des saintes Ecritures elles-mêmes, malgré tous leurs efforts pour l'éviter, les hommes les plus pieux sont sujets à se tromper, et se trompent journellement, surtout en ce qui concerne ces portions de l'Ecriture qui ne se rapportent pas directement à la vie pratique. C'est ce qui fait que même les enfants de Dieu ne sont pas d'accord sur la signification de beaucoup de passages ; et cette différence d'opinion n'est pas la preuve qu'ils ne soient pas enfants de Dieu aussi bien les uns que les autres ; c'est une preuve seulement que nous ne pouvons pas plus attendre d'aucun être vivant qu'il soit infaillible, que nous ne pouvons attendre de lui qu'il ait la toute science.

 

Si l'on objecte à ce que nous venons de dire que saint Jean, parlant de ses frères dans la foi, dit : « Vous avez reçu l'onction de la part du Saint, et vous connaissez toutes choses (1Jn 2 : 20) », la réponse est facile. C'est comme s'il avait dit : « Vous connaissez toutes les choses qui sont nécessaires à la santé de vos âmes ». Ce qui prouve que l'apôtre n'a pas voulu parler dans un sens absolu, c'est que d'abord, s'il en était ainsi, il mettrait le disciple au-dessus du Maître, puisque Christ lui-même, comme homme, ne connaissait pas toutes choses. « Pour ce qui est du jour et de l'heure, est-il dit, personne ne le sait, pas même le Fils, mais seulement le Père (Mr 13 : 32)  ». Et ensuite, comment aurait-il dit dans le même chapitre : « Je vous ai écrit ces choses au sujet de ceux qui vous séduisent (Mr 13 : 26) ; » et pourquoi aurait-il répété si souvent cet avertissement : « Que personne ne vous séduise », si ceux auxquels il s'adressait, et qui avaient reçu l'onction de la part du Saint, n'avaient pas été sujets à l'ignorance et à l'erreur ?

 

Ainsi donc, même les chrétiens ne sont pas parfaits au point d'être exempts d'ignorance et d'erreur. Nous ajoutons, en troisième lieu, qu'ils ne sont pas exempts d'infirmités. Toutefois, entendons-nous sur le sens de ce mot, et n'allons pas l'appliquer à des péchés manifestes, comme le font quelques-uns. Tel homme nous dit : « Chacun a son infirmité ; la mienne, c'est l'intempérance  » ; pour un autre, c'est l'impureté. Celui-ci a pour infirmité de prendre le nom de Dieu en vain ; celui-là l'habitude de dire à son frère : « Fou » , ou de rendre injure pour injure. Sachez, vous tous qui parlez ainsi, que, si vous ne vous repentez pas, vous irez droit en enfer avec vos infirmités ! J'entends par ce mot, non seulement les infirmités physiques proprement dites, mais toutes ces imperfections intérieures et extérieures qui n'entachent pas le caractère moral. Telles sont la faiblesse ou la lenteur d'intelligence, une conception difficile et confuse des choses, l'incohérence de la pensée, la lourdeur d'esprit, une mauvaise mémoire. Telles sont, d'autre part, les imperfections qui sont ordinairement, dans une certaine mesure, la conséquence des premières, savoir : la lenteur de la parole, l'incorrection du langage, une prononciation désagréable ; à quoi on pourrait ajouter mille autres défauts dans la conversation ou dans la manière d'être, qu'il n'est pas besoin de nommer. Ce sont là des infirmités qu'on rencontre chez les meilleurs d'entre les hommes ; dans des proportions plus ou moins grandes. Et nul ne peut espérer d'en être entièrement délivré jusqu'à ce que l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné.

 

Nous ne pouvons pas non plus jusqu'alors nous attendre à être entièrement exempts de tentations. Une telle perfection n'appartient pas à la vie présente. Il en est, il est vrai, qui sont tellement adonnés à « commettre toute espèce d'impureté avec une ardeur insatiable (Eph 4 : 19) », qu'ils s'aperçoivent à peine des tentations auxquelles ils ne résistent pas ; et ainsi ils y paraissent étrangers. Il en est aussi beaucoup que l'ennemi rusé des âmes voit si bien endormis dans le formalisme religieux, qu'il n'a garde de leur présenter des tentations grossières, de crainte qu'ils ne se réveillent avant de tomber dans le feu éternel. Je sais également qu'il y a des enfants de Dieu qui, venant d'être justifiés gratuitement, ayant trouvé la rédemption dans le sang de Christ, n'éprouvent pour un temps aucune tentation. Dieu a dit à leurs ennemis : « Ne touchez pas à mes oints ; ne faites point de mal à mes enfants (Ps 105 : 15)  ». Et pendant cette période, qui peut durer des semaines ou des mois, il les fait monter sur les lieux élevés, il les porte comme sur des ailes d'aigle, au-dessus des dards enflammés du Malin. Mais cet état ne durera pas toujours, comme nous pouvons nous en convaincre par ce seul fait que le Fils de Dieu lui-même, pendant les jours de sa chair, a été tenté, même jusqu'à la fin de sa vie. Que ses serviteurs s'attendent donc, à l'être eux aussi ; car « il suffit au disciple d'être comme son Maître (Mat 10 : 25)  ».

 

Ainsi, la perfection chrétienne n'implique pas (comme certains semblent l'avoir imaginé) l'exemption de l'ignorance, de l'erreur, des infirmités ou des tentations. Au fond, ce n'est qu'un autre mot pour désigner la sainteté. Ces deux mots expriment la même chose. Quiconque est saint est parfait, d'après l'Écriture. Pourtant nous devons faire observer que, même dans ce sens, il n'y a pas de perfection absolue sur la terre ; il n'existe pas une perfection de degrés, suivant le terme usité, une perfection qui exclut le progrès continuel. Si avancé que soit un chrétien, si élevé que soit le degré de sainteté auquel il est parvenu, il a encore à « croître dans la grâce (2Pi 3 : 18)  ». il a à grandir journellement dans la connaissance et dans l'amour de. Dieu son Sauveur.

 

Il

 

Dans quel sens les chrétiens sont-ils donc parfaits ? C'est ce que je vais essayer de montrer en second lieu.

 

Remarquons d'abord qu'il y a plusieurs périodes dans la vie chrétienne comme dans la vie physique. Il y a, des enfants de Dieu, qui ne sont que des enfants nouveaux-nés ; d'autres sont parvenus à la maturité. C'est ce qui fait que saint Jean, dans sa première épître (1Jn 2 : 12, etc.), s'adresse successivement à ceux qu'il appelle petits enfants, à ceux qu'il désigne sous le nom de jeunes gens, et à ceux auxquels il donne le titre de pères. « Petits enfants, dit-il, je vous écris parce que vos péchés vous sont pardonnés » ; parce que vous avez fait cette expérience, qu'étant « justifiés gratuitement vous avez la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ (Ro 5 : 1)  ». « Jeunes gens ; je vous écris, parce que vous avez vaincu le Malin  » ; ou, comme il dit plus loin, « parce que vous êtes forts, et que la parole de Dieu demeure en vous ? » Vous avez éteint les dards enflammés du Malin, les doutes et les craintes par lesquels il troublait votre première paix ; le témoignage de Dieu, vous assurant que vos péchés sont pardonnés, demeure maintenant dans votre cœur. « Pères, je vous écris, parce que vous avez connu Celui qui est dès le commencement ». Vous avez connu à la fois le Père, et le Fils, et l'Esprit de Christ au plus profond de votre âme. Vous êtes des hommes parfaits, ayant atteint la « mesure de la stature parfaite de Christ (Eph 4 : 13)  ». Je parlerai principalement de ceux-là dans la dernière partie de ce discours ; car ceux-là seuls sont des chrétiens parfaits. Mais même les enfants en Christ sont parfaits en ce sens qu'ils ne commettent pas le péché. Si quelqu'un doute que ce soit là le privilège des enfants de Dieu, la question ne peut pas être résolue par des raisonnements abstraits, qui pourraient être démesurément étendus sans le moindre résultat ; elle ne peut non plus être résolue par l'expérience de telle ou telle personne : il en est beaucoup qui peuvent s'imaginer qu'ils ne commettent pas de péchés quand ils en commettent ; et, du reste, cela ne prouve rien ni d'un côté ni de l'autre. Nous en appelons à la loi et au témoignage. « Que Dieu soit reconnu véritable, et tout homme menteur (Ro 3 : 4)  ». C'est sur sa parole que nous voulons nous fonder, et sur elle seulement. C'est sa parole qui doit nous juger.

 

Or, la parole de Dieu déclare nettement que, même ceux qui sont justifiés, qui sont nés de nouveau dans le sens le plus élémentaire de ce mot, « ne demeurent pas dans le péché, qu'ils ne peuvent y vivre encore (Ro 6 : 1,3,5-7,11,14,18) ; qu'ils ont été faits une même plante avec Christ par la conformité de sa mort ; que leur vieil homme a été crucifié avec lui, le corps du péché étant détruit, afin qu'ils ne soient plus asservis au péché, mais que, morts avec Christ, ils soient quittes du péché ; qu'ils sont morts au péché et qu'ils vivent à Dieu en Jésus-Christ ; que le péché n'a plus de domination sur eux parce qu'ils ne sont plus sous la loi, mais sous la grâce ; qu'ayant été affranchis du péché, ils sont devenus esclaves de la justice ».

 

Le moins que l'on puisse inférer de ces paroles, c'est que ceux dont il est question, savoir, tous les vrais chrétiens, c'est-à-dire ceux qui croient en Christ, sont affranchis du péché extérieur. Et cet affranchissement que saint Paul décrit avec une telle variété d'expressions, saint Pierre le décrit en cette seule phrase : « Celui qui a souffert en la chair a cessé de pécher, afin qu'il ne vive plus selon les convoitises des hommes, mais selon la volonté de Dieu (1Pi 4 : 1,2)  ». Que signifie en effet l'expression cesser de pécher, à l'entendre dans son sens le plus restreint, comme se rapportant à la conduite extérieure, si ce n'est s'abstenir de toute transgression extérieure de la loi ?

 

Plus explicites encore sont les paroles bien connues de saint Jean : « Celui qui fait le péché est du diable ; car le diable pèche dès le commencement. Or, le Fils de Dieu a paru pour détruire les œuvres du diable. Quiconque est né de Dieu ne fait point le péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher parce qu'il est né de Dieu (1Jn 3 : 8,9)  ». Et plus loin : « Nous savons que quiconque est né de Dieu ne pèche point ; mais celui qui est né de Dieu se conserve soi-même, et le Malin ne le touche point (1Jn 5 : 18)  ».

 

On a dit, il est vrai, que ces paroles signifient seulement : il ne pèche pas volontairement ; ou bien : il ne commet pas le péché habituellement ; ou bien : il ne le commet pas comme d'autres le font ; ou encore il ne le commet pas comme il le faisait auparavant. Mais qui donc a dit cela ? Saint Jean ? Non. Il n'y a pas un mot semblable dans le texte, ni dans tout le chapitre, ni dans toute son épître, ni dans aucune partie de ses écrits. Cela étant, la meilleure manière de réfuter ces assertions ; c'est tout simplement de les démentir. Que si quelqu'un peut prouver ce qu'il avance, d'après la parole de Dieu, qu'il veuille bien nous présenter ses puissants arguments.

 

Il y a une espèce d'argument que l'on a souvent fait valoir pour soutenir les étranges assertions que nous venons de citer, un argument tiré des exemples que nous raconte la parole de Dieu : « Eh quoi ! dit-on, Abraham lui-même n'a-t-il pas péché en dissimulant et en reniant sa femme ? (Ge 12 : 13) Moïse n'a-t il pas péché, en irritant l'Éternel près des eaux de Mériba ? (Ex 17 : 7 No 20 : 12) Et, pour tout résumer en un seul exemple, David, lui même, cet « homme selon le cœur de Dieu » , n'a-t-il pas péché dans l'affaire d'Urie le Héthien, au point de se rendre coupable d'adultère et de meurtre ? (2Sa 11) » - Tout cela est parfaitement vrai. Mais que voulez-vous en conclure ? On doit reconnaître d'abord que David, dans le cours ordinaire de sa vie, a été l'un des hommes les plus saints parmi les Israélites, et ensuite que les hommes les plus saints d'entre les Israélites commettaient quelquefois des péchés. Mais si vous voulez en conclure que tous les chrétiens pèchent et doivent pécher toute leur vie, nous repoussons absolument cette conclusion ; elle ne découle pas des prémisses.

 

Ceux qui raisonnent ainsi paraissent n'avoir jamais fait attention à cette déclaration de notre Seigneur « Je vous dis en vérité qu'entre tous ceux qui sont nés de femme, il n'en a été suscité aucun plus grand que Jean Baptiste ; toutefois celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux est plus grand que lui (Mat 11 : 11)  ». Je crains, à la vérité, que plusieurs ne se soient imaginés que le royaume des cieux désigne ici le royaume de la gloire, comme si le Fils de Dieu nous avait voulu faire connaître que le moindre d'entre les saints glorifiés est plus grand que qui que ce soit sur la terre ! Il suffit d'énoncer cette interprétation pour en faire sentir la fausseté. A n'en pas douter, le royaume des cieux, dans ce verset (comme dans le verset suivant, où il est dit qu'il doit être forcé), ou « le royaume de Dieu » , comme s'exprime saint Luc, c'est le royaume de Dieu sur la terre, celui auquel appartiennent tous ceux qui croient véritablement en Christ, tous les vrais chrétiens. Par ces paroles, notre Seigneur affirme donc deux choses : premièrement, qu'avant sa venue en chair, parmi tous les enfants des hommes, il n'y en avait pas eu un plus grand que Jean-Baptiste, d'où il résulte évidemment que ni Abraham, ni David, ni aucun Israélite ne fut plus grand que Jean. Secondement, notre Seigneur déclare que celui qui est le plus petit dans le royaume de Dieu (dans ce royaume qu'il est venu établir sur la terre, et que les violents commençaient alors à ravir), est plus grand que lui, non pas un plus grand prophète, comme quelques-uns l'ont expliqué, car les faits prouvent le contraire, mais plus grand dans la grâce de Dieu et dans la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ. Par conséquent, nous ne pouvons pas estimer les privilèges des vrais chrétiens d'après ceux qui furent autrefois accordés aux Juifs. Leur ministère (ou leur dispensation) « a été glorieux », il est vrai : mais le nôtre « le surpasse de beaucoup en gloire (2Co 3 : 7,9)  ». C'est pourquoi, quiconque voudrait rabaisser la dispensation chrétienne au niveau de celle des Israélites, quiconque rassemble les exemples de défaillance rapportés dans la Loi et les Prophètes, pour en conclure que ceux qui ont « revêtu Christ » ne sont pas en possession d'une plus grande force que la leur, se trompe grossièrement, « ne connaissant pas les Écritures ni la puissance de Dieu (Mat 22 : 29)  ».

 

« Mais, poursuit-on, si ces exemples ne sont pas une démonstration suffisante de notre manière de voir, celle-ci n'est-elle pas démontrée par des déclarations de l'Écriture ? N'est-il pas dit expressément : « Le juste pêche sept fois par jour ? » — Je réponds non ; l'Écriture ne dit rien de semblable ; il n'y a pas un tel passage dans toute la Bible. Celui qu'on paraît avoir en vue est le verset 16 du chapitre XXIV des Proverbes ; où il est dit : « Le juste tombera sept fois, et il sera relevé ». (Pr 24 : 16). Mais ceci est tout autre chose. D'abord les mots : « par jour », ne sont pas dans le texte ; en sorte que, si un homme juste tombe sept fois dans sa vie, c'est tout ce qui est affirmé ici. Ensuite, il n'est pas du tout fait mention dans cette parole de « tomber dans le péché  » ; il a parlé seulement de tomber dans les afflictions temporelles. C'est ce qui ressort clairement du verset précédent, où il est dit : « Méchant, n'épie point le domicile du juste, et ne détruis point sa demeure ». Suit alors cette parole : « Car le juste tombera sept fois et sera relevé, mais les méchants tomberont dans le mal ». C'est comme s'il était dit : « Dieu le délivrera de son affliction ; mais si tu tombes, ô méchant, il n'y aura personne pour te délivrer ».

 

« Mais encore, disent nos contradicteurs, dans d'autres passages, Salomon dit positivement : « Il n'y a personne qui ne pèche (1Ro 8 : 4- 2Ch 6 : 36)  ». « Certainement, il n'y a point d'homme juste sur la terre, qui agisse toujours bien et qui ne pèche point (Ecc 7 : 20)  ». — Je réponds : Sans aucun doute, il en était ainsi du temps de Salomon ; il en a même été ainsi depuis Adam jusqu'à Moïse, depuis Moïse jusqu'à Salomon, et depuis Salomon jusqu'à Christ. Il n'y avait alors aucun homme qui ne péchât. Dès le jour où le péché entra dans le monde, il n'y eut pas sur la terre un homme juste qui fit le bien et ne péchât point, jusqu'à ce que le Fils de Dieu fût manifesté pour ôter nos péchés. Il est incontestablement vrai que « l'héritier ; tant qu'il est enfant, ne diffère en rien du serviteur (Gal 4 : 1) ; » et que de même ; tous les saints de l'antiquité, qui étaient sous l'ancienne dispensation, furent, durant cet âge préparatoire de l'Église, « sous l'esclavage des rudiments du monde (Gal 4 : 3)  ». « Mais lorsque les temps ont été accomplis. Dieu a envoyé son Fils, assujetti à la loi, afin qu'Il rachetât ceux qui étaient sous la loi, et qu'ils reçussent l'adoption des enfants (Gal 4 : 4,5) ; » afin qu'ils fussent rendus participants de cette grâce, « qui a été maintenant manifestée par l'avènement de notre Sauveur Jésus-Christ, qui a détruit la mort et mis en évidence la vie et l'immortalité par l'Évangile. (2Ti 1 : 10)  ». C'est pourquoi ils ne sont plus désormais « des esclaves, mais des fils (Gal 4 : 7)  ». Quoi qu'il en soit donc de ceux qui étaient sous la loi, nous pouvons affirmer en toute sûreté avec saint Jean que, depuis les temps évangéliques, « celui qui est né de Dieu ne pêche point (1Jn 3 : 9)  ».

 

Il est très important de remarquer, et cela avec plus de soin qu'on ne le fait ordinairement, la grande différence qui existe entre la dispensation juive et la dispensation chrétienne, ainsi que la cause que saint Jean assigne à cette différence dans le chapitre VII de son Evangile (Jea 7 : 38 etc.). Après avoir rapporté les paroles de notre Seigneur : « Qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de lui, comme l'Écriture le dit », il ajoute immédiatement : « Or, il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ensuite ceux qui croiraient en lui ; car le Saint-Esprit n'avait pas encore été donné, parce que Jésus n'était pas encore glorifié ». L'apôtre ne peut pas avoir voulu dire par là (comme plusieurs l'ont enseigné) que le pouvoir miraculeux du Saint-Esprit n'avait pas encore été donné ; car il avait déjà été donné ; notre Seigneur l'avait communiqué à tous les apôtres, dès le jour qu'il les envoya prêcher l'Évangile. Il leur donna alors le pouvoir de chasser les malins esprits, de guérir les malades et même de ressusciter les morts. Mais le Saint-Esprit n'avait pas encore été donné dans sa vertu sanctifiante, comme il le fut après que Jésus-Christ eut été glorifié. C'est lorsqu'Il monta en haut et mena captifs les prisonniers, qu'Il « reçut ces dons pour les hommes, et même pour les rebelles, afin que l'Eternel Dieu habitât parmi eux (Ps 68 : 19)  ». Et c'est lorsque le jour de la Pentecôte fut arrivé que, pour la première fois, ceux qui « attendaient la promesse du Père » furent rendus plus que vainqueurs du péché par le Saint-Esprit qui leur fut donné (Act 2 et suivants.).

 

Saint Pierre aussi, dans sa première épître, déclare formellement que cette grande délivrance du péché n'a été donnée qu'après que Jésus-Christ a été glorifié. Parlant de ses frères en la chair, comme remportant maintenant « le prix de leur foi, qui est le salut des âmes », il ajoute : « C'est ce salut qui a été l'objet de l'exacte recherche et de la profonde méditation des prophètes, qui ont prophétisé touchant la grâce », c'est-à-dire l'économie de la grâce, « qui nous était destinée ; tâchant de découvrir pour quel temps et pour quelles conjonctures l'Esprit de Christ qui était en eux, et qui rendait témoignage à l'avance, leur faisait connaître les souffrances de Christ, et la gloire », ou le salut glorieux, « dont elles seraient suivies. Mais il leur a été révélé que ce n'était pas pour eux-mêmes, mais pour nous, qu'ils étaient dispensateurs de ces choses, qui vous ont été maintenant annoncées par ceux qui vous ont prêché l'Évangile, par le Saint-Esprit envoyé du ciel (1Pi 1 : 11,12) », le jour de la Pentecôte, et depuis lors de génération en génération, dans les cœurs de tous les vrais croyants. Certes, l'apôtre pouvait bien s'appuyer sur ce don de Dieu en Jésus-Christ, pour fonder cette exhortation si énergique : « Ayant donc ceint les reins de votre esprit, comme celui qui vous a appelés est saint, vous de même soyez saints dans toute votre conduite (1Pi 3 : 15)  ».

 

Quiconque a sérieusement examiné ces choses, doit convenir que les privilèges des chrétiens ne doivent être, en aucune manière, estimés d'après ce que l'Ancien Testament nous dit de ceux qui étaient sous la dispensation juive ; attendu que l'accomplissement des temps est maintenant arrivé, que le Saint-Esprit est maintenant donné, que le grand salut de Dieu est apporté aux hommes, par la manifestation de Jésus-Christ. Le royaume des cieux est aujourd'hui établi sur la terre, ce royaume dont le Saint-Esprit disait autrefois (tant David est loin d'être le modèle ou le type de la perfection chrétienne) : « Le plus faible d'entre eux sera, en ce temps-là, comme David, et la maison de David sera comme des anges, comme l'ange de l'Eternel devant leur face (Zac 12 : 8)  ».

 

Si donc vous voulez démontrer que les paroles de saint Jean : « Quiconque est né de Dieu ne pèche point », ne doivent pas être prises dans leur signification simple, naturelle et évidente, c'est du Nouveau Testament que vous devez tirer vos preuves ; autrement vous combattez comme quelqu'un qui frappe en l'air.

 

Dans cet ordre de preuves, la première que l'on allègue ordinairement est tirée des exemples rapportés dans le Nouveau-Testament. « Les apôtres eux-mêmes, dit-on, ont péché, et en particulier les principaux d'entre eux, Pierre et Paul : saint Paul par sa vive altercation avec Barnabas (Act 15 : 39), et saint Pierre par sa dissimulation à Antioche (Gal 2 : 11-14)  ». Eh bien ! supposons que Pierre et Paul aient vraiment péché dans ces deux circonstances, que voulez-vous en conclure ? Que tous les autres apôtres ont péché quelquefois ? Il n'y a pas ombre de logique dans une telle conclusion. Ou bien voudriez-vous en conclure que tous les autres chrétiens de l'âge apostolique commettaient des péchés ? C'est raisonner de plus en plus mal ; il ne semble pas qu'un homme dans son bon sens pût jamais songer à une telle conclusion. Ou bien raisonneriez-vous comme suit : « Deux des apôtres ayant une fois commis un péché, tous les autres chrétiens, de tous les siècles, commettent et commettront le péché aussi longtemps qu'ils vivront ? » Hélas ! mon frère, un enfant d'une intelligence ordinaire aurait honte de raisonner ainsi. Encore moins auriez-vous, en aucune manière, raison d'en conclure que tout homme doit nécessairement commettre le péché ! Non. A Dieu ne plaise que nous parlions ainsi. Aucune obligation de pécher n'a été imposée aux apôtres ; la grâce de Dieu était assurément suffisante pour eux ; et elle est suffisante pour nous aujourd'hui. Avec la tentation qui leur est survenue, leur a été donnée une issue ; et de même pour toute âme d'homme, à l'occasion de chaque tentation. En sorte que quiconque est tenté par quelque péché que ce soit peut éviter de succomber ; car nul n'est « tenté au-delà de ses forces (1Co 10 : 13).

 

« Mais, dites-vous, saint Paul pria trois fois le Seigneur, et pourtant il ne put pas échapper à la tentation dont il était l'objet. Considérons ses propres paroles, en les traduisant littéralement : « Il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange (un messager) de Satan pour me souffleter. J'ai prié trois fois le Seigneur que cela (ou qu'il) se retirât de moi. Mais il m'a dit : Ma grâce te suffit, car ma force s'accomplit dans la faiblesse. Je me glorifierai donc plus volontiers dans mes faiblesses, afin que la force de Christ demeure en moi. C'est pourquoi, je me plais dans les faiblesses ; car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort (2Co 12 : 7-10)  ».

 

Ce passage étant l'un des principaux retranchements des défenseurs du péché, il convient de l'examiner soigneusement. Qu'on remarque donc, premièrement, que cette écharde ; quelle qu'elle fût, ne paraît pas avoir été le moins du monde pour saint Paul une occasion de péché ; encore moins le mettait-elle en aucune façon dans la nécessité de pécher. Aussi est-il impossible de démontrer par là que tout chrétien doit pécher. Secondement, les Pères de l'Eglise nous disent qu'il s'agissait dans cette parole d'une souffrance corporelle ; c'était un violent mal de tête, dit Tertullien (De Pudic) ; c'est ce que s'accordent aussi à dire Chrysostome et saint Jérôme. Saint Cyprien (De Mortalitate) s'exprime d'une manière un peu plus générale et voit dans l'écharde de saint Paul de nombreuses et accablantes tortures de la chair et du corps (carvis et corporis multa ac gravia tormenta). Troisièmement, les propres paroles de l'apôtre s'accordent parfaitement avec cette interprétation : « une écharde dans la chair, pour me frapper, me battre ou me souffleter ». « Ma force s'accomplit dans la faiblesse ». Et ce mot ne se trouve pas moins de quatre fois dans ces deux seuls versets (2Co 12 : 9,10). Mais, quatrièmement, quelle que fût cette écharde, ce ne pouvait pas être le péché, ni celui du dedans, ni celui du dehors. Ce ne pouvait pas plus être les mouvements intérieurs que les manifestations extérieures de la colère, de l'orgueil ou de la convoitise. C'est ce qui ressort, avec une évidence qui ne petit laisser subsister aucun doute, des paroles qui suivent immédiatement : « Je me glorifierai donc volontiers dans mes faiblesses, afin que la force de Christ habite en moi (vers. 9)  ». Quoi ! se glorifiait-il dans l'orgueil, dans la colère, dans la convoitise ? Etait-ce par ces faiblesses-là que la force de Christ habitait en lui ? Il poursuit : « Je me plais donc dans les faiblesses ; car quand je suis faible, c'est alors que je suis fort  » ; en d'autres termes, quand je suis faible de corps, je suis fort en esprit. Mais quelqu'un oserait-il dire : « Quand je suis faible par l'orgueil ou par la convoitise, alors je suis fort en esprit ? » Je vous prends à témoin, aujourd'hui, vous tous qui avez la force de Christ demeurant en vous, pouvez-vous vous glorifier dans la colère, dans l'orgueil ou dans la convoitise ? Pouvez-vous vous plaire dans de telles infirmités ? Ces faiblesses vous rendent-elles forts ? N'iriez-vous pas jusque en enfer, si c'était possible, pour y échapper ? Jugez donc, d'après vous-mêmes, si l'apôtre pouvait s'en glorifier et y prendre plaisir ! Qu'on veuille bien remarquer ; enfin, que cette écharde fut envoyée à saint Paul plus de quatorze ans avant, la composition de cette épître, laquelle fut écrite elle-même plusieurs années avant qu'il finît sa carrière. Aussi eut-il, après cette époque, une longue course à parcourir, bien des batailles à livrer ; bien des victoires à remporter, bien des dons nouveaux à recevoir de la part de Dieu, et de grands progrès à réaliser dans la connaissance de Jésus-Christ. C'est pourquoi, à supposer qu'il ressentît alors quelque faiblesse spirituelle, nous ne sommes nullement en droit d'en inférer qu'il n'a jamais été rendu fort ; que Paul avancé en âge et père en Christ, gémissait encore sous le poids des mêmes faiblesses, et qu'il n'est pas arrivé à un état spirituel plus élevé jusqu'au jour de sa mort. Ainsi donc, cette parole de saint Paul est tout à fait étrangère à la question et n'est nullement en opposition avec la déclaration de saint Jean : « Celui qui est né de Dieu ne pèche point ».

 

« Mais, objecte-t on encore, saint Jacques ne dit-il pas absolument le contraire dans cette parole : « Nous bronchons tous en plusieurs choses ? (Jas 3 : 2) » Et broncher, n'est- ce pas la, même chose que pécher ? » Je reconnais qu'il en est ainsi dans ce passage, et je vous accorde que ceux dont il est ici parlé commettaient le péché, que tous même commettaient de nombreux péchés. Mais de qui a voulu parler l'apôtre ? De cette multitude de « maîtres » que Dieu n'avait pas envoyés (probablement de ces hommes vains qui enseignaient la doctrine de la foi sans les œuvres, qui est si vivement censurée dans le chapitre précédent ;) il ne s'agit pas de l'apôtre lui-même, ni d'aucun vrai chrétien. Il est évident qu'en employant le mot nous (suivant une forme de langage usitée dans les écrits profanes aussi bien que dans les écrits inspirés,) saint Jacques ne voulait, en aucune manière, parler de lui-même, ou de tout autre véritable croyant. Ce qui le prouve, c'est qu'il se sert du même mot au verset 9

« Par elle nous bénissons Dieu notre Père, et par elle nous maudissons les hommes... D'une même bouche sortent la bénédiction et la malédiction ». Cela est vrai, mais non de la bouche de l'apôtre, ni de celle d'aucun homme devenu une nouvelle créature en Jésus-Christ. Du reste, dans le verset qui précède immédiatement le passage en question et auquel il se rattache évidemment, il est dit : « Mes frères, qu'il n'y ait pas plusieurs maîtres parmi vous, sachant que nous en recevrons une plus grande condamnation ».

 

Car nous bronchons tous en plusieurs choses ». Nous ! Qui ? Non les apôtres, ni les vrais croyants ; mais ceux qui savaient qu'ils recevraient une plus grande condamnation, à cause de leurs méfaits multipliés. Cela ne pouvait s'appliquer à l'apôtre lui-même, ni à aucun de ceux qui marchaient sur ses traces, attendu qu' « il n'y a aucune condamnation pour ceux qui ne marchent pas selon la chair, mais selon l'Esprit... (Ro 8 : 1) » Enfin le verset lui-même contient la preuve que ces mots « nous bronchons tous » ne se rapportent pas à tous les chrétiens ; car il y est fait mention d'un homme qui ne bronche pas, comme le font ceux qui sont désignés par le pronom nous. Aussi est-il nettement mis en contraste avec ces derniers et déclaré un homme parfait.

 

C'est ainsi que saint Jacques explique lui-même sa pensée et fixe le sens de ses propres paroles. Néanmoins, pour qu'il ne reste aucun doute dans l'esprit de personne, saint Jean, écrivant bien des années après saint Jacques, met la question au-dessus de toute contestation par les déclarations formelles citées plus haut.

 

Une nouvelle objection peut s'élever ici dans les esprits : « Comment mettrons-nous saint Jean d'accord avec lui-même ? Dans un endroit, il dit : « Quiconque est né de Dieu ne pèche point (Jea 3 : 9) ; » et encore : « Nous savons que celui qui est né de Dieu ne pèche point (Jea 5 : 18)  ». Par contre, il dit : « Si nous disons que nous n'avons point de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (Jea 5 : 18) », et plus loin : « Si nous disons que nous n'avons pas péché, nous le faisons menteur, et sa parole n'est point en nous (Jea 1 : 10)  ».

 

Quelque spécieuse que puisse paraître au premier abord cette objection, elle tombe, si nous considérons, premièrement, que le verset 10 fixe le sens du verset 8 ; les mots : « Si nous disons que nous n'avons point de péché », étant expliqués par les mots : « Si nous disons que nous n'avons pas péché  » ; secondement, que la question qui nous occupe n'est pas de savoir si nous avons péché ou si nous n'avons pas péché dans le passé ; ni l'un ni l'autre de ces versets ne dit que nous péchons ou commettons le péché maintenant ; et troisièmement, que le verset 9 explique à la fois le huitième et le dixième : « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité ». C'est comme si l'apôtre avait dit : « Je viens d'affirmer que le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché  » ; mais que nul homme ne dise : « Je n'en ai pas besoin ; je n'ai pas de péché dont il me faille être purifié. « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, que nous n'avons pas commis de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et nous faisons Dieu menteur ; mais si nous confessons nos péchés, Il est fidèle et juste », non seulement « pour nous pardonner nos péchés », mais aussi pour nous purifier de toute iniquité », en sorte que nous ne péchions plus désormais.

 

Saint Jean est donc parfaitement d'accord avec lui-même, aussi-bien qu'avec les autres écrivains sacrés. C'est ce qui ressort avec plus d'évidence encore, si nous embrassons d'un seul regard toutes ses assertions sur ce sujet. Il déclare, en premier lieu, que le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché ; en second lieu, que nul ne peut dire ; je n'ai pas péché, il n'y a rien en moi dont j'aie besoin d'être purifié ; en troisième lieu, que Dieu est disposé à pardonner nos péchés passés, en même temps qu'à nous en délivrer pour l'avenir, : en quatrième lieu, l'apôtre dit : Je vous écris ces choses afin que vous ne péchiez point ; si quelqu'un venait à pécher, (ou a péché), il n'est pas nécessaire qu'il continue à pécher ; puisque « nous avons un avocat auprès du Père, savoir, Jésus Christ le juste ? (1Jn 2 : 1) » Jusqu'ici tout est clair. Mais, de peur qu'il ne subsiste ; quelque doute sur un sujet d'une aussi grande importance, l'apôtre le reprend dans le chapitre III, et explique sa pensée tout au long : « Mes petits enfants, dit-il, que personne ne vous séduise », (en vous faisant croire que j'aie donné le moindre encouragement à ceux qui continuent à pécher). « Celui qui fait ce qui est juste, est juste comme lui aussi est juste ; celui qui fait le péché est du diable ; car le diable pèche dès le commencement. Or, le Fils de Dieu a paru pour détruire les œuvres du diable. Quiconque est né de Dieu ne pèche pas, parce que la semence de Dieu demeure en lui ; et il ne peut pécher parce qu'il est né de Dieu. C'est à ceci que l'on reconnaît les enfants de Dieu et les enfants du diable ». (Versets 7 à 10.) Ces paroles du dernier écrivain inspiré rendent le doute impossible sur la question qui nous occupe et la décident de la façon la plus claire. C'est pourquoi, conformément à la doctrine de saint Jean, aussi bien qu'à l'esprit de l'enseignement tout entier du Nouveau Testament, nous affirmons qu'un chrétien peul être parfait au point de ne pas pécher.

 

C'est là le glorieux privilège de tout chrétien, même de celui qui n'est qu'un enfant en Christ. Mais c'est seulement de ceux qui sont forts dans le Seigneur, et qui ont « vaincu le malin » , ou plutôt de ceux qui ont « connu celui qui est dès le commencement (1Jn 2 : 14) », qu'on peut affirmer qu'ils sont parfaits en ce sens qu'ils sont exempts des mauvaises pensées et des mauvaises dispositions.

 

En premier lieu, ils sont exempts des pensées mauvaises ou coupables. Mais ici qu'on veuille bien remarquer que des pensées concernant ce qui est mauvais ne sont pas toujours de mauvaises pensées, que penser à quelque chose de coupable et avoir une pensée coupable sont deux choses très différentes. Par exemple, un homme peu penser à un meurtre qu'un autre a commis ; mais ce n'est pas là une pensée mauvaise ou criminelle. Notre Seigneur lui-même a sans doute pensé ou réfléchi à ce qui lui fut dit par le démon dans cette parole : « Je te donnerai toutes ces choses, si, en te prosternant, tu m'adores (Mat 4 : 9)  ». Et pourtant il n'a eu aucune mauvaise pensée ; car il n'était pas capable d'en avoir ; d'où il résulte que le vrai chrétien n'en a pas non plus ; car « tout disciple accompli sera comme son Maître (Lu 6 : 40)  ». Si donc il a été exempt de pensées mauvaises ou coupables, les vrais chrétiens le sont également.

 

D'ailleurs, d'où sortiraient les mauvaises pensées chez le serviteur qui est comme son Maître ? C'est « du dedans, c'est-à-dire, du cœur des hommes que sortent les mauvaises pensées (Mr 8 : 21)  ». Si donc son cœur n'est plus mauvais, les mauvaises pensées ne peuvent plus en sortir. Si l'arbre était mauvais, le fruit le serait aussi. Mais l'arbre est bon ; donc le fruit est bon également (Mat 12 : 33). C'est ce que déclare le Seigneur lui-même « Tout arbre qui est bon porte de bons fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits (Mat 7 : 17,18)  ».

 

Saint Paul, d'après sa propre expérience ; affirme que c'est là l'heureux privilège des vrais chrétiens. « Les armes avec lesquelles nous combattons, dit-il, ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes par la vertu de Dieu, pour renverser les forteresses, et détruire tous les conseils (ou plutôt les raisonnements, car c'est là le sens de tous les raisonnements de l'orgueil et de l'incrédulité contre les déclarations, les promesses ou les dons de Dieu), et toute hauteur qui s'élève contre la connaissance de Dieu ; et pour amener toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ (2Co 10 : 4,5)  ».

 

En second lieu, les chrétiens sont délivrés de toute mauvaise disposition aussi bien que de toute mauvaise pensée. C'est ce qui ressort de la déclaration du Seigneur mentionnée plus haut : « Le disciple n'est point au-dessus de son Maître » (Lu 6 : 40). Il venait d'exposer quelques-unes des doctrines du christianisme à la fois les plus sublimes et les plus dures à la chair et au sang : « Je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ; et à celui qui te frappe à une joue, présente-lui aussi l'autre (Lu 6 : 27,29)  ». Il savait bien que le monde ne recevrait pas de tels préceptes. C'est pourquoi il ajoute immédiatement « Un aveugle peut-il conduire un autre aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous deux dans la fosse ? (Lu 6 : 39) » C'est comme s'il avait dit : « Ne consultez pas, sur ces choses, la chair et le sang, c'est-à-dire des hommes dénués de discernement spirituel, auxquels Dieu n'a pas ouvert les yeux de l'entendement, de peur que vous et eux ne périssiez ensemble ». Dans le verset suivant, il réfute les deux grandes objections que nous font à chaque instant ces insensés prétendus sages : « Ces injures sont trop difficiles à supporter », ou bien : « Ces préceptes sont trop élevés pour être réalisés ». A quoi le Seigneur répond : « Le disciple n'est pas au-dessus de son Maître  » ; c'est pourquoi, si j'ai souffert, soyez satisfaits de marcher sur mes traces ; et alors ne doutez pas que j'accomplisse ma parole : « Car tout disciple accompli sera comme son Maître ! » Or, le Maître a été exempt de tout mauvais sentiment, de toute mauvaise disposition ; donc son disciple l'est aussi, et tout vrai chrétien le sera.

 

Chaque chrétien peut dire avec saint Paul : « Je suis crucifié avec Christ ; et ce n'est plus moi qui vis, mais Christ vit en moi (Gal 2 : 20)  ». Ces paroles décrivent évidemment la délivrance du péché intérieur aussi bien que du péché extérieur. C'est ce qui est exprimé, soit négativement : ce n'est plus moi qui vis, (ma mauvaise nature a disparu, le corps du péché est détruit) ; soit positivement : Christ vit, en moi, et par conséquent tout ce qui est saint ; juste et bon, vit en moi. Du reste, ces deux choses : Christ vit en moi et ce n'est pas moi qui vis, sont inséparables l'une de l'autre ; « car quelle union y a-t-il entre la lumière et les ténèbres, entre Christ et Bélial ? (2Co 6 : 14,15) » Celui donc qui vit dans les vrais croyants a « purifié leurs cœurs par la, foi (Act 15 : 9) ; » de telle sorte que quiconque a Christ en lui, l'espérance de la gloire, « se purifie soi-même comme Lui est pur (1Jn 3 : 3)  ». Il est purifié de l'orgueil ; car Christ était humble de cœur. Il est purifié de l'égoïsme et de la convoitise ; car Christ n'a pas désiré autre chose que de faire la volonté de son Père, et d'accomplir son œuvre. Il est purifié de la colère, dans le sens ordinaire du mot ; car Christ était doux et débonnaire, patient et plein de support. Je dis dans le sens ordinaire du mot ; car toute espèce de colère n'est pas mauvaise. Il nous est dit que le Seigneur lui-même un jour « regarda autour de lui avec colère (Mr 3 : 5)  ». Mais avec quelle espèce de colère ? Le mot qui suit le montre : « étant attristé de l'endurcissement de leur cœur ». Ainsi donc, il était au même moment en colère à l'égard du péché et attristé à l'égard des pécheurs ; saisi d'indignation et de déplaisir pour l'offense, mais ému de pitié pour les auteurs de l'offense. C'est avec colère et même avec horreur qu'il considérait la chose, mais c'est avec douleur et avec amour qu'il considérait les personnes. Va, toi qui es parfait, et fais de même. Mets-toi en colère de cette manière, et tu ne pécheras pas ; ressentant du déplaisir et de l'indignation pour toute offense envers Dieu, mais rien que de l'amour et de la tendre compassion pour le pécheur.

 

Ainsi donc Jésus sauve son peuple de ses péchés (Mat 1 : 21), non seulement des péchés extérieurs, mais aussi des péchés du cœur, des mauvaises pensées et des mauvaises dispositions.

 

« Cela est vrai, disent quelques-uns, nous serons sauvés de nos péchés ; mais non pas avant la mort, non pas dans ce monde ». — Comment alors expliquer cette déclaration de saint Jean : « C'est en ceci que notre charité est accomplie, afin que nous ayons de la confiance au jour du jugement : que nous soyons dans ce monde tels qu'il est lui-même (1Jn 4 : 17)  ». L'apôtre parle ici, sans contredit, de lui-même et de tous les chrétiens d'ici-bas ; et (comme s'il avait prévu cette fausse interprétation, et avait voulu la renverser dans son fondement), il affirme catégoriquement que, non seulement à la mort ou après la mort, mais dans ce monde, ils sont tels que leur Maître.

 

Saint Jean exprime la même chose dans ce texte « Dieu est lumière, et il n'y a point en lui de ténèbres. Si nous marchons dans la lumière, nous avons une communion mutuelle, et le sang de son Fils Jésus-Christ nous purifie de tout péché (1Jn 1 : 5,7,9)  ». Et plus loin « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité », Il est évident que l'apôtre parle encore ici d'une délivrance accomplie en ce monde ; car il ne dit pas que le sang de Christ nous purifiera à l'heure de la mort, ou au jour du jugement, mais qu'il « nous purifie » , maintenant même, « de tout péché ». Il est également évident que s'il reste en nous quelque péché, nous ne sommes pas purifiés de tout péché ; que s'il reste quelque iniquité dans notre âme, celle-ci n'est pas purifiée de toute iniquité.

 

D'autre part, qu'aucun pécheur ne dise, au détriment de sa propre âme, que ces paroles se rapportent seulement à la justification ou à notre purification de la culpabilité du péché ; car leur donner ce sens, c'est d'abord confondre deux choses que l'apôtre distingue nettement, nous pardonner nos péchés, et nous purifier de toute iniquité ; et ensuite c'est affirmer la justification par les bonnes œuvres de la façon la plus catégorique, c'est dire que toute sainteté intérieure aussi bien qu'extérieure précède nécessairement la justification. En effet, si la purification dont il est ici parlé est la même que notre purification de la culpabilité du péché, nous ne sommes purifiés de la culpabilité, en d'autres termes nous ne sommes justifiés qu'à la condition de « marcher dans la lumière, comme Lui est dans la lumière ». Il demeure certain que les vrais chrétiens sont délivrés dans ce monde de tout péché, de toute iniquité ; qu'ils sont dès maintenant parfaits, en ce sens qu'ils ne commettent pas le péché, et sont exempts à la fois des mauvaises pensées et des mauvaises dispositions.

 

Ainsi sont accomplies les choses dont le Seigneur a parlé par la bouche de ses saints prophètes des siècles passés : — en particulier par Moïse, lorsqu'il dit : « L'Eternel ton Dieu circoncira ton cœur, et le cœur de ta postérité, afin que tu aimes l'Eternel ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme (De 30 : 6) », — par David qui s'écriait : « Crée en moi un cœur net, et renouvelle au dedans de moi un esprit droit (Ps 51 : 12) ; » — et plus particulièrement encore par Ezéchiel : « Je répandrai sur vous des eaux pures, et vous serez nettoyés ; je vous nettoierai de toutes vos souillures et de tous vos dieux infâmes. Et je vous donnerai un nouveau cœur, et je mettrai en vous un esprit nouveau ; et j'ôterai de votre chair le cœur de. pierre, et je vous donnerai un cœur de chair ; et je mettrai mon Esprit au dedans de vous, et je ferai que vous marcherez dans mes statuts, que vous garderez mes ordonnances, et que vous les pratiquerez... Vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu. Et je vous délivrerai de toutes vos souillures. Ainsi a dit le Seigneur l'Eternel, au jour que je vous aurai nettoyés de toutes vos iniquités, les nations sauront que moi, l'Eternel, j'ai rebâti les lieux détruits ; moi l'Eternel, je l'ai dit, et je le ferai (Eze 36 : 25-36)  ».

 

Ayant donc, bien-aimés, de telles promesses, dans la loi et dans les prophètes, mais surtout dans l'Évangile par la bouche de Jésus-Christ et de ses apôtres, « nettoyons-nous de toute souillure de la chair et de l'esprit, achevant notre sanctification dans la crainte de Dieu (2Co 7 : 1) ». Craignons que, après avoir reçu tant de promesses d'entrer dans son repos, quelqu'un de nous ne s'en trouve exclu (Heb 4 : 1). Faisons une seule chose, oubliant les choses qui sont derrière nous, et nous avançant vers celles qui sont devant nous ; courons vers le but, vers le prix de la vocation céleste qui est de Dieu en Jésus-Christ (Phi 3 : 14) ; criant à lui jour et nuit, jusqu'à ce que nous soyons « délivrés de la servitude de la corruption, pour être dans la liberté glorieuse des enfants de Dieu (Ro 8 : 21)  ».

 


Sermon 41 :           LES PENSÉES VAGABONDES

2 Corinthiens 10,5

1762

 

Pour amener captives toutes les pensées et les soumettre à l'obéissance de Christ. (2Co 10 : 5)

 

Dieu amènera-t-il toutes les pensées captives à l'obéissance de Christ, à tel point qu'il n'y ait plus place dans notre esprit pour des pensées vagabondes, quoique nous demeurions encore dans ce corps ? Quelques-uns ont répondu très affirmativement à cette question ; il s'est même trouvé des chrétiens pour soutenir que personne n'est parfait dans l'amour à moins d'avoir atteint une perfection de l'esprit telle que l'on soit débarrassé de toute pensée vagabonde ; il faut, d'après eux, que non seulement toutes les dispositions et tous les sentiments du cœur soient saints, justes et bons, mais que chaque pensée qui naît dans l'esprit soit empreinte de sagesse et de régularité.

 

Cette question ne manque pas d'importance. Combien, en effet, de ceux qui craignent Dieu, qui l'aiment, peut-être de tout leur cœur, ont été profondément troublés à cet égard ! Combien, ne comprenant pas ce sujet, ont éprouvé non seulement du trouble, mais un vrai dommage spirituel ! Ils sont tombés dans des raisonnements inutiles, qui pis est nuisibles, et leurs progrès vers Dieu se sont ralentis ; ils n'ont plus couru avec la même ardeur la course qui leur était proposée. Il en est même beaucoup qui, pour avoir conçu de fausses idées sur ce point, ont rejeté le précieux don du Seigneur. D'abord, ils ont été conduits à mettre en doute l'œuvre opérée par Dieu dans leur âme ; puis ils en sont venus à la nier, et ainsi ils ont contristé l'Esprit de Dieu qui fini par se retirer d'eux, les laissant dans des ténèbres profondes.

 

Comment se fait-il que, parmi cette multitude de livres écrits récemment sur tous les sujets possibles, il ne s'en trouve pas un qui traite des pensées vagabondes ? En tout cas, il n'y en a point qui soit de nature à satisfaire un esprit sage et sérieux. Pour combler un peu cette lacune, je voudrais examiner :

 

1° Quelles sont les différentes sortes de pensées vagabondes ;

2° Quelles sont, en général, les occasions qui les font naître ;

3° Quelles sont celles qui sont coupables, et quelles sont, celles qui ne le sont pas

4° Desquelles de ces pensées nous pouvons espérer et demander d'être délivrés.

 

I.

 

Tout d'abord, je voudrais rechercher quelles sont les différentes sortes de pensées vagabondes. Les espèces particulières de ces pensées sont innombrables ; mais, d'une façon générale, elles appartiennent à l'une ou l'autre de ces deux classes-ci : pensées qui s'éloignent de Dieu, pensées qui s'éloignent de l'objet spécial qui doit nous occuper.

 

Toutes nos pensées naturelles portent le premier de ces deux caractères ; car elles s'éloignent invariablement de Dieu ; nous ne pensons point à lui : il n'est pas dans nos pensées. Nous sommes tous, comme l'apôtre l'a dit, « sans Dieu dans le monde (Eph 2 : 12)  ». Quand nous aimons quelque chose, nous y pensons ; mais nous n'aimons pas Dieu : aussi ne pensons-nous pas à lui. Et si de temps à autre nous nous voyons contraints de penser à lui, ne trouvant là rien qui nous plaise, mais plutôt quelque chose qui non seulement nous ennuie, mais encore nous répugne et nous fatigue, nous nous empressons de bannir ces pensées dès que nous le pouvons et de retourner à celles que nous aimons. C'est pour cela que tous nos moments sont envahis, toutes nos pensées remplies par le monde et les choses du monde, par ce que nous mangerons, ce que nous boirons et ce dont nous serons vêtus, par ce que nous verrons et ce que nous entendrons, par ce que nous pourrons gagner, par ce que nous pourrons découvrir pour satisfaire nos sens ou notre imagination. Et tant que nous aimons le monde, c'est-à-dire aussi longtemps que nous sommes dans notre état naturel, toutes nos pensées, du matin au soir et du soir au matin, ne peuvent, qu'être des pensées vagabondes.

 

Mais il arrive bien souvent que nous ne sommes pas seulement « sans Dieu dans le monde », mais aussi en guerre avec lui. Car il y a chez tout homme naturel cette « affection de la chair qui est ennemie de Dieu (Ro 8 : 7)  ». Il n'est donc point surprenant que les pensées d'incrédulité abondent chez lui, et qu'il dise dans son cœur qu'il n'y a point de Dieu, ou bien mette en doute (s'il ne les nie pas) sa puissance, sa sagesse, sa bonté, sa justice ou sa sainteté. Il n'est point étonnant que cet homme doute de la Providence, ou du moins de son intervention perpétuelle et universelle, et que, s'il admet cette intervention, il ait à son égard des pensées de murmure ou de révolte. A côté de ces pensées et souvent en rapport étroit avec elles, il y a des pensées d'orgueil et de vanité. L'homme naturel peut aussi être absorbé par des pensées de colère, de haine ou de vengeance ; ou bien son esprit se livre aux enchantements des rêves de plaisir, soit pour les sens, soit dans le domaine de l'imagination, rêves qui ont pour effet de rendre l'esprit qui était déjà terrestre et sensuel, encore plus terrestre, encore plus sensuel. Toutes ces pensées sont en guerre ouverte avec Dieu ; ce sont là des pensées vagabondes au suprême degré.

 

Il y a une énorme différence entre ce genre de pensées vagabondes et celles qui font, non pas que le cœur s'éloigne de Dieu, mais que l'esprit s'écarte de l'objet spécial qui devait l'occuper à un moment donné. Prenons un exemple. Je me mets à étudier le verset qui précède mon texte : « Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles, mais puissantes par la vertu de Dieu (2Co 10 : 4)  ». Je me prends à réfléchir comme suit : « C'est ainsi que devraient agir tous les vrais chrétiens. Mais qu'ils sont loin de le faire ! Jetons un coup d'oeil sur ce qu'on appelle la chrétienté. De quelles armes s'y sert-on ? Quel genre de guerre s'y fait-il ?

 

Le genre humain

Lui-même se déchire,

Se perce de sa propre main.

Satan l'inspire ;

De l'infernal empire

Tous les feux brillent dans son sein.

 

« Voyez donc comme ces chrétiens s'entr'aiment ! En quoi valent-ils mieux que des Turcs ou des païens ?. Quelles abominations trouverait-on chez les mahométans ou chez les idolâtres qui n'existent pas aussi parmi les chrétiens ? » Et c'est ainsi qu'avant que je m'en sois aperçu, mon esprit s'est mis à voltiger d'une chose à une autre. Ce sont bien là, dans un certain sens, des pensées vagabondes. Car si elles ne s'éloignent pas de Dieu, si elles sont encore moins en guerre avec lui, il demeure pourtant vrai qu'elles s'écartent de l'objet spécial qui devait m'occuper.

 

Telle est la nature et telles sont les espèces des pensées vagabondes : je parle ici le langage de la pratique plutôt que celui de la philosophie. Mais quelles sont les circonstances qui les font naître ? Tel est le second point que nous devons examiner.

 

On découvre sans peine que la source de la première espèce de celles qui font la guerre à Dieu ou s'éloignent de lui, se trouve en général dans nos dispositions pécheresses, mauvaises. Par exemple, pourquoi Dieu n'est-il pas dans toutes les pensées, pourquoi n'est-il dans aucune des pensées de l'homme naturel ? Par une raison bien simple : c'est que cet homme, qu'il soit riche ou qu'il soit pauvre, qu'il soit instruit ou qu'il soit ignorant, est un athée, bien qu'on ne le qualifie pas habituellement de ce nom : il ne connaît pas Dieu, il ne l'aime pas. Pourquoi ses pensées errent-elles sans cesse du côté du monde ? C'est parce que cet homme est un idolâtre. Sans doute il n'adore pas une image taillée, il ne se prosterne pas devant un tronc d'arbre, mais il est plongé dans une idolâtrie tout aussi abominable : il aime, il adore le monde. Il cherche son bonheur dans les choses visibles, dans les plaisirs « qui périssent par l'usage (Col 2 : 22)  ». (Dans ce passage toutes nos traductions donnent à peu près ce sens « Préceptes qui sont tous pernicieux par leur abus ». La traduction de Vevey a seule imité la version anglaise. Celle-ci présente le sens adopté par Luther et approuvé par le commentaire de Lange. Ce sont nos traducteurs qui ont inventé que cette clause s'appliquait à des préceptes, ce qui les a conduits à un sens abstrait et qui n'est pas d'accord avec les habitudes du style apostolique. (Trad.) Pourquoi ses pensées s'éloignent-elle continuellement, de ce qui devrait être le but même de son existence, la connaissance de Dieu en Jésus-Christ ? Parce que cet, homme est un incrédule. Il n'a pas de foi, ou du moins il n'en a pas plus que les démons. Toutes ces pensées vagabondes naissent spontanément et, sans effort de cette mauvaise racine, l'incrédulité.

 

Les choses se passent ainsi dans le cas d'autres passions, comme l'orgueil, la colère, la vengeance, la vanité, la convoitise, l'avarice, dont chacune engendre des pensées en rapport avec la nature du sentiment qui les produit. Il en est de même de toutes les dispositions pécheresses, mauvaises, qui peuvent exister dans le cœur de l'homme. Il serait à peine possible, et il n'est point nécessaire de les énumérer en détail : il nous suffira de constater qu'autant il y a de penchants mauvais qu'on peut rencontrer dans une âme, autant il y a de chemins ouverts par lesquels cette âme s'éloignera de Dieu, en se livrant à la pire espèce de pensées vagabondes.

 

Pour ce qui est de la seconde classe de pensées errantes, les occasions qui les font naître sont très diverses. Un grand nombre proviennent de l'union qui subsiste naturellement entre le corps et l'âme. Les maladies du corps n'agissent-elles pas bien promptement et bien gravement sur l'intelligence ? Si seulement la circulation du sang dans le cerveau devient irrégulière, il n'y a plus moyen de penser régulièrement. Une folie furieuse survient, et l'esprit a perdu tout équilibre. Qu'il v ait seulement un trouble, une agitation dans les humeurs du corps, et il se produit un délire, une folie momentanée qui suspend toute action normale de là pensée. Les maladies nerveuses n'amènent-elles pas toutes, à quelque degré, ce même désordre dans nos pensées ? C'est ainsi que « le corps mortel pèse sur l'âme et la force de rêver à bien des choses.

 

Mais cette pression du corps sur l'âme s'exerce-t-elle seulement en temps de maladie ou d'indispositions extraordinaires ? Nullement ; cela arrive presque en tous temps, et même lorsqu'on est en parfaite santé. Un homme a beau se bien porter, il aura plus ou moins de délire dans l'intervalle de vingt-quatre heures. En effet, il dort, n'est-ce pas ? En dormant n'est-il pas exposé à rêver ? Et qui donc alors est maître de ses

idée et capable d'y conserver de l'ordre et de la liaison ? Qui pourrait dans cet état tenir ses pensées fixées sur un sujet quelconque, ou les empêcher de vagabonder d'un pôle à l'autre ?

 

Mais, à supposer que nous soyons éveillés, le sommes-nous toujours suffisamment pour diriger comme il faut nos pensées ? Ne sommes-nous pas irrémédiablement exposés, par la nature même de cette machine qui s'appelle le corps, à l'influence des extrêmes les plus contraires ? Tantôt nous sommes trop lourds, trop affaissés et trop las pour suivre l'enchaînement de la pensée. A d'autres moments, nous sommes au contraire trop surexcités, et notre imagination, sans que nous le lui ayons permis, part d'ici ou de là, nous emporte à droite ou à gauche, que nous le voulions ou non : il suffit pour cela des mouvements naturels de notre sang, de la vibration de nos nerfs.

 

Autre chose. Combien de pensées vagabondes naissent des diverses associations d'idées qui se produisent chez nous à notre insu, sans que nous en sachions rien, tout à fait indépendamment de notre volonté ! Nous ignorons comment se forment ces associations d'idées, mais c'est certainement de mille façons différentes. Les plus sages, les plus saints des hommes ne sauraient empêcher ces associations d'idées de se produire et de produire tel ou tel effet inévitable, comme on peut l'observer tous les jours. Que le feu prenne à un bout de la traînée, et, en rien de temps, il atteint l'autre bout.

 

Encore un détail. Nous aurons beau fixer notre attention sur un sujet aussi soigneusement que nous le pourrons, s'il survient. une cause de plaisir ou de souffrance, surtout si c'est quelque chose d'un peu vif, notre attention sera attirée par ce nouvel objet, et il absorbera nos pensées. Il interrompra la plus profonde des méditations, et il entraînera l'esprit loin de ses préoccupations favorites.

 

Ces occasions de vagabondage pour la pensée ont leur siège en nous et s'entrelacent avec notre constitution même. Mais les objets extérieurs, par leurs impulsions diverses, en font naître d'autres tout aussi naturellement et tout aussi invinciblement. Tout ce qui agit sur nos organes, sur nos sens, par nos yeux, par nos oreilles, éveille une idée dans notre esprit. Et de cette manière tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons vient se mêler aux pensées qui nous occupaient. C'est ainsi que toute personne qui fait quelque chose sous nos yeux, ou dit quelque chose que nous pouvons entendre, est cause que notre esprit s'écarte plus ou moins du sujet auquel il réfléchissait.

 

On ne saurait douter que les esprits du mal qui toujours cherchent qui ils pourront dévorer, ne profitent de toutes les occasions que nous venons d'indiquer pour troubler et dissiper notre esprit. Tantôt par l'un de ces moyens, tantôt par l'autre, ils nous harcèlent et, nous inquiètent ; autant que Dieu le leur permet, ils tâchent d'interrompre le cours de nos pensées, surtout si nous réfléchissons aux choses les plus sérieuses. Il n'y a là rien d'étonnant ; car ils comprennent sans doute le mécanisme de la pensée et savent avec lesquels de nos organes physiques, l'imagination, l'intelligence et les autres facultés de l'âme sont en rapport immédiat. Et de cette façon ils savent, en agissant sur ces organes, influer sur les opérations de l'esprit qui en dépendent. Il faut aussi tenir compte de ce fait qu'ils peuvent nous suggérer mille pensées diverses sans recourir aux moyens en question ; car il est tout, naturel que l'esprit puisse agir sur l'esprit, comme la matière sur la matière. Si nous considérons toutes ces choses, nous ne serons pas surpris de ce que si souvent nos pensées s'égarent loin de l'objet qui devait les occuper.

 

III

 

Quelles sont celles de ces pensées vagabondes qui sont coupables, et quelles sont celles qui ne le sont pas ? Tel est le troisième point que nous voulons étudier. Et, d'abord, toutes les pensées qui s'éloignent de Dieu, qui ne lui laissent point de place dans notre esprit, sont évidemment coupables. Car, toutes, elles supposent un athéisme pratique, et font que nous sommes sans Dieu dans le monde. Encore plus coupables sont celles qui sont opposées à Dieu, dans lesquelles il y a hostilité et inimitié contre lui. Telles sont toutes les pensées de murmure, de mécontentement qui reviennent à dire :

« Nous ne voulons pas que tu règnes sur nous (Lu 19 : 14)  ». Telles sont aussi toutes les pensées d'incrédulité, soit qu'elles se rapportent à l'existence de Dieu, ou bien à ses attributs ou à sa providence. Je veux parler de cette providence de détail, qui s'étend à tout et à tous dans l'univers, sans la permission de laquelle « un passereau ne tombe point à terre (Mat 10 : 29) », et par qui « tous les cheveux de notre tête sont comptés ; (Mat 10 : 30) ». Car pour ce qui est d'une providence générale, comme disent bien des gens, ce n'est là qu'un mot, bienséant et qui fait bon effet, mais ne signifie absolument rien.

 

De plus, toute pensée qui provient de nos penchants mauvais ne peut qu'être coupable. Telles sont, par exemple, les pensées qui naissent d'un désir de vengeance, de l'orgueil, de la convoitise ou de la vanité. « Un mauvais arbre ne peut porter de bons fruits (Mat 7 : 18) ; » si l'arbre ne vaut rien le fruit ne saurait valoir davantage.

 

Sont aussi nécessairement coupables les pensées qui produisent ou entretiennent des dispositions coupables, celles qui engendrent l'orgueil, la vanité, la colère, l'amour du monde, et développent ou augmentent dans l'âme ces penchants mauvais et toute autre passion ou inclination coupable. Car ce n'est pas seulement tout ce qui découle du péché qui est péché ; c'est aussi tout ce qui y conduit, c'est tout ce qui tend à séparer l'âme de Dieu, à la rendre « terrestre, sensuelle et diabolique (Jas 3 : 15) », ou à la maintenir dans cet état.

 

Ainsi, toutes ces pensées qui nous viennent par suite de faiblesse ou de maladie, par l'action naturelle du mécanisme du corps ou des lois qui l'unissent à l'âme, ces pensées, tout innocentes qu'elles soient par elles-mêmes, deviennent pourtant coupables lorsqu'elles font naître ou bien encouragent et développent en nous un penchant mauvais quelconque, par exemple la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, ou l'orgueil de la vie. De même, les pensées vagabondes qui nous viennent sous l'influence des paroles ou des actes de nos semblables, deviennent coupables dès qu'elles ont pour effet de susciter ou d'alimenter chez nous une inclination mauvaise. On peut en dire autant, de celles que le diable nous suggère ou nous inspire. Quand elles contribuent à satisfaire quelque disposition terrestre ou diabolique (et c'est le cas toutes les fois que nous leur donnons accès chez nous et qu'ainsi nous nous les approprions) ; alors elles sont coupables tout aussi bien que les penchants auxquels elles prêtent la main.

 

Mais, à part ces cas, les pensées vagabondes, dans le second sens attaché à cette expression, c'est-à-dire celles qui détournent notre esprit de l'objet qui devait, l'occuper, ne sont pas plus coupables, que ne le sont les mouvements des humeurs ou du sang dans nos veines et dans notre cerveau. Si elles proviennent d'une constitution maladive ou d'une faiblesse, d'une indisposition accidentelles, elles ne sont pas davantage condamnables qu'il ne l'est d'avoir une santé délicate ou un corps malade. A coup sûr, personne ne doute qu'une personne tout à fait irréprochable peut souffrir de désordres nerveux, d'attaques de diverses fièvres, de délire passager ou d'une longue durée. Ces pensées peuvent aussi se produire dans une âme qui habite un corps parfaitement sain, soit par suite de cette union du corps avec l'âme, soit à cause de mille et un accidents qui peuvent survenir dans les fonctions de ceux de nos organes qui concourent à la formation de la pensée. Mais, dans tous ces divers cas, les pensées errantes ne sont pas plus coupables que ne le sont les causes d'où elles naissent. On peut en dire tout autant du cas où ces pensées viennent d'associations d'idées qui sont absolument fortuites et involontaires.

 

Si nos semblables, en agissant de diverses façons sur nos sens, réussissent à détourner nos pensées du sujet qui les occupait, nous sommes pourtant innocents ; car ce n'est pas davantage un péché de percevoir les choses qu'on voit ou qu'on entend (et que souvent, on ne peut faire autrement que d'entendre, de voir et de comprendre), que ce n'est un péché d'avoir des yeux et des oreilles. « Mais, dira quelqu'un, si le diable m'inspire des pensées vagabondes, est-ce qu'elles ne sont pas coupables ? » Elles sont gênantes, et dans ce sens-là elles sont mauvaises ; mais elles ne sont pas coupables. Je ne sais si Satan parla à Jésus d'une voix perceptible pour l'oreille, ou si ce fut seulement à son esprit qu'il s'adressa lorsqu'il lui dit : « Je te donnerai toutes ces choses si, en te prosternant, tu m'adores (Mat 4 : 9)  ». Mais qu'il lui ait parlé extérieurement ou intérieurement, il est certain que notre Seigneur comprit ce qu'il lui disait. Et il eut nécessairement une pensée en rapport avec ces paroles. Mais cette pensée fut-elle coupable ? Nous savons que non ; car il n'y a pas eu en lui de péché, pas plus en pensée qu'en parole ou en action. Et il n'y a pas non plus de péché dans mille et mille pensées du même genre que Satan peut suggérer à chacun des disciples de Jésus.

 

Il s'ensuit qu'aucune de ces pensées vagabondes n'est incompatible avec l'amour parfait, quoi qu'en aient pu dire certains hommes téméraires qui ont ainsi affligé ceux que le Seigneur n'avait pas voulu affliger. S'il en était autrement, une vive douleur et le sommeil lui-même seraient incompatibles avec l'amour parfait ; car dès qu'une douleur un peu vive survient, elle interrompt le cours de nos pensées, quel qu'en fût l'objet, et elle les entraîne dans une autre direction ; et le sommeil n'est-il pas un état où l'on est inconscient et, comme privé de raison, un état où généralement nos pensées vont errant par la terre, incohérentes et extravagantes ? Ces pensées sont pourtant compatibles avec l'amour parfait : on peut en dire autant de toutes les pensées vagabondes qui appartiennent à cette classe.

 

lV

 

Après tout ce que nous venons de dire, il sera facile de répondre clairement à cette question : quelles sont les pensées vagabondes dont nous pouvons demander et espérer d'être délivrés ?

 

Tous ceux qui sont rendus parfaits dans l'amour sont incontestablement délivrés de la première espèce de ces pensées, c'est-à-dire de celles qui détournent de Dieu notre cœur, qui sont en opposition avec sa volonté ou qui nous laissent sans Dieu dans le monde. Nous pouvons donc compter sur cette délivrance ; nous pouvons et nous devons la demander à Dieu. Ce genre de pensées errantes implique de l'incrédulité, si ce n'est même de l'inimitié contre Dieu ; et il veut détruire, anéantir absolument ces mauvais sentiments. Oui, Dieu nous délivrera entièrement de toute pensée vagabonde qui est coupable. Tous ceux qui sont parfaits dans l'amour en ont été délivrés, sans quoi ils ne seraient pas sauvés du péché. Les hommes et les démons pourront les tenter de mille manières ; mais ils ne prévaudront point, contre eux.

 

Pour ce qui est ; de la seconde espèce de pensées errantes, c'est un tout, autre cas. On ne peut pas raisonnablement, s'attendre à voir cesser les effets avant que la cause en ait été supprimée. Or, les causes ou occasions de ce genre de pensées subsisteront aussi longtemps que nous habiterons ce corps. Nous avons donc tout lieu de croire que les effets en question continueront à se produire pendant tout ce temps.

 

Entrons dans quelques détails. Représentez-vous une âme, si sainte qu'elle puisse être, habitant un corps maladif ; imaginez que le cerveau est si complètement affecté qu'il se produit une folie furieuse : est-ce que les pensées ne seront pas extravagantes et incohérentes aussi longtemps que la maladie persistera ? Supposez que ce soit une fièvre qui produit cette folie temporaire qu'on nomme le délire : peut-il y avoir quelque liaison dans les pensées jusqu'à ce que le délire ait cessé ? Supposez encore que ce qu'on appelle une maladie nerveuse ait tellement empiré qu'il s'en soit ensuivi une folie, au moins partielle : cet état n'occasionnera-t-il pas une foule de pensées errantes ? Et ces pensées irrégulières ne persisteront-elles pas aussi longtemps que le mal qui les occasionne ?

 

Il en sera de même pour les pensées qu'une douleur violente fait naître. Tant que durera cette douleur, nous aurons plus ou moins ces pensées : c'est dans l'ordre invariable de la nature. Les choses suivront également cet ordre dans le cas où nos pensées sont troublées, embarrassées ou interrompues par suite de quelque défaut de perception, de jugement ou d'imagination, résultant de la constitution particulière de notre corps. Que d'interruptions dans la pensée proviennent de cette association des idées qui est inexplicable autant qu'involontaire ! Toutes ces choses viennent, directement ou indirectement, de ce que notre corps corruptible pèse sur l'esprit, et nous ne pouvons pas compter d'en être exempts avant que « ce corps corruptible soit revêtu de l'incorruptibilité (1Co 15 : 53)  ».

 

C' est seulement alors, quand nous serons couchés dans la poussière, que nous serons délivrés de toutes les pensées errantes que nous amenaient les choses que nous voyions ou entendions parmi ceux qui nous entouraient ici-bas. Pour échapper à ces pensées, il nous faudrait sortir du monde ; car tant que nous y resterons, tant qu'il y aura autour de nous des hommes et des femmes, et tant que nous aurons des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, les choses que nous voyons et entendons journellement agiront sur notre esprit, et plus ou moins elles se mêleront au cours de nos pensées pour l'interrompre.

 

Et aussi longtemps que les mauvais esprits rôderont, dans ce monde bouleversé et misérable, ils ne manqueront pas d'assaillir tous ceux qui « participent à la chair et au sang (Heb 2 : 14) », qu'ils puissent ou non les vaincre. Ceux qu'ils ne peuvent faire périr, ils les troubleront ; s'ils ne peuvent pas en venir à bout, ils ne laisseront pas de les attaquer. Et à l'égard de ces attaques de la part de nos ennemis toujours actifs, infatigables, ne comptons pas d'en être entièrement délivrés avant d'être « là où les méchants ne tourmentent plus personne, et où se reposent ceux qui sont fatigués (Job 3 : 17)  ».

 

Résumons-nous. Espérer être délivrés des pensées vagabondes que nous suggèrent les esprits malins, ce serait, espérer que le diable va mourir, ou qu'il s'endormira, tout au moins qu'il cessera de « tourner autour de nous comme un lion rugissant (1Pi 5 : 8) : » Espérer être délivrés des pensées que nos semblables font naître en nous ce serait espérer que tous les hommes disparaissent de la terre, ou bien que nous pourrions nous isoler complètement d'eux et ne plus rien avoir à faire avec eux ; ou bien encore ce serait, espérer que nous aurons des yeux et ne verrons pas, que nous aurons des oreilles et n'entendrons pas, que nous serons aussi insensibles que des pierres ou des morceaux de bois. Demander à être délivrés des pensées dont notre corps est l'occasion, revient à demander de quitter ce corps ; sinon, c'est demander des choses impossibles et absurdes ; c'est prier Dieu de faire des choses contradictoires, de supprimer les conséquences naturelles et nécessaires de l'union de l'âme avec un corps corruptible, tout en laissant subsister cette union. C'est comme si nous demandions à être hommes et anges en même temps, à la fois mortels et immortels. Non ! pour que ce qui est mortel disparaisse, il faut que ce qui est immortel soit venu.

 

Demandons plutôt à Dieu, « par l'esprit, et avec intelligence (1Co 14 : 15 Ostervald révisée) », « que toutes ces choses concourent ensemble à notre bien (Ro 8 : 28) », et que nous puissions endurer toutes les infirmités de notre nature, tous les dérangements que nous causent les hommes, tous les assauts et toutes les suggestions des esprits malins, et « dans toutes ces choses être plus que vainqueurs (Ro 8 : 37)  ». Demandons à être délivrés de tout péché, et qu'il n'en reste ni racine ni rameau ; que nous soyons « nettoyés de toute souillure de la chair et de l'esprit », (2Co 7 : 1) de toute pensée, parole ou action mauvaise ; que nous puissions « aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force et de toute notre pensée (Lu 10 : 27) ; » que tous « les fruits de I'Esprit » se trouvent en nous, non seulement « la charité, la joie, la paix », mais aussi « la patience, la douceur, la bonté, la fidélité, la bénignité, la tempérance (Gal 5 : 22)  ». Oui, prions Dieu de faire que toutes ces choses fleurissent, abondent et se multiplient de plus en plus en nous, jusqu'à ce que « l'entrée au royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ nous soit pleinement accordée (2Pi 1 : 11)  ».

 


Sermon 42 :           LES DESSEINS DE SATAN

2 Corinthiens 2,11

1750

 

Nous n'ignorons pas ses desseins. 2Co 2 : 11

 

(Le mot grec employé ici par saint Paul est rendu dans nos versions françaises par desseins : il signifie pensées, intentions, inventions. Ce dernier sens se rapproche beaucoup de la traduction anglaise (devices) sur laquelle est fondé le sermon de J. Wesley. Trad.)

 

Les inventions que, dans son habileté, le dieu de ce monde emploie pour essayer de faire périr les enfants de Dieu, ou tout au moins de tourmenter ceux qu'il ne peut faire périr, de les embarrasser et de les retarder dans la course qui leur a été proposée, ces inventions sont aussi innombrables que les étoiles du ciel ou les sables de la mer. Mais je ne me propose de parler ici que d'une seule de ces inventions, laquelle, toutefois, revêt diverses formes dans l'application, et qui tend à « diviser contre lui-même (Mat 12 : 25 : 26) » l'Evangile, à en démolir une portion en se servant pour cela de l'autre.

 

Le royaume intérieur des cieux, celui qui est établi dans le cœur de tous ceux qui se repentent et croient à l'Evangile, « consiste en justice, paix et joie par le Saint-Esprit (Ro 14 : 17)  ». Le plus petit « enfant en Christ (1Co 3 : 1) », sait par expérience que nous jouissons de ces biens dès l'instant où nous croyons en Jésus. Mais ce ne sont là que les prémices de son Esprit ; ce n'est pas encore la moisson. Et, quoique ces bénédictions soient plus grandes qu'on ne saurait le penser, nous espérons voir de plus grandes choses encore. Nous comptons arriver à aimer le Seigneur notre Dieu, non seulement comme nous le faisons actuellement, d'une affection sincère, quoique faible, mais bien « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre pensée et de toute notre force (Mr 12 : 30)  ». Nous attendons de Dieu la grâce d' « être toujours joyeux, de prier sans cesse, et de rendre grâces en toutes choses ; car c'est la volonté de Dieu en Jésus-Christ à notre égard (1Th 5 : 16-18) »

 

Nous comptons être rendus « parfaits dans l'amour (1Jn 4 : 18) » dans « l'amour qui bannit toute crainte accompagnée de peine » et tout désir qui ne tend pas à glorifier celui que nous aimons, qui ne tend pas à l'aimer et à le servir de plus en plus. Nous nous attendons à éprouver un tel accroissement de la connaissance et de l'amour de notre Dieu Sauveur que nous pourrons « marcher dans la lumière comme il est lui-même dans la lumière (1Jn 1 : 7)  ». Nous croyons qu'il nous sera donné d' « avoir les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus (Phi 2 : 5) », d'aimer tous les hommes assez pour être prêts à « donner notre vie (Jea 15 : 13 ; 1Jn 3 : 168) » pour eux, assez pour être par cet amour délivrés de la colère et de l'orgueil, et de toute autre disposition malveillante. Nous comptons être « purifiés de toutes nos idoles (Eze 36 : 25) », et « de toute souillure de la chair et de l'esprit (2Co 7 : 1) », être nettoyés de toutes nos impuretés tant intérieures qu'extérieures, enfin être « purifiés comme lui aussi est pur (1Jn 3 : 3)  ».

 

Nous comptons sur la promesse de celui qui ne peut mentir, qu'un jour viendra certainement où, par toutes nos paroles comme par toutes nos actions, nous ferons sa sainte volonté sur la terre comme elle est faite dans le ciel ; où « nos discours seront toujours accompagnés de grâce et assaisonnés de sel, de manière que nous sachions répondre à chacun comme il faut (Col 4 : 6) ; » où, « soit que nous mangions, ou que nous buvions, on que nous fassions quelque autre chose, nous ferons tout pour la gloire de Dieu (1Co 10 : 31) ; » où, enfin, « soit par nos paroles, soit par nos actions, nous ferons tout au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces par lui à Dieu notre Père (Col 3 : 17).

 

Eh bien, l'invention capitale de Satan consiste à détruire l'œuvre que Dieu a déjà faite dans notre âme, ou du moins à en retarder le développement, par l'attente même où nous sommes d'une œuvre plus grande. Je me propose donc en ce moment, d'abord, de signaler les divers moyens qu'il emploie pour atteindre ce but ; ensuite, d'indiquer comment nous pouvons repousser ces traits enflammés du Malin, et même nous élever plus haut à l'aide de ce qu'il avait préparé pour nous faire tomber.

 

I

 

Je dois donc, tout d'abord, signaler les divers moyens employés par Satan pour essayer de ruiner l'œuvre que Dieu a déjà faite dans notre âme, ou tout au moins d'en retarder le développement par le fait même de notre attente d'une œuvre plus grande. En premier lieu, il s'efforce de rabattre la joie que nous avons dans le Seigneur en nous invitant à considérer combien nous sommes par nous-mêmes vils, pécheurs et indignes, et qu'il faut que nous soyons bien autrement changés que nous ne le sommes, sans quoi nous ne saurions voir le Seigneur. Si nous étions assurés que, jusqu'à l'heure de la mort, nous devons demeurer ce que nous sommes, peut-être trouverions-nous dans cette nécessité une sorte de consolation, si faible qu'elle fût. Mais nous savons que nous ne sommes pas condamnés à rester dans cet état ; nous sommes certains qu'un plus grand changement doit se produire et que, si le péché n'est pas entièrement anéanti dès cette vie, nous ne pourrons voir Dieu dans sa gloire. Notre adversaire rusé en profite pour rabattre la joie que pourrait nous causer ce que nous avons déjà obtenu, en nous rappelant dans un but pervers tout ce que nous ne possédons pas et la nécessité absolue de le posséder. Il arrive donc que nous ne pouvons pas être joyeux à cause de ce que nous avons, parce qu'il y a bien davantage que nous n'avons pas. Nous ne pouvons plus savourer comme il faut la bonté de Dieu qui a fait pour nous de si grandes choses, parce qu'il en reste de beaucoup plus grandes qu'il n'a pas encore faites. Il arrive même que plus Dieu produit en nous une profonde conviction de notre manque de sainteté actuel, plus nous avons dans le cœur un ardent désir de cette sainteté complète qu'il a promise, et plus aussi nous sommes tentés de faire peu de cas des dons accordés par le Seigneur, et de ne pas apprécier à sa juste valeur ce que nous avons déjà reçu, à cause de ce que nous n'avons pas reçu.

 

Mais si Satan peut gagner ce point de rabattre notre joie, il s'attaquera bientôt à notre paix. Il nous suggérera des pensées comme celles-ci : « Es-tu en état de voir Dieu ? Il a les yeux trop purs pour voir le mal (Hab 1 : 13). Comment donc oserais-tu t'imaginer qu'il te contemple avec approbation ? Dieu est saint : tu es impur. Quelle union y a-t-il entre la lumière et les ténèbres ? (2Co 6 : 14) Comment serait-il possible que, souillé comme tu l'es, tu possédasses la faveur de Dieu ? Sans doute tu aperçois le but, le prix de ta céleste vocation ; mais ne vois-tu pas qu'il est bien loin de toi ? Et comment peux-tu croire que tous tes péchés sont effacés ? Ne faut-il pas, avant cela, que tu sois plus prés de Dieu, que tu lui ressembles davantage ? » C'est ainsi qu'il s'efforcera, non seulement d'ébranler votre paix, mais d'en renverser même les fondements, de vous ramener par degrés et insensiblement à votre point de départ, c'est-à-dire à chercher la justification par vos œuvres ou par votre propre justice, à chercher en vous-mêmes ce qui vous fera agréer par Dieu ou tout au moins quelque chose d'indispensable pour que vous soyez agréés.

 

Et si nous tenons bon, si nous disons : « Personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, qui est Jésus Christ (1Co 2 : 11) ; » je suis « justifié gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ (Ro 3 : 23) ; » Satan nous répliquera sans se lasser : « Mais on connaît. l'arbre par ses fruits. Portes-tu les fruits de la justification ? As-tu les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus ? Es-tu mort au péché et, vivant pour la justice ? As-tu été rendu conforme à Christ dans sa mort et connais-tu le pouvoir de sa résurrection ? » Alors, comparant en nous-mêmes les faibles résultats obtenus avec l'ampleur des promesses, nous serons tout près d'arriver à ces tristes conclusions : « Bien certainement Dieu ne m'a pas dit que tous mes péchés m'étaient pardonnés ! Bien certainement je n'ai pas obtenu la rémission de mes fautes. Car quelle part ai-je dans l'héritage des saints ? »

 

Mais c'est surtout au moment de la maladie et de la souffrance que Satan y insistera de toutes ses forces : « Celui qui ne peut mentir n'a-t-il pas dit : Sans la sanctification, personne ne verra le Seigneur ? (Heb 12 : 14) Et toi, tu n'es pas saint ! tu le sais bien, car tu n'ignores pas que la sainteté, c'est une ressemblance parfaite avec Dieu. Et combien tu es au-dessous de cela : à peine l'entrevois-tu ! Tune peux pas y arriver. Ainsi tous tes efforts ont été vains. Tout ce que tu as enduré, tu l'as enduré pour néant. Tu as dépensé tes forces inutilement. Tu es encore dans tes péchés, et tu y périras finalement ! » Et c'est de cette façon que, si vous ne tenez pas vos regards invariablement fixés sur celui qui a porté vos péchés, Satan vous ramènera sous le joug de cette « crainte de la mort », par laquelle si longtemps vous fûtes « assujettis à la servitude (Heb 2 : 15)  ». C'est ainsi qu'il diminuera, s'il ne les détruit pas entièrement, la paix aussi bien que la joie que vous aviez dans le Seigneur.

 

Mais le chef-d'œuvre de sa ruse est encore à venir. Non content de battre en brèche votre paix et votre joie, il portera ses efforts encore plus loin, jusqu'à assaillir votre justice elle-même. Il tâchera d'ébranler et, s'il le peut, de ruiner la sainteté que vous avez déjà obtenue, et cela en profitant de cette espérance même que vous avez de recevoir davantage, de posséder un jour l'image parfaite du Seigneur.

 

Le procédé qu'il emploie pour atteindre son but a été partiellement indiqué dans les remarques qui précèdent. Car, tout d'abord ; lorsqu'il s'attaque à votre joie dans le Seigneur, il s'attaque du même coup à votre sainteté, attendu que la joie du Saint-Esprit contribue admirablement à entretenir toutes les dispositions saintes ; attendu qu'elle est un instrument précieux entre les mains de Dieu pour avancer son œuvre dans l'âme croyante. Celle joie aide puissamment à pratiquer la sanctification tant extérieure qu'intérieure. Elle affermit nos mains pour que nous poursuivions « les œuvres de notre foi et les travaux de notre charité (1Th 1 : 3) », pour que nous combattions courageusement. « dans le bon combat de la foi, remportant la vie éternelle (1Ti 6 : 12)  ». Dieu a expressément voulu que celle joie fit contrepoids à nos souffrances du dedans et du dehors, et que, par son moyen ; fussent « fortifiés, les mains qui sont affaiblies et les genoux qui sont relâchés (Heb 12 : 12)  ». Conséquemment tout ce qui tend à diminuer notre joie dans le Seigneur, met obstacle dans la même mesure à notre sanctification. Et c'est de cette manière que Satan, en ébranlant notre joie, entrave aussi notre sanctification.

 

Les mêmes effets se produiront s'il réussit, de quelque façon que ce soit, à détruire ou à ébranler notre paix. Car la paix de Dieu est, elle aussi, un moyen précieux d'imprimer plus parfaitement l'image de Dieu en nous. Rien peut-être ne contribue plus au développement de la sainteté que cette tranquillité d'esprit permanente, cette sérénité d'une âme qui s'appuie sur Dieu, ce repos si calme qu'on trouve dans le sang de Jésus. Privés de cela, nous ne pouvons guère croître en grâce et dans la connaissance vitale de notre Seigneur Jésus-Christ. Car toute crainte, sauf pourtant la crainte filiale et pleine de tendresse, glace et engourdit l'âme. Elle arrête le jeu de tous les ressorts de la vie spirituelle ; elle suspend les battements du cœur dans son élan vers Dieu. Le doute embourbe l'âme en quelque sorte, et elle reste là attachée à l'ornière. Nos progrès dans la sainteté sont donc entravés dans la mesure où nous sommes sous l'empire de l'un ou l'autre de ces sentiments.

 

En même temps qu'il s'efforce de trouver, dans notre conviction de la nécessité de l'amour parfait, un moyen d'ébranler notre paix par des doutes et des craintes, notre habile adversaire tache d'affaiblir ou même de détruire notre foi. C'est qu'en effet notre foi et notre paix sont étroitement liées, si étroitement qu'elles doivent subsister ou périr ensemble. Tant que la foi persiste, nous conservons la paix : notre cœur demeure ferme aussi longtemps qu'il croit au Seigneur. Mais si nous lâchons notre foi, notre confiance filiale en ce Dieu qui aime et qui pardonne, c'en est fait de notre paix ; car le fondement même en est renversé. Ce fondement est celui de notre sainteté aussi bien que celui de notre paix. Aussi tout ce qui l'ébranle ébranle en nous la base de notre sainteté. Sans cette foi, en effet, sans le sentiment constant que « Christ m'a aimé et s'est donné pour moi (Gal 2 : 20) », sans cette conviction permanente que Dieu, pour l'amour de Christ, est apaisé envers moi pécheur, il est impossible que j'aime Dieu. « Nous l'aimons parce qu'il nous a aimés le premier (1Jn 4 : 19) », et nous l'aimons d'autant plus que nous avons une conviction plus forte et plus nette du fait qu'il nous a aimés et nous a reçus en son Fils. Mais si nous n'aimons pas Dieu, nous ne pouvons aimer notre prochain comme nous-mêmes, et nous ne pouvons, conséquemment, posséder les dispositions convenables soit vis-à-vis de Dieu, soit vis-à-vis des hommes. Donc, tout ce qui affaiblit notre foi doit nécessairement au même degré entraver notre sanctification. Et c'est là le moyen le plus sûr et aussi le plus prompt de ruiner toute sainteté ; car cela n'agit pas seulement sur quelque trait du caractère chrétien, cela n'affecte pas seulement quelque grâce ou quelque fruit de l'Esprit : c'est un procédé qui, s'il peut réussir, déracinera en nous l'œuvre divine tout entière.

 

Il n'est donc pas étonnant que ce soit sur ce point que le prince des ténèbres de ce monde déploie toute sa puissance. C'est ce que notre expérience nous confirme. Il est, en effet, plus facile d'imaginer que de décrire la violence incroyable des tentations qui assaillent à cet égard ceux qui ont faim et soif de justice. Quand une clarté vive et puissante vient leur montrer, d'un côté, combien leur cœur est désespérément mauvais, et, de l'autre ; à quelle sainteté sans tache ils sont appelés en Jésus-Christ ; d'un côté, la profondeur de leur dépravation et leur éloignement absolu de Dieu, de l'autre, la hauteur de la gloire du Seigneur, de cette image du Saint des saints selon laquelle ils doivent être renouvelés : alors il arrive bien souvent que tout courage les abandonne et qu'ils seraient prêts à s'écrier : « C'est impossible pour Dieu lui-même ! » Ils semblent alors sur le point de renoncer à leur foi et à leur espérance, d'abandonner cette confiance à l'aide de laquelle ils pourront tout surmonter et tout faire par Christ qui les fortifie, cette confiance par laquelle, « après avoir fait la volonté de Dieu, ils remporteront l'effet de sa promesse (Heb 10 : 35,36)  ».

 

S'ils « conservent jusqu'à la fin ce qui les soutient dès le commencement (Heb 3 : 14) », ils remporteront certainement l'effet de la promesse de Dieu qui embrasse et le Temps et l'Éternité. Mais voici un autre piège tendu devant nos pas. Tandis que nous soupirons ardemment après la réalisation de cette promesse en ce qui touche à la vie présente, après « la liberté glorieuse des enfants de Dieu (Ro 8 : 21) », il peut se faire que, sans nous en apercevoir, nous arrivions à négliger de penser à « la gloire à venir qui doit être manifestée (Ro 8 : 18)  ». Il se peut que nos regards se détournent insensiblement de cette couronne que le juste Juge a promis de donner au grand jour « à tous ceux qui auront aimé son avènement (2Ti 4 : 8) ; » et que nous cessions de contempler l'héritage incorruptible qui nous est réservé dans les cieux. Cela aussi serait au détriment de nos âmes et mettrait obstacle à notre sanctification. Car nous avons besoin, pour être soutenus en courant la course qui nous est proposée, de ne jamais perdre de vue le but. Ce fut ainsi encouragé et « parce qu'il avait en vue la rémunération » que Moïse autrefois « choisit, d'être affligé avec le peuple de Dieu plutôt que de jouir pour un peu de temps des délices du péché, regardant l'opprobre de Christ comme des richesses plus grandes que les trésors de l'Égypte

Il est même dit de celui qui fut plus grand que Moïse, que, « à cause de la joie qui lui était proposée, il a souffert la croix, méprisant l'ignominie, et s'est assis à la droite du trône de Dieu (Heb 12 : 2) » Nous pouvons apprendre par cela qu'à plus forte raison nous avons besoin de regarder à la joie qui nous est proposée, afin que nous puissions porter la croix, quelle qu'elle soit, que nous imposera la sagesse divine, et marcher à la gloire par la sainteté.

 

Tout en tendant à cette gloire aussi bien qu'à la glorieuse liberté qui y conduit, nous pouvons être exposés à tomber dans un autre piège du Diable, piège au moyen duquel il tâche d'enlacer les enfants de Dieu. C'est de prendre trop « souci du lendemain (Mat 6 : 34) » et d'oublier de mettre à profit « aujourd'hui (Heb 3 : 13)  ». Nous pourrions vivre dans l'attente de l'amour parfait et ne pas mettre en œuvre l'amour déjà répandu dans nos cœurs. Il ne manque pas d'exemples de personnes qui ont de cette façon reçu un grand dommage. Elles étaient tellement préoccupées de ce qu'elles devaient recevoir plus tard, qu'elles en négligeaient absolument ce qu'elles avaient déjà reçu. Dans leur attente de recevoir cinq talents de plus, elles ont enterré leur unique talent, ou du moins elles ne l'ont pas fait valoir, comme elles auraient pu le faire, à la gloire de Dieu et pour le bien de leurs propres âmes.

 

C'est ainsi que l'ennemi rusé de Dieu et des hommes s'efforce de rendre inutile le conseil de Dieu, en divisant l'Evangile contre lui-même, de façon à ce qu'une portion en renverse l'autre, le commencement de l'œuvre du Seigneur dans l'âme étant ruiné par l'attente même d'une œuvre plus parfaite. Nous venons de voir quelques-uns des moyens par lesquels il cherche à atteindre ce résultat : il tâche de tarir pour nous les sources de la sainteté. Mais il y arrive aussi par une méthode plus directe, c'est-à-dire en nous faisant trouver dans cette espérance bénie une occasion de nous laisser aller à des sentiments contraires à la sainteté.

 

Par exemple, lorsque notre cœur a faim et soif de l'accomplissement de toutes « les grandes et précieuses promesses (2Pi 1 : 4) » quand nous soupirons après la plénitude de Dieu comme le cerf après les eaux courantes, quand notre âme, pleine d'ardents désirs, s'écrie « Pourquoi son char tarde-t-il à venir ? (Jug 5 : 28) » Satan ne laisse pas échapper cette occasion de nous provoquer au murmure contre Dieu. En pareil cas, il déploie toute son habileté, toutes ses ressources, pour nous amener, si possible, dans un moment de surprise, à nous plaindre de ce que le Seigneur diffère ainsi sa venue ; il tâchera de produire chez nous tout au moins un peu de mécontentement et d'impatience, peut-être de l'envie à l'égard de ceux que nous croyons avoir déjà obtenu le prix de leur céleste vocation. Il sait parfaitement qu'en donnant lieu à quelqu'un de ces mauvais sentiments, nous démolissons l'édifice que nous voudrions bâtir. Une telle manière de rechercher la sainteté parfaite fait que nous en sommes plus loin qu'auparavant. Il y a même grand danger que notre « dernière condition ne devienne pire que la première (2Pi 2 : 29) », comme pour ceux au sujet desquels l'apôtre écrivait ces paroles terribles : « Il leur eût mieux valu de n'avoir point connu la voie de la justice que de se détourner, après l'avoir connue, du saint commandement qui leur avait été donné (2Pi 2 : 21).

 

Satan compte aussi obtenir de cette façon un autre avantage, qui est de mettre le bon chemin en mauvais renom. Il sait bien que fort peu de personnes peuvent (sans parler d'un trop grand nombre qui pourraient, mais ne veulent pas) distinguer entre l'abus éventuel d'une doctrine et sa tendance naturelle. Il profite de cela pour confondre perpétuellement les deux choses à propos de la doctrine de la perfection chrétienne, afin d'inspirer aux hommes qui ne se tiennent pas en garde, des préventions contre les précieuses promesses du Seigneur. Et combien souvent, combien généralement, j'allais dire combien invariablement il y réussit ! Car, où sont ceux qui, après avoir constaté quelques conséquences fâcheuses résultant accidentellement de cette doctrine, ne vont pas tout droit à cette conclusion que c'est là sa tendance naturelle, et ne s'empressent pas de dire « Voyez quels fruits cette doctrine porte ! » entendant par là que tels sont ses fruits naturels et nécessaires. Mais ce n'est pas cela : ce sont des fruits qui peuvent provenir accidentellement de l'abus d'une vérité importante et précieuse. Or, l'abus d'une doctrine biblique quelconque n'entraîne pas la suppression de son usage. L'infidélité de l'homme qui corrompt son droit chemin, n'anéantit pas non plus la promesse de Dieu. Oh non ! que Dieu soit reconnu véritable et tout homme menteur. La parole de l'Eternel subsistera. « Celui qui a fait les promesses est fidèle (Heb 10 : 23) », « et il le fera aussi (1Th 5 : 24)  ». Ne nous laissons pas entraîner à « abandonner jamais les espérances de l'Evangile (Col 1 : 23) » Tâchons plutôt de découvrir comment on peut repousser ces traits enflammés du Malin et même faire de plus grands progrès au moyen des choses sur lesquelles Satan comptait pour nous faire tomber. Tel est le.second point que nous voulons examiner.

 

lI

 

Et d'abord, Satan vient-il essayer de rabattre votre joie qui est dans le Seigneur, en vous rappelant votre état de péché et en y ajoutant ceci que, sans une sainteté complète et parfaite, personne ne verra le Seigneur ! Vous pouvez lui renvoyer son projectile aussi longtemps que, par la grâce de Dieu, tout en sentant profondément votre indignité, vous vous réjouirez d'autant plus dans l'espérance ferme que vous serez délivrés de tout cela. Tant que vous retiendrez cette espérance, tout mauvais sentiment que vous éprouvez peut servir non à diminuer, mais à augmenter votre joie pleine d'humilité. Car vous pouvez dire : « Ceci, et cela encore, doit être anéanti par la présence du Seigneur. Comme la cire fond au feu, ainsi tout ce mal fondra devant sa face ». De cette façon, plus est grand le changement qui doit s'accomplir encore dans votre âme, et plus vous devez triompher en l'Eternel et vous réjouir dans le Dieu de votre salut, en celui qui a déjà fait pour vous de si grandes choses et qui en fera d'encore plus grandes.

 

En second lieu, si Satan cherche à ébranler violemment votre paix par des insinuations comme celle-ci : « Dieu est saint ; toi tu ne l'es pas. Tu es à une distance infinie de cette sanctification sans laquelle tu ne peux voir Dieu. Comment donc pourrais-tu jouir de sa faveur ? Comment peux-tu te figurer que tu es justifié ? » prenez d'autant plus garde de vous tenir fermement attachés à ceci : « Ce n'est pas par des œuvres de justice que j'ai pu faire que je puis être trouvé en lui (Phi 3 : 9), être « reçu en son bien-aimé (Eph 1 : 6 — d'après la version anglaise.) », ayant, non ma propre justice pour cause absolue ou partielle de ma justification devant Dieu, mais la justice « qui vient de la foi en Christ, savoir la justice qui vient de Dieu par la foi (Phi 3 : 9)  ». Oh ! que cette vérité soit comme un collier à votre cou ; écrivez-la sur les tables de vos cœurs ; portez-la comme un bracelet autour de votre bras, comme un fronteau entre vos yeux : « Je suis justifié gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ (Ro 3 : 23) » Appréciez et chérissez toujours plus cette précieuse vérité : « Vous êtes sauvés par grâce par la foi (Eph 2 : 8)  ». Admirez de plus en plus la libéralité de la grâce de Dieu, en ce qu'il « a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point mais qu'il ait la vie éternelle (Jea 3 : 16)  ». C'est ainsi que le sentiment, de votre misère d'un côté et d'un autre votre attente de la sainteté contribueront l'un et l'autre à affermir votre paix et à la rendre « comme un fleuve (Esa 48 : 18)  ». Alors cette paix coulera avec un cours tranquille, malgré les montagnes de l'impiété, qui seront aplanies au jour où le Seigneur viendra prendre entière possession de votre cœur. Ni la maladie, ni la souffrance, ni l'approche de la mort ne pourront vous causer des doutes ou de la crainte. Vous savez que, pour Dieu, un jour, une heure, un instant sont comme mille ans. Il ne saurait être arrêté par des limites de temps dans l'œuvre qu'il lui reste à accomplir dans votre âme. Le moment voulu par Dieu est, toujours le meilleur moment. Ne te mets donc en peine, de rien. Expose-lui seulement tes besoins, sans te laisser aller au doute ou à la crainte, avec des actions de grâces, puisque tu sais d'avance qu'il ne t'épargnera aucun bien.

 

En troisième lieu, plus vous vous verrez tentés de jeter votre bouclier, d'abandonner votre foi, votre confiance en l'amour de Dieu, plus il vous faudra prendre garde de bien conserver « les choses auxquelles vous êtes parvenus (Phi 3 : 16 – d'après la version anglaise) », et plus vous devrez vous efforcer de « rallumer le don de Dieu qui est en vous (2Ti 1 : 6)  ». Ne lâchez jamais cette foi qui peut dire : « J'ai un avocat auprès du Père, Jésus-Christ le juste (1Jn 2 : 1) ; » « si je vis encore dans ce corps, je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est donné soi-même pour moi (Gal 2 : 20)  ». Que ce soit là ta gloire et ta couronne de joie. Et prends garde « que personne ne prenne ta couronne (Apo 3 : 11)  ». Retiens bien ceci : « Pour moi, je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'il demeurera le dernier sur la terre (Job 19 : 25) » et ceci : « J'ai maintenant la rédemption par son sang la rémission des péchés (Eph 1 : 7)  ». Alors, rempli de toute sorte de paix et de joie en croyant, cours, dans cette paix et cette joie de la foi, cours vers le renouvellement de ton âme tout entière à l'image de celui qui te créa. Et, en attendant cela, crie continuellement à Dieu pour qu'il te fasse voir le prix de ta vocation céleste, non pas tel que Satan te le montre, sous une forme terrible et épouvantable, mais dans la beauté si réelle qui lui appartient ; non pas comme quelque chose qu'il te faut posséder sous peine d'aller en enfer, mais comme une grâce que tu peux recevoir et qui te conduira au Ciel. Considère-le comme le don le plus digne d'envie que Dieu ait en réserve dans les trésors de ses grandes miséricordes. Car si tu l'aperçois ainsi sous son vrai jour, tu auras toujours plus faim et soif de le posséder ; ton âme entière soupirera après Dieu et après cette glorieuse conformité à son image. Et, ayant obtenu par la grâce de Dieu une espérance ferme de ces bénédictions et une puissante consolation, ton cœur ne sera plus lassé ni languissant ; tu marcheras en avant jusqu'à ce que tu atteignes le but.

 

Soutenu par cette force que donne la foi, cours aussi vers la gloire. A vrai dire, ces deux buts n'en font qu'un ; Dieu a, dès le commencement, uni ces trois choses pardon, sainteté, ciel. Et pourquoi l'homme les séparerait-il ? Gardons-nous en bien ! Ne brisons pas un seul anneau de cette chaîne d'or : « Dieu m'a pardonné pour l'amour de Christ ; il me transforme maintenant à son image ; bientôt il me rendra digne de lui et m'admettra en sa présence. Il m'a justifié par le sang de son Fils, et quand je serai pleinement sanctifié par son Esprit, je ne tarderai pas à monter à la nouvelle Jérusalem, à « la cité du Dieu vivant (Heb 12 : 22)  ». Oui, dans peu de temps je parviendrai « à l'assemblée et à l'Eglise des premiers-nés..., à Dieu le juge de tous et à Jésus le médiateur de la nouvelle alliance (Heb 12 : 23)  ». Bientôt les ombres

vont se dissiper ; bientôt luira sur moi le jour l'Eternité ! Bientôt je boirai à ce « fleuve d'eau vive qui sort du trône de Dieu et de l'Agneau (Apo 22 : 1)  ». Là tous « ses serviteurs le serviront ; ils verront sa face, et son nom sera écrit sur leurs fronts. Il n'y aura plus là de nuit, et ils n'auront point besoin de lampe ni de la lumière du soleil parce que le Seigneur Dieu les éclairera ; et ils règneront aux siècles des siècles (Apo 22 : 3,5)  ».

 

Quand vous aurez ainsi « goûté la bonne parole de Dieu, et les puissances du monde à venir (Heb 6 : 5) », vous ne pourrez plus murmurer contre le Seigneur de ce que vous n'êtes pas encore en état de participer à l'héritage des saints dans la lumière. Au lieu de vous plaindre de ce que vous n'êtes point encore pleinement délivrés, vous louerez Dieu de ce qu'il vous a délivrés au point où vous l'êtes. Vous bénirez le Seigneur pour ce qu'il a fait, et vous regarderez cela comme les arrhes de ce qu'il va faire. Vous ne vous impatienterez pas contre lui de ce que vous n'êtes pas encore transformés : vous le bénirez de ce que vous devez l'être, de ce que le salut, la délivrance de tout péché, est maintenant plus près de vous que lorsque vous avez cru (Ro 13 : 11). Au lieu de vous tourmenter inutilement de ce que le moment n'est pas encore tout à fait arrivé, vous l'attendrez paisiblement, calmement, sachant qu'il viendra et ne tardera point (Heb 10 : 37). Vous pouvez donc endurer bravement le présent, le fardeau du péché qui reste encore en vous, d'autant plus qu'il n'y doit pas toujours rester. Encore un peu de temps, et il disparaîtra entièrement. Sachez seulement attendre le moment du Seigneur ; fortifiez-vous et il consolera votre cœur ; mettez votre confiance en l'Éternel.

 

Et si vous en rencontrez qui vous paraissent, autant que vous pouvez en juger (car Dieu seul sonde les cœurs), déjà en possession de ce qu'ils avaient espéré, déjà perfectionnés dans l'amour, loin d'être jaloux de la grâce que Dieu leur a accordée, réjouissez-vous-en et que votre cœur y trouve de la consolation. Glorifiez Dieu à leur sujet. « Quand un membre est honoré, tous les autres membres n'en ont-ils pas la joie ? (1Co 12 : 26) » Au lieu d'éprouver de l'envie ou de vous laisser aller à des pensées de méfiance à leur égard, bénissez Dieu pour cet encouragement. Réjouissez-vous de ce que Dieu vous donne là une nouvelle preuve de la fidélité avec laquelle il accomplit toutes ses promesses. Et faites d'autant plus d'efforts « pour parvenir à ce pourquoi Jésus Christ vous a pris à lui (Phi 3 : 12 – d'après la version anglaise »

 

Pour qu'il en soit ainsi, rachetez le temps. Profitez du moment présent. Saisissez toutes les occasions d'avancer dans la grâce et de faire du bien. Que la pensée que vous pourrez recevoir plus de grâces demain, ne vous fasse pas négliger celles d'aujourd'hui. Vous avez actuellement un talent ; si vous espérez en obtenir cinq, raison de plus pour que vous fassiez valoir celui que vous avez. Plus vous comptez recevoir du Seigneur plus vous devez travailler pour lui dès maintenant. A chaque jour suffit sa grâce. Dieu répand sur vous ses bienfaits en ce moment ; en ce moment donc montrez-vous économe fidèle des grâces accordées par le Seigneur aujourd'hui. Quel que puisse être demain, il faut qu'aujourd'hui vous « apportiez tous vos soins à ajouter à votre foi le courage, la tempérance, la patience, l'amour fraternel (2Pi 1 : 5-7) », et la crainte de Dieu, jusqu'au jour où vous arriverez à l'amour pur et parfait. « Que ces choses soient en vous et qu'elles y abondent (2Pi 1 : 8) » dés aujourd'hui. Ne soyez aujourd'hui ni paresseux ni stérile. « Et, par ce moyen, l'entrée au royaume éternel de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ vous sera pleinement accordée ( (2Pi 1 : 11)  ».

 

En dernier lieu, si par le passé vous avez abusé de cette glorieuse espérance d'être un jour saint comme lui est saint, n'allez pas la rejeter loin de vous pour cela. Que l'abus cesse, et que l'usage soit maintenu. Oui, usez-en aujourd'hui pour la plus grande gloire de Dieu et pour le bien de votre propre âme. Dans une foi inébranlable, dans une parfaite sérénité d'âme, dans la pleine assurance que donne l'espérance, étant toujours joyeux à cause de ce que Dieu a déjà fait, marchez vers la perfection. Et ; croissant de jour en jour dans la connaissance de notre Seigneur Jésus-Christ, allant de force en force, dans la résignation, dans la patience, dans une humble reconnaissance pour ce que vous avez obtenu et pour ce que vous obtiendrez encore, courez. « la course qui vous est proposée, regardant à Jésus (Heb 12 : 1,2) », jusqu'à ce qu'enfin, par l'amour parfait, vous entriez dans sa gloire !

 


Sermon 43 :           LE CHEMIN DU SALUT D'APRES LA BIBLE

Ephésiens 2,8

1765

 

Vous êtes sauvés par la foi. (Eph 2 : 8)

 

Rien de plus embrouillé, rien de plus abstrait, de moins intelligible que la religion telle qu'on l'a souvent représentée ! Et ceci est vrai, non seulement de la religion des païens décrite par ses organes les plus sages, mais encore de celle de gens qui, jusqu'à un certain point, étaient des chrétiens, qui même ont eu de la célébrité dans la chrétienté et semblaient être les colonnes du christianisme. Et pourtant, qu'elle est simple et facile à comprendre, la vraie religion de Jésus-Christ ! A condition toutefois qu'on la cherche là où elle apparaît sous ses formes primitives, dans les oracles divins. Celui dont la sagesse a créé et régit l'univers, a soigneusement. adapté cette religion aux ressources limitées de l'intelligence humaine, telle que nous la connaissons, dans son état de déchéance. Ce fait apparaît clairement dès qu'on considère, d'un côté, le but qu'elle se propose et de l'autre, les moyens qu'elle emploie pour arriver à ce but. Ce but, c'est pour tout dire en un mot, le salut ; le moyen d'y parvenir, c'est la foi.

 

On peut voir du premier coup d'oeil que ces deux petits mots : Salut et Foi, résument toute la Bible et contiennent, en quelque sorte, la moëlle de toutes les Ecritures. Il nous importe d'autant plus de nous préserver de toute erreur à leur sujet, et de nous faire une idée juste et complète du sens de l'un et de l'autre.

 

Appliquons-nous donc à rechercher ce que c'est que le salut, quelle est la foi par le moyen de laquelle nous sommes sauvés, et enfin de quelle façon elle nous sauve.

 

I

 

Nous rechercherons, en premier lieu, ce que c'est que le salut. Celui dont il s'agit dans le texte, n'est pas ce qu'on a souvent désigné par ce mot ; c'est-àdire l'entrée de l'âme dans le ciel, dans le bonheur éternel. Ce n'est pas la possession de ce paradis que notre Seigneur appela « le sein d'Abraham (Lu 16 : 22)  ». Ce n'est pas une bénédiction qui se reçoive de l'autre côté du tombeau ou, comme on dit vulgairement, dans l'autre monde. Les termes eux-mêmes de notre texte décident irrévocablement la question : « Vous êtes sauvés ». La chose n'est pas dans l'avenir ; c'est quelque chose d'actuel ; c'est une grâce, que la miséricorde gratuite du Seigneur nous accorde dès à présent. Il y a plus ; on eût pu traduire avec tout autant de raison : « Vous avez été, sauvés ». Ainsi le salut dont il s'agit ici comprendrait l'œuvre de Dieu tout entière, depuis l'apparition des premiers rayons de la grâce dans l'âme humaine jusqu'à son plein couronnement dans la gloire.

 

Si nous considérons cette œuvre dans toute son étendue, nous prendrons pour point de départ les opérations de ce qu'on a souvent nommé la conscience naturelle, mais qu'on appelle avec plus de raison la grâce prévenante ; ce sont ces attraits du Père, ces aspirations après  Dieu qui, si nous y obéissons, iront toujours croissant ; c'est cette lumière dont le Fils de Dieu « éclaire tout homme qui vient au monde (Jea 1 : 9) », et qui lui enseigne à « faire ce qui est droit, à aimer la miséricorde et à marcher dans l'humilité avec son Dieu (Mic 6 : 8) ; » ce sont enfin toutes les convictions que, de temps à autre, le Saint-Esprit : produit dans le cœur des hommes. Sans doute la plupart se hâtent de les étouffer ; et, peu à peu, ils finissent par oublier, ou tout au moins par nier, qu'elles se soient jamais produites chez eux.

 

Mais tenons-nous en au salut dont parle ici tout spécialement l'apôtre Paul. Ce salut peut se décomposer d'une manière générale en justification et sanctification.

 

Justification est synonyme de pardon. C'est la rémission de tous nos péchés et notre réconciliation avec Dieu ; car ces deux grâces sont nécessairement enchaînées l'une à l'autre. Le prix auquel elles nous ont été acquises, ce qu'on nomme communément la cause méritoire de notre justification, c'est le sang et la justice de Christ, ou, pour parler plus clairement, tout ce que Jésus a fait et a souffert pour nous jusqu'au moment où il « livra son âme (Esa 53 : 12) » pour les pécheurs. Les résultats immédiats de la justification sont la paix de Dieu, cette « paix qui surpasse toute intelligence (Phi 4 : 7) » et cette « joie ineffable et glorieuse (1Pi 1 : 8) », par laquelle « nous nous glorifions dans l'espérance de la gloire de Dieu (Ro 5 : 2)  ».

Lorsque nous sommes justifiés et, à vrai dire, dès le moment où nous le sommes, notre sanctification commence. Car alors nous naissons « de nouveau, d'en haut, de l'Esprit (Jea 3 : 3,5)  ». Il s'opère donc un changement réel aussi bien qu'un changement relatif. La puissance de Dieu nous régénère intérieurement. Nous sentons que « l'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné (Ro 5 : 5) », et qu'il y fait naître de l'affection pour tous les hommes, surtout pour les enfants du Seigneur. Cet amour exclut de notre âme l'amour du monde, l'amour des plaisirs, de la mollesse, des honneurs, de l'argent ; et il en bannit également l'orgueil, la colère, la volonté charnelle et autres vices. En un mot, il convertit notre caractère « terrestre, sensuel et diabolique (Jas 3 : 15) », en ces « sentiments que Jésus- Christ a eus (Phi 2 : 5)  ».

 

Qu'il paraît naturel à ceux chez qui se produit cette transformation, de supposer que tout péché a disparu de leur cœur, qu'il en a été complètement déraciné, qu'il ne s'y trouve plus ! Comme on fait volontiers alors ce raisonnement : « Je ne sens pas de péché en moi ; j'en suis donc exempt ! » Ce qui revient à dire : Il ne bouge pas, conséquemment il n'existe pas ; il est immobile, donc il est mort.

 

Mais on ne tarde guère à se désillusionner sur ce point ; on apprend bientôt que le péché n'était pas détruit, mais seulement suspendu en nous. La tentation revient et le péché revit, montrant par là qu'il n'était pas mort, mais uniquement engourdi. Alors on trouve en soi ces deux principes qui sont directement opposés l'un à l'autre, « la chair qui a des désirs contraires à ceux de l'Esprit (Gal 5 : 17) », la nature humaine résistant à la grâce divine. Ceux en qui cela se passe ne sauraient nier que, tout en possédant la même foi en Christ, le même amour pour Dieu, tout en éprouvant encore que « l'Esprit rend témoignage à leur esprit qu'ils sont enfants de Dieu (Ro 8 : 16) », ils ne ressentent aussi en eux-mêmes, tantôt de l'orgueil, tantôt de la volonté charnelle, ou bien de la colère ou de l'incrédulité. Ils sentent fréquemment l'un ou l'autre de ces penchants se remuer dans leur cœur, sans y gagner le dessus toutefois ; ces ennemis cachés les « poussent rudement pour les faire tomber ; mais l'Éternel les secourt (Ps 118 : 13)  ».

 

Avec quelle exactitude. Macaire (Saint Macaire, moine de la Thébaïde, mort vers 390.) décrivait, il y a quatorze siècles, ce qu'éprouvent les enfants de Dieu de nos jours ! « Les gens sans capacité (ou sans expérience) s'imaginent, dès que la grâce vient à opérer en eux, qu'ils sont sans péché. Mais les hommes qui sont plus avancés doivent avouer que nous6mêmes qui possédons la grâce divine, pouvons être assaillis par le mal. Car il est souvent arrivé parmi nous que des frères ont reçu une grâce si grande qu'ils affirmaient avoir été délivrés de tout péché. Cependant, au moment où ils s'en croyaient touT à fait affranchis, le mal qui sommeillait dans leurs cœurs s'est réveillé, et il s'en est peu fallu qu'ils n'aient été consumés ».

 

A partir de l'heure où nous naissons de nouveau, l'œuvre graduelle de notre sanctification s'accomplit. Nous apprenons « à mortifier (ou faire mourir) par l'Esprit les œuvres du corps (Ro 8 : 12) », les œuvres de notre mauvaise nature. Et mourant de plus en plus au péché, de plus en plus nous devenons vivants à Dieu. Nous marchons de grâce en grâce, ayant toujours soin de « nous abstenir de tout ce qui a quelque apparence de mal (1Th 6 : 22) », d'être « zélés pour les bonnes œuvres (Tit 2 : 14) », et de faire du bien à tous les hommes, selon que nous en avons l'occasion ; persévérant aussi dans les ordonnances de Dieu d'une façon irréprochable et l'adorant en esprit en en vérité ; et enfin, nous chargeant de notre croix et nous privant de tout plaisir qui ne nous ramène pas à Dieu.

 

C'est dans ces dispositions que nous attendons une entière sanctification, une délivrance complète de tous nos péchés, de l'orgueil, de la volonté charnelle, de la colère, de l'incrédulité ; c'est ainsi que, pour emprunter le langage de saint Paul, nous « tendons à la perfection (Heb 6 : 1)  ». Mais qu'est-ce donc que la perfection ? Ce mot a plusieurs sens distincts ; ici il veut dire amour parfait. C'est un amour qui bannit le péché, qui remplit le cœur, qui absorbe toute l'âme. C'est cet amour qui « est toujours joyeux, prie sans cesse et rend grâces à Dieu en toutes choses (1Th 5 : 16-18)  ».

 

II

 

Mais quelle est la foi qui nous procure ce salut ? tel est le second point que nous désirons examiner.

L'apôtre Paul définit la foi d'une manière générale en ces termes :  « une démonstration (ou conviction, car le mot grec peut se traduire de ces deux manières), une démonstration et une conviction divines des choses invisibles (Heb 11 : 1) », de celles que nous n'apercevons ni de nos yeux, ni par quelque autre de nos sens physiques. Dans la foi se trouvent donc réunies, d'un côté une démonstration surnaturelle de l'existence de Dieu et des choses qui se rapportent à lui, démonstration qui est pour l'âme une lumière spirituelle, et de l'autre une perception surnaturelle de cette démonstration, une vision surnaturelle de cette lumière. Aussi la parole de Dieu nous montre t-elle le Seigneur donnant d'abord la lumière, puis le pouvoir de la discerner. Saint Paul parle ainsi : « Dieu, qui a dit que la lumière sortit des ténèbres, a répandu sa lumière dans nos cœurs, afin que nous éclairions (ou soyons éclairés) par la connaissance de Dieu en présence de Jésus-Christ (2Co 4 : 6)  ». Et ailleurs : « Qu'il éclaire les yeux de votre esprit (Eph 1 : 18)  ». Cette double opération du Saint-Esprit, qui ouvre nos yeux et les illumine, nous rend capables d'apercevoir « les choses que l'oeil (de la chair) n'a point vues, ni l'oreille entendues (1Co 2 : 9)  ». Alors nous découvrons les choses invisibles de Dieu, ce monde spirituel qui nous environne, et que pourtant nos sens physiques et nos facultés naturelles ne discernent pas davantage que s'il n'existait point. Nous voyons alors le monde éternel apparaître à travers le voile qui sépare le temps de l'éternité. Les nuées et l'obscurité ne l'enveloppent plus pour nous ; déjà nous contemplons la gloire qui doit être un jour manifestée.

 

Mais si nous nous attachons au sens spécial du mot foi, nous définirons la foi : une démonstration et une conviction divines que, non seulement « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec soi (2Co 5 : 19) », mais encore que « le Fils de Dieu m'a aimé et s'est donné soi-même pour moi (Gal 2 : 20)  ». C'est par la foi (appelez cet acte l'essence de la foi ou l'une de ces applications, peu importe), c'est par la foi que nous recevons Jésus, que nous le recevons dans toutes ses fonctions, comme prophète, comme sacrificateur et comme roi. C'est par elle qu'il « nous est fait, de la part de Dieu, sagesse, justice, sanctification et rédemption (1Co 1 : 30)  ».

 

— « Mais, dira quelqu'un, est-ce là la, foi d'assurance ou la foi d'adhésion ? » Ces distinctions n'existent pas dans l'Ecriture Sainte. Saint Paul dit au contraire : « Il y a une seule foi, comme vous êtes appelés à une seule espérance par votre vocation  » ; il y a une seule foi chrétienne et salutaire, comme « il y a un seul Seigneur », en qui nous croyons, et « un seul Dieu et Père de tous (Eph 4 : 4-6)  ». Il est bien vrai que la foi suppose une assurance (ou démonstration, ce qui revient au même) que « le Fils de Dieu m'a aimé et s'est donné soi-même pour moi ». Car « celui qui croit (d'une foi véritable et aimante) a le témoignage en lui-même (1Jn 5 : 10) ; » « l'Esprit rend témoignage à son esprit qu'il est enfant de Dieu  » ; et, en lui donnant cette assurance, il lui inspire aussi une confiance filiale en Dieu. Mais, ne l'oublions pas, il est dans la nature même des choses que l'assurance précède cette confiance. Personne, en effet, ne saurait avoir en Dieu une confiance filiale s'il ne se sent déjà enfant de Dieu. Aussi la confiance, sous tous les noms qu'on voudra lui donner, n'est pas la première branche, le premier acte de la foi, comme quelques-uns le croient, mais seulement le second.

 

C'est par cette foi que nous sommes sauvés, justifiés et sanctifiés ; sauvés dans le sens le plus élevé de ce mot. Mais de quelle façon la foi nous justifie-t-elle, nous sanctifie t-elle ? telle est la troisième question à laquelle nous avons à répondre. Et attendu que c'est là le côté le plus important de notre sujet, il convient que nous lui accordions un examen plus spécial et plus complet.

 

III

 

Et d'abord, comment sommes-nous justifiés par la foi ? Quel sens faut-il attacher à cette expression ? Je réponds : « Celui-ci : que la foi est la condition, l'unique condition. Nul autre que le croyant n'est justifié ; sans la foi aucun homme ne reçoit cette grâce, mais c'est aussi l'unique condition, car la foi suffit, à elle seule, pour le justifié. Quiconque croit est justifié, quelles que soient les autres qualités qu'il possède ou ne possède pas. En d'autres termes, personne n'est justifié avant d'avoir cru, et tout homme qui croit est justifié dès le moment où il croit ».

 

— « Mais, dira quelqu'un, Dieu ne nous a-t-il pas aussi commandé de nous repentir, et même de « faire des fruits convenables à la repentance ? (Mat 3 : 8) » Par exemple, de cesser de mal faire et d'apprendre à bien faire ? Et n'est-il pas essentiel que nous fassions ces deux choses qu'il nous commande, si essentiel que, si nous négligeons volontairement soit de nous repentir, soit de porter des fruits de repentance, nous n'avons aucune raison de compter sur notre justification ? S'il en est ainsi, pourquoi dire que la foi est la seule condition de justification ? »

 

II est très certain, en effet, que Dieu nous commande et de nous repentir et de porter des fruits convenables à la repentance ; il est tout aussi évident que, si nous négligeons volontairement d'obéir à ces deux commandements, nous n'avons pas le droit de nous attendre à être justifiés ; d'où il suit que, jusqu'à un certain point et dans un certain sens, la repentance et les fruits de repentance sont nécessaires pour la justification. Mais ils ne le sont ni dans le même sens, ni au même degré que la foi. Ce n'est pas au même degré, car ces fruits ne sont exigés que conditionnellement, c'est-à-dire si le temps et l'occasion ont permis de les porter. Quand ces deux conditions font défaut, on peut être justifié sans cela, comme le fut le brigand sur la croix, (je ne sais si nous devrions dire le brigand, attendu qu'un écrivain de nos jours a découvert que c'était un personnage honnête et respectable.) Mais, dans aucun cas, on ne saurait être justifié sans la foi ; c'est une chose impossible. D'un autre côté, un homme pourrait montrer un repentir absolu et porter des fruits innombrables de repentance, tout cela ne servirait à rien ; tant qu'il ne croit pas, il n'est pas justifié. Mais du moment où il croit, il l'est, avec ou sans ses fruits, et même avec un degré plus ou moins grand de repentance. Ce n'est pas non plus dans le même sens que la foi et la repentance avec ses fruits sont nécessaires ; car le repentir et les œuvres qui s'y rattachent ne sont indispensables qu'accessoirement et pour conduire à la foi, tandis que celle-ci est nécessaire d'une façon directe et immédiate. La conclusion de tout ceci est donc que la foi est la seule condition immédiate et absolue de la justification.

 

- « Mais, ajoutera-t-on, croyez-vous aussi que l'on soit sanctifié par la foi ? Nous savons que vous croyez à la justification par la foi ; mais ne croyez-vous pas à la sanctification par les œuvres, et ne la prêchez-vous pas ? » Telle est l'accusation que ; depuis vingt-cinq ans, on lance contre moi avec assurance, avec violence même. Cependant, j'ai toujours prêché une doctrine diamétralement opposée, et je l'ai fait sur tous les tons. J'ai sans cesse déclaré, soit en public, soit en particulier, que la foi nous sanctifie comme elle nous justifie. Et, à vrai dire, l'une de ces grandes doctrines jette un jour merveilleux sur l'autre. Tout comme on est justifié par le moyen de la foi, on est aussi sanctifié par son moyen. Dans le second cas, comme dans le premier, elle est la condition, l'unique condition. Elle est la condition, parce que nul autre que le croyant n'est sanctifié, parce que sans la foi on ne saurait obtenir la sanctification. Elle est l'unique condition, parce qu'à elle seule elle suffit pour que nous soyons sanctifiés. Quiconque croit est sanctifié, quelles que soient les autres qualités qu'il possède ou qui lui manquent. En d'autres termes, personne n'est sanctifié avant d'avoir cru ; tout homme qui croit est sanctifié dès l'instant où il croit.

 

— « Mais n'y a-t-il pas une repentance qui suit la justification, comme il y en a une qui là précède ? Et

le devoir d'être « zélés pour les bonnes œuvres » n'est-il pas imposé à tous ceux qui ont obtenu le pardon ? » Les bonnes œuvres ne sont elles pas même si importantes que l'homme qui les négligerait volontairement n'aurait pas le droit de s'attendre à être jamais sanctifié dans toute l'étendue de ce mot ; c'est-à-dire perfectionné dans l'amour ? Il y a plus : pourrait-il même croître en grâce et dans la connaissance et l'amour, de notre Seigneur Jésus-Christ, ou même conserver les grâces qu'il a précédemment reçues de Dieu ? Peut-il persévérer sans cela dans la foi, ou conserver la faveur de Dieu ? N'est-ce pas là ce que vous admettez ; ce que vous affirmez constamment ? Mais s'il en est ainsi, comment ; pouvez-vous dire que la foi est la seule condition de la sanctification ?

 

Oui, sans doute, c'est là ce que j'admets et ce que j'affirme constamment comme étant la vérité divine. J'admets qu'il y a une repentance qui suit la justification, comme il y en a une qui la précède. J'admets que tous ceux qui ont été justifiés sont tenus d'être zélés pour les bonnes œuvres, et que celles-ci sont si nécessaires que l'homme qui les négligerait volontairement n'aurait plus le droit de s'attendre à être sanctifié. Je crois qu'il ne pourrait croître en grâce, croître à l'image de Dieu et dans les sentiments qui étaient en Jésus. J'admets même que, sans elles, il ne saurait conserver les grâces déjà reçues, ou persévérer dans la foi, ou demeurer dans la faveur de Dieu.

 

Mais que devons-nous conclure de cela, sinon que la repentance bien comprise, et la pratique de toutes les bonnes ceuvres, soit œuvres de piété, soit œuvres de charité, (œuvres qu'on peut appeler bonnes, puisqu'elles découlent de la foi), sont l'une et l'autre, dans un certain sens, nécessaires pour notre sanctification ?

 

J'ai dit : la repentance bien comprise. C'est qu'il ne faudrait pas confondre cette repentance-ci avec la première. Celle qui suit la justification différe considérablement de celle qui la précède ; car elle n'apporte à l'âme ni remords, ni sentiments de condamnation, ni appréhension de la colère de Dieu ; elle ne suppose pas nécessairement de doute quant à la faveur divine, ou cette « crainte qui est accompagnée de peine (1Jn 4 : 18)  ». C'est, à proprement parler, une conviction qu'opère en nous le Saint-Esprit, relativement au péché qui existe encore dans notre cœur, relativement à cette inclination charnelle qui, pour emprunter le langage de notre Eglise (L'Église anglicane.), « subsiste encore, même chez ceux qui sont régénérés », bien qu'elle n'y règne pas, bien qu'elle n'y ait plus de domination. La seconde repentance est une conviction intime de notre inclination naturelle au mal, de l'existence en nous d'un cœur prompt à se détourner de Dieu, et de cette disposition constante de la chair à s'opposer à l'esprit. A moins que nous ne veillons et ne prions sans cesse, ce cœur mauvais nous porte tantôt à l'orgueil, tantôt à la colère, tantôt encore à l'amour du monde, de la mollesse, ou des honneurs, ou à aimer les plaisirs plus que Dieu. Cette repentance est enfin la conviction que notre cœur est enclin à la rébellion, à l'athéisme, à l'idolâtrie, mais surtout à l'incrédulité qui, à chaque moment, de mille manières et sous mille prétextes divers, nous fait plus ou moins abandonner le Dieu vivant.

 

A cette conviction qu'il reste du péché dans nos cœurs, se joint une conviction non moins profonde qu'il en reste aussi dans notre conduite et que toutes nos actions, toutes nos paroles en sont entachées. Nous arrivons ainsi à démêler dans les meilleures de ces paroles, de ces actions, un alliage de mal ; c'est tantôt dans nos dispositions, tantôt dans notre intention, tantôt enfin dans l'exécution elle-même que se manifeste ce mal, ce quelque chose qui ne pourrait trouver grâce devant la justice divine, « si Dieu prenait garde (regardait rigoureusement) aux iniquités (Ps 130 : 3)  ». Là où nous y aurions le moins songé, nous découvrons l'empreinte funeste de l'orgueil ou de la volonté charnelle, de l'incrédulité ou de l'idolâtrie. Aussi advient-il alors que nous rougissons davantage de nos meilleures œuvres, que nous ne faisions jadis de nos péchés les plus grossiers. Bien loin de croire que ces œuvres possèdent quelque mérite, bien loin même de les regarder comme pouvant trouver grâce devant la justice divine, nous sentons que, n'était le sang de l'alliance, elles ne feraient qu'ajouter à notre condamnation devant le Seigneur.

 

L'expérience démontre qu'outre cette conviction, relative au péché qui reste encore dans notre cœur et s'attache à toutes nos paroles ; à tous nos actes ; outre le sentiment que nous serions frappés de condamnation si nous n'avions continuellement recours à l'aspersion du sang expiatoire, il entre encore un élément dans cette repentance : c'est la conviction de notre, impuissance, de l'incapacité absolue où nous nous trouvons de penser une bonne pensée, de concevoir un bon désir, à plus forte raison de prononcer une bonne parole ou d'accomplir une bonne œuvre, à moins que la grâce toute-puissante de Dieu ne nous y dispose tout d'abord, et ne nous soutienne ensuite jusqu'au bout.

 

— « Mais quelles sont donc les bonnes œuvres dont la pratique vous semble nécessaire pour notre sanctification ? » En premier lieu, il y a les œuvres de piété ; par exemple, la prière en public, en famille et en secret, la participation à la Cène du Seigneur, l'étude des Ecritures qui consiste à les entendre expliquer, à les lire et à les méditer, et l'emploi du jeûne et des abstinences, dans la mesure où le permet notre santé.

 

En second lieu viennent les œuvres de miséricorde, tant celles qui s'adressent au corps que celles qui ont en vue l'âme de nos semblables. A la première classe de ces œuvres appartiennent le soulagement des affamés et de ceux qui sont nus, l'hospitalité accordée aux étrangers et la visite des prisonniers ; des malades et de ceux qui sont affligés par diverses épreuves. A la seconde se rattachent les efforts faits pour instruire les ignorants, pour réveiller les pécheurs indifférents, pour stimuler les âmes tièdes, pour affermir ceux qui chancellent, pour encourager ceux qui se laissent abattre, pour secourir ceux qui sont tentés, enfin pour aider d'une façon quelconque à arracher des âmes à la mort éternelle. Telle est la repentance, tels sont les fruits de repentance qui sont nécessaires pour notre sanctification entière. Tel est le chemin où Dieu veut que ses enfants marchent pour arriver au salut parfait.

 

Tout ceci sert bien à montrer le caractère funeste de cette opinion, si inoffensive en apparence, qu'il ne reste pas de péché en celui qui a cru, que tout péché a été détruit depuis la racine jusqu'aux rameaux, dès le moment où il a été justifié. Cette doctrine, dispensant le croyant de la seconde repentance, lui ferme l'accès de la grâce de la sanctification ; car il n'y a pas lieu de se repentir quand on croit son cœur et sa conduite également exempts de péché, et il n'y a pas davantage lieu de se perfectionner dans l'amour, puisque la repentance est essentielle, indispensable en vue de ce perfectionnement.

 

De ce que nous avons dit on peut également tirer cette conclusion, qu'il ne saurait y avoir le moindre danger à attendre le salut parfait dans ces dispositions. A supposer que cette grâce n'ait jamais été reçue ou ne puisse s'obtenir, on ne perdrait pourtant rien à agir ainsi. Car le simple fait que nous attendons cette grâce nous excite à faire valoir tous les talents que Dieu nous a confiés, à les mettre tous à profit et de telle sorte que, lorsque notre Maître viendra, il puisse « retirer ce qui est à lui avec l'intérêt (Mat 25 : 27)  ».

 

Mais reprenons notre sujet. Bien que nous admettions que cette seconde repentance et ses fruits sont nécessaires pour le salut parfait, nous maintenons cependant que ce n'est ni dans le même sens, ni au même degré que la foi. Ce n'est pas au même degré ; car ces fruits ne sont exigés que conditionnellement ; c'est-à-dire en supposant qu'on en trouve le temps et l'occasion. Mais on ne saurait aucunement être sanctifié sans la foi. On aurait beau fournir une repentance aussi complète que l'on voudra la supposer, ou des fruits aussi abondants que possible, cela ne change rien à la chose ; on n'est sanctifié que lorsqu'on croit. Mais dès le moment où l'on croit, on est sanctifié, que l'on ait d'ailleurs porté ces fruits ou non. Ce n'est pas non plus dans le même sens ; car cette repentance et ces fruits ne sont nécessaires qu'accessoirement, pour l'entretien et l'accroissement de la foi, tandis que celle-ci est nécessaire d'une manière directe et absolue. D'où il suit que la foi est la seule condition directe et immmédiate de la sanctification.

 

— « Mais quelle est la foi spéciale, par le moyen de laquelle nous sommes sanctifiés, délivrés du péché et perfectionnés dans l'amour ? » C'est, une démonstration et une conviction divines des vérités suivantes. Premièrement, que Dieu l'a promise dans sa sainte parole. Impossible d'avancer d'un seul pas, tant que nous ne sommes pas convaincus de cela. Mars il me semble qu'il devrait suffire, pour assurer de ce fait un homme raisonnable, de cette promesse si ancienne :

« l'Eternel ton Dieu circoncira ton cœur et le cœur de ta postérité, afin que tu aimes l'Eternel ton Dieu de tout toit cœur et de toute ton âme (De 30 : 6)  ». Avec quelle clarté ces paroles expriment le perfectionnement de l'amour ! Avec quelle énergie elles indiquent la délivrance complète du péché ! En effet, aussi longtemps que le cœur est tout rempli d'amour, quelle place le péché y trouverait-il ?

 

C'est, en second lieu, la démonstration et la conviction divines de cette vérité que le Seigneur peut faire ce qu'Il a promis. Bien que nous croyons que c'est une rouvre « impossible quant aux hommes (Mr 10 : 27) » « de tirer une chose nette de ce qui est souillé (Job 14 : 4) », de purifier le cœur de tout péché et de le remplir de toute sainteté, cela ne doit pas nous embarrasser, puisque « toutes choses sont possibles à Dieu (Mr 10 : 27)  ». Et à coup sûr personne n'irait supposer que cette œuvre pût s'accomplir autrement que par la puissance du Tout-Puissant ! Mais que Dieu parle et la chose se fera « Dieu dit : Que la lumière soit ! et la lumière fut (Ge 1 : 3)  ».

 

C'est, en troisième lieu, la démonstration et la conviction divines de cette vérité qu'il peut et veut le faire maintenant. Et pourquoi pas maintenant ? Un moment n'est-il pas pour lui comme mille ans ? Il ne lui faut pas plus de temps que cela pour accomplir ce qu'Il veut accomplir. Il n'a pas non plus besoin d'attendre que les personnes qu'Il veut bénir soient plus dignes de sa bénédiction ou mieux préparées. Nous pouvons donc, à quelque instant que ce soit, dire hardiment : « Voici maintenant le jour du salut ! (2Co 6 : 2) ». « Si aujourd'hui vous entendez sa voix, n'endurcissez pas votre cœur (Ps 95 : 8)  ». « Tout est prêt ; venez aux noces (Mat 22 : 4)  ».

 

A cette persuasion, que Dieu peut et veut nous sanctifier maintenant, il faut ajouter une chose de plus, savoir une certitude et une conviction célestes que Dieu le fait immédiatement. Et dans l'instant même il en est ainsi. Dieu dit à l'âme : « Qu'il te soit fait selon ta foi ! (Mat 9 : 29) » Aussitôt l'âme est lavée de toutes les taches du péché, purifiée de toute iniquité. Alors le croyant sent toute la profondeur de ces paroles solennelles : « Si nous marchons dans la lumière, comme Il est lui-même dans la lumière, nous avons une communion mutuelle, et le sang de son Fils Jésus-Christ nous purifie de tout péché (1Jn 1 : 7)  ».

 

— « Mais est-ce graduellement ou bien instantanément que Dieu accomplit dans l'âme cette grande œuvre ? » Peut-être est-il des personnes en qui elle s'accomplit graduellement, en ce sens du moins qu'elles ne savent pas le moment précis où le péché cesse d'exister en elles. Mais il est infiniment préférable, si Dieu le veut ainsi, que ce soit fait en un instant, que le Seigneur détruise le mal « par le souffle de sa bouche (2Th 2 : 8) », en un moment, en un clin-d'oeil. Et c'est là ce qu'Il fait en général ; la chose est assez évidente pour que tout homme qui n'est pas prévenu puisse s'en convaincre.

 

Toi donc, âme qui attends cette délivrance, attends-la de moment en moment. Attends-la de la manière que nous indiquions tout à l'heure, c'est-à-dire en accomplissant ces « bonnes œuvres pour lesquelles tu as été créée de nouveau en Jésus-Christ (Eph 2 : 10)  ». Alors vous ne courrez aucun risque ; si vous ne gagnez rien à vivre dans cette attente, au moins n'y perdrez-vous rien. Car à supposer que votre espérance fût déçue, vous n'auriez rien perdu à cause d'elle. Mais votre espérance ne sera point déçue : « Il viendra assurément et il ne tardera point (Heb 10 : 37)  ». Attendez donc cette grâce chaque jour, à chaque heure, à chaque instant. Et pourquoi pas dans cette heure-ci, dans ce moment ? A coup sûr, si vous croyez que c'est par la foi, vous pouvez l'attendre maintenant. Et c'est à ceci que vous reconnaîtrez si vous la cherchez par la foi ou si c'est par les œuvres. Si c'est par les œuvres, vous voulez faire quelque chose d'abord, avant d'être entièrement sanctifié. Vous vous dites :

« Il faut que je devienne ceci, ou que je fasse cela auparavant ». S'il en est ainsi, sachez que jusqu'à ce jour vous cherchez cette, grâce par vos œuvres. Si, au contraire, c'est par la foi, alors vous devez l'attendre tel que vous êtes et par conséquent l'attendre maintenant. Il importe que vous remarquiez le rapport intime qui existe entre ces trois choses : attendez-la par la foi ; attendez-la tel que vous êtes ; attendez-la maintenant. En rejeter une, c'est les rejeter toutes les trois ; en admettre une, c'est les admettre toutes. Croyez-vous que c'est par la foi qu'on est sanctifié ? Soyez donc fidèle à votre principe, et cherchez cette grâce tel que vous êtes, sans prétendre vous améliorer, comme un pauvre pécheur qui n'a d'autre rançon, d'autre plaidoyer que la mort de Christ. Et si c'est tel que vous êtes que vous voulez l'attendre, attendez-la donc maintenant. Pourquoi tarderiez-vous davantage ? Rien ne vous y oblige ; Jésus est prêt, et c'est Lui qui doit être tout pour vous. Il vous attend : il se tient à la porte ! Oh ! que votre âme lui dise avec transport :

 

Entre chez moi, Jésus, hôte divin,

Et pour toujours dans ma demeure ;

Et pour banquet donne-moi d'heure en heure

Ton amour sans bornes, sans fin !

 


Sermon 44 :           LE PECHE ORIGINEL

Genèse 6,5

1759

 

Et l'Éternel vit que la malice des hommes était très grande sur la terre, et que toute l'imagination des pensées de leur cœur n'était que mal en tout temps. (Ge 6 : 5)

 

Combien ce portrait de la nature humaine ne diffère-t- il pas de ces beaux tableaux que les hommes en ont faits de tout temps ? On trouve à chaque instant, dans les écrits de plusieurs des anciens, de riantes descriptions de la dignité de l'homme ; quelques-uns d'entre eux le représentent comme un composé de tout ce qu'il y a de plus vertueux et de plus heureux, ou tout au moins comme ayant tout cela à sa disposition et sans avoir d'obligations vis-à-vis de personne ; ils nous le peignent comme pouvant se suffire à lui-même et vivre de ses propres ressources, comme presque égal à Dieu.

 

Mais ce ne sont pas seulement des païens, des hommes qui n'ont que le pâle flambeau de la raison pour les éclairer dans leurs recherches de la vérité, qui tiennent ce langage ; beaucoup de ceux qui portent le nom de chrétiens, et a qui les oracles de Dieu ont été confiés (Ro 3 : 2), ont aussi tracé des tableaux magnifiques de la nature humaine, tout comme si elle n'était qu'innocence et perfection. On a fait quantité de ces descriptions dans notre siècle (Le dix-huitième siècle), et peut-être nulle part plus que dans notre pays (L'Angleterre). Plusieurs de nos compatriotes, gens de grand talent et d'un savoir étendu, se sont exercés de leur mieux à montrer ce qu'ils ont appelé le beau côté de la nature humaine. Et il faut convenir que, si leurs descriptions étaient exactes, l'homme ne serait qu' « un peu inférieur aux anges » (Heb 2 : 7 cité de Ps 8 : 6) ou, comme on pourrait traduire plus littéralement, « un peu inférieur à Dieu !)  ». (Ps 8 : 6) (version de Lausanne : « Tu l'as fait de peu inférieur à Dieu ». )

 

Faut-il s'étonner de ce que ces descriptions ont été en général accueillies avec faveur ? Mais qui est-ce qui n'est pas disposé à avoir de lui-même une bonne opinion ? Aussi ces écrivains-là ont-ils été lus, admirés, applaudis par tous. Ils ont trouvé des disciples sans nombre, non seulement dans le beau monde ; mais aussi dans le monde savant. Il en résulte qu'aujourd'hui il est de mauvais ton de parler autrement, de rien dire pour critiquer la nature humaine, qui passe généralement pour être, en dépit de quelques infirmités, parfaitement innocente, sage et vertueuse. Mais, en attendant, que ferons-nous de nos Bibles Car il est impossible de les faire accorder avec cet enseignement. Ces descriptions qui flattent si agréablement la chair et le sang, sont irréconciliables avec les Écritures Saintes. En effet, celles-ci affirment que « par la désobéissance d'un seul homme, plusieurs ont été rendus pécheurs  » ; (Ro 5 : 19) que « tous meurent par Adam (1Co 15 : 22) », sont morts spirituellement, ont perdu la vie et l'image de Dieu ; que, lorsqu'Adam fut déchu et pécheur, il « engendra un fils à sa ressemblance et à son image (Ge 5 : 3) ; (comment eût-il pu. en être autrement ? car « qui est-ce qui tirera une chose nette de ce qui est souillé ? (Job 14 : 4) » ; que, par conséquent, nous étions, tout comme les autres, par nature « morts dans nos fautes et dans nos péchés (Eph 2 : 1) », « n'ayant point d'espérance, et étant sans Dieu dans le monde (Eph 2 : 12) », et, par suite, étant « des enfants de colère (Eph 2 : 3) ; » qu'ainsi tout homme peut dire : « J'ai été formé dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché (Ps 51 : 7) », et qu' « il n'y a point de distinction ; puisque tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (Ro 3 : 22) », de cette image glorieuse de Dieu, selon laquelle l'homme fut créé à l'origine. Aussi, quand « Dieu a regardé des cieux sur les fils des hommes », il a vu que « tous se sont dévoyés ; Ils se sont corrompus tous ensemble ; il n'y a, personne qui fasse le bien, non pas même un (Ps 53 : 3,4) ; » il n'y en a point qui cherche véritablement Dieu. Cela correspond parfaitement à ce que le Saint-Esprit, déclare dans notre texte, que l'Éternel, regardant des cieux, comme dans le passage que nous venons de citer, « vit que la malice (ou méchanceté) des hommes était très grande sur la terre », si grande que « toute l'imagination des pensées de leur cœur n'était que mal en tout temps ».

 

Telle est la description que Dieu fait de l'homme. En partant de là. je me propose, premièrement, de montrer ce qu'étaient les hommes avant le déluge ; en second lieu, d'examiner s'ils sont les mêmes aujourd'hui qu'alors ; et, enfin, de tirer quelques conclusions.

 

Je voudrais d'abord, en développant les paroles de mon texte, montrer ce qu'étaient les hommes avant le déluge. Nous pouvons compter sur la parfaite exactitude des renseignements qui nous sont donnés ici ; car c'est Dieu qui l'a vu, et il ne peut se tromper. « Il vit que la malice des hommes était très grande  » ; non pas de tel ou tel homme, ou de quelques hommes seulement, ou de la plupart, mais des hommes en général, de la totalité des hommes. Ce mot comprend toute la race humaine, tous ceux qui participent à la nature humaine. Il ne serait pas facile de calculer combien il pouvait y en avoir, à cette époque, de milliers ou de millions. La terre possédait encore en grande partie sa beauté et sa fécondité primitives. La surface du globe n'était pas déchirée et bouleversée comme elle l'est aujourd'hui. Le printemps et l'été s'y donnaient toujours la main. Il est donc probable que la terre était alors capable de nourrir beaucoup plus d'habitants qu'elle ne le pourrait actuellement ; et les hommes doivent s'être multipliés très rapidement dans un temps où ils engendraient des fils et des filles pendant sept ou huit cents ans. Et pourtant, dans cette foule innombrable, Noé seul « trouva grâce devant l'Eternel (Ge 6 : 8)  ». Lui seul (peut-être avec une partie de sa famille) faisait exception dans cette méchanceté universelle qui devait bientôt, par un juste jugement de Dieu, aboutir à une destruction universelle. Tous les autres participaient ensemble au crime et participèrent ensemble au châtiment.

 

Dieu vit « toute l'imagination des pensées de leur cœur c'est-à-dire de leur âme, de l'homme intérieur, de cet esprit qui est en l'homme et qui est le principe de tous ses actes, soit intérieurs, soit extérieurs. Toute l'imagination ! » aucun autre terme ne saurait avoir une portée plus étendue ; car ce mot imagination embrasse tout ce qui se forme, se fait ou s'invente au dedans de l'homme : tout ce qui existe ou se passe dans son âme ; toutes ses inclinations, affections, passions et convoitises ; tous ses sentiments, tous ses desseins, toutes ses pensées. Ce mot comprend même les paroles et les actions, puisqu'elles découlent nécessairement de cette même source, et que leur qualité est bonne ou mauvaise selon que la source est bonne ou mauvaise.

 

Eh bien, Dieu vit que tout cela, sans aucune réserve, était mauvais, contraire. à la droiture morale ; contraire à la nature divine qui renferme nécessairement tout ce qui est bon : contraire là la volonté divine qui est la règle éternelle du bien et du mal ; contraire à l'image pure et sainte, de Dieu selon laquelle l'homme fut créé à l'origine et qu'il portait lorsque Dieu, contemplant les œuvres de ses mains, vit que tout ce qu'il avait fait était très bon ; contraire enfin à la,justice, à la miséricorde et à la vérité, aux rapports intimes qui doivent unir l'homme à son créa leur et à ses semblables.

 

Mais ce mal n'était-il pas mélangé de quelque bien ? N'y avait-il aucune lumière qui se mêlât à ces ténèbres ? Non, il n'y en avait point : « Dieu vit que toute l'imagination des pensées de leur cœur n'était. que mal ». Il est certain qu'en beaucoup de ces hommes, en tous peut-être, il se produisait de bons mouvements ; car l'Esprit de Dieu, déjà alors, « contestait avec les hommes (Ge 6 : 3) », pour les porter à la repentance, surtout pendant ce sursis miséricordieux qui dura cent vingt ans, tandis que l'arche se bâtissait. Mais « en eux, en leur chair, n'habitait aucun bien (Ro 7 : 18) la nature humaine était foncièrement mauvaise, et elle était tout d'une pièce, sans alliage d'aucun bon élément.

 

On pourrait cependant se demander encore : « Mais ce mal régnait-il sans interruption aucune ? N'y avait-il pas chez l'homme des moments lucides où l'on eût pu trouver quelque chose de bon dans son cœur ? » Nous ne devons pas faire entrer ici en ligne de compte ce que la grâce divine pouvait, par moments, produire dans ces âmes ; et, en faisant abstraction de cela,, nous avons tout lieu de croire que le mal était sans intermittence. Car Dieu qui avait vu que « toute l'imagination des pensées de leur cœur n'était que mal », vit également que c'était toujours de même, que ce « n'était que mal en tout temps », d'année en année, chaque jour et à tout moment. L'homme ne se tournait jamais vers le bien.

 

II

 

Telle est la description authentique de l'état du genre humain tout entier, qui a été tracée pour notre instruction par Celui qui sait ce qui est en l'homme, qui sonde les cœurs et éprouve les reins. C'était là ce qu'étaient les hommes avant que Dieu. envoyât le déluge sur la terre. Nous avons maintenant à examiner si ceux d'aujourd'hui sont dans le même état.

 

Il est certain que rien, dans la Bible, ne permet de croire qu'ils valent mieux. Tous les passages énumérés ci-dessus se rapportent, en effet, aux hommes qui ont vécu après le déluge. C'est plus de mille ans après cet événement que Dieu, parlant par David, s'exprimait ainsi au sujet des enfants des hommes :

« Ils se sont tous dévoyés (du chemin de la vérité et de la sainteté) ; il n'y a personne qui fasse le bien, non pas même un (Ps 53 : 4)  ». Et tous les prophètes, de siècle en rendent témoignage à ce fait lamentable. Esaïe dit, en parlant du peuple particulier de Dieu, (et assurément les païens ne valaient pas mieux) « Toute la tête est en douleur et tout le cœur est languissant. Depuis la plante du pied jusqu'à la tête, il n'y a rien d'entier en lui : il n'y a que blessure, meurtrissure et plaies purulentes (Esa 1 : 5,6)  ». Tous les apôtres tiennent le même langage ; c'est là le sens uniforme des Ecritures Saintes. Partout elles nous enseignent que, pour ce qui est  de l'homme naturel, sans le secours de la grâce de Dieu, « toute l'imagination des pensées de son cœur n'est que mal, et mal en tout temps », aujourd'hui comme autrefois.

 

L'expérience journalière vient à l'appui de ces révélations sur l'état actuel de l'humanité. Il est vrai que l'homme naturel ne discerne pas ces choses ; mais faut-il s'en étonner ? Aussi longtemps que l'aveugle-né demeure aveugle, il a à peine conscience de ce qui lui manque. A plus forte raison, si nous pouvions imaginer un pays où tout le monde serait aveugle, on y aurait encore moins le sentiment de cette infirmité. C'est ainsi que les hommes ne sentent point leurs besoins spirituels, et surtout leur état de péché, aussi longtemps qu'ils demeurent dans l'état d'esprit qui leur est naturel. Mais, dès que le Seigneur ouvre leur âme, ils aperçoivent l'état dans lequel ils étaient ; ils deviennent profondément convaincus que « tout homme qui subsiste n'est que vanité » (Ps 39 : 6), qu'il n'est, par nature, que folie et ignorance, péché et méchanceté et que cela est tout spécialement vrai d'eux-mêmes.

 

Quand Dieu nous ouvre les yeux, nous voyons qu'auparavant nous étions « sans Dieu (ou mieux athées) dans le monde » (Eph 2 : 12). Par nature, nous n'avions aucune connaissance de Dieu, aucun rapport avec lui. Il est vrai que, lorsque nous avons commencé à faire usage de notre raison, nous avons appris à connaître « les choses invisibles de Dieu, savoir : sa puissance éternelle et sa divinité, qui se voient comme à l'oeil, depuis la création du monde, quand on les considère dans ses ouvrages » (Ro 1 : 20). De ces choses qu'on voit nous avons conclu à l'existence d'un Etre qu'on ne voit pas, et qui est éternel et tout puissant. Mais, tout en reconnaissant son existence, nous n'avions aucun rapport avec lui. C'était comme pour l'empereur de la Chine ; nous savons qu'il y en a un, mais nous ne le connaissons, pas. Ainsi nous savions qu'il y avait un Roi de l'univers, mais nous ne le connaissions pas. Et, à la vérité nous ne pouvions pas le connaître par nos facultés ordinaires ; aucune d'elles ne pouvait nous procurer la connaissance de Dieu. Nous ne pouvions pas davantage l'apercevoir à l'aide de notre intelligence naturelle que nous n'aurions pu le voir avec nos yeux. Car « nul ne connaît le Fils que le Père », et celui à qui cela a été révélé par le Père ; « et nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le faire connaître ». (Mat 11 : 27 ; 16 : 17)

 

On raconte qu'un roi, dans l'antiquité, voulant découvrir quelle était la langue naturelle des hommes, crut pouvoir arriver à un résultat concluant en faisant l'expérience suivante : Deux enfants qui venaient de naître furent transportés dans un endroit spécialement préparé pour les recevoir, où on les éleva sans leur rien enseigner et sans que jamais ils entendissent une voix humaine. Qu'arriva-t-il ? C'est que, lorsqu'on les retira de cette solitude, ils ne parlaient aucun langage ; ils poussaient seulement des cris inarticulés comme ceux des animaux. Eh bien, si on élevait ainsi deux enfants dès leur naissance, sans leur donner la moindre instruction religieuse, il est, plus que probable qu'à moins d'une intervention de la grâce divine, on obtiendrait un résultat analogue : ils n'auraient point de religion ; ils n'auraient pas plus de connaissance de Dieu que n'en ont les bêtes des champs, que n'en a le poulain de l'âne sauvage. Et c'est là tout ce qui reste de la religion naturelle, si l'on fait abstraction des traditions religieuses et de l'action du Saint-Esprit !

 

Ne connaissant pas Dieu, nous ne pouvons pas L'aimer ; on ne peut aimer quelqu'un qu'on ne connaît pas. Il est vrai que la plupart des hommes parlent d'aimer Dieu, et peut être croient-ils L'aimer ; en tout cas, il y en a peu qui confessent qu'ils ne L'aiment pas. Mais le fait est trop évident pour qu'on puisse le nier : aucun homme n'aime Dieu naturellement, pas plus qu'il n'aime une, pierre ou le sol qu'il foule sous ses pieds. Nous trouvons notre bonheur dans l'objet que nous aimons ; mais aucun homme ne trouve par nature le moindre, bonheur en Dieu. Dans notre état naturel, nous ne pouvons pas même concevoir que quelqu'un y trouve son bonheur ; car pour nous, nous n'y prenons aucun plaisir ; Dieu nous est complètement insipide. Aimer Dieu ! Oh ! c'est bien au delà et bien au-dessus de notre portée. Dans notre état naturel, nous ne saurions y parvenir.

 

Par nature, nous n'avons pas plus de crainte de Dieu que d'amour pour lui. On s'accorde à dire que, tôt ou tard, il se produit chez la majeure partie des hommes une espèce de crainte sotte et irréfléchie ; qui s'appelle de son vrai nom superstition quoique des Epicuriens peu intelligents lui aient donné celui de religion. Mais cette crainte elle-même n'est pas quelque chose de naturel ; on l'acquiert en s'entretenant avec d'autres hommes, ou bien c'est le fruit de leurs exemples. Dans notre état naturel, « nous n'avons pas Dieu dans toutes nos pensées (Ps 10 : 4 d'après la version anglaise.)  ». Nous le laissons faire ses propres affaires, tranquillement assis dans le ciel (car c'est ainsi que nous nous le figurons), et nous laissant faire les nôtres sur la terre. Ainsi, nous n'avons pas davantage la crainte de Dieu devant nos yeux que nous n'avons son amour dans nos cœurs.

 

C'est dans ce sens que, tous les hommes sont « des athées dans le monde ». Maïs cet athéisme n'empêche pas d'être aussi idolâtre. Dans son état de nature, tout homme qui vient au monde est un idolâtre consommé. Nous ne le sommes peut-être pas au sens vulgaire de ce mot. Nous n'adorons pas, comme les païens idolâtres, des images taillées ou fondues. Nous ne nous prosternons pas devant un tronc d'arbre façonné par nos propres mains. Nous n'invoquons pas les anges ni les saints qui sont dans le ciel, pas plus que ceux qui sont sur la terre. Qu'adorons-nous donc ? Ah ! c'est dans nos cœurs que nous avons érigé nos idoles, devant lesquelles nous nous prosternons et que nous adorons ; nous nous adorons nous-mêmes, quand nous nous attribuons à nous-mêmes l'honneur qui est dû à Dieu seul. Tout orgueil est donc une idolâtrie ; car il consiste à nous attribuer ce qui n'appartient qu'à Dieu. Et bien que Dieu n'ait pas fait l'homme pour l'orgueil, quel est l'homme qui n'est pas né orgueilleux ? Par notre orgueil, nous dérobons au Seigneur ce qui lui revient en vertu d'un droit inaliénable ; nous usurpons sa gloire par notre idolâtrie.

 

Mais l'orgueil n'est pas la seule espèce d'idolâtrie dont nous soyons coupables par nature. Satan a, aussi imprimé sur notre âme un autre trait de son image c'est la volonté charnelle. Avant d'être précipité du ciel, il dit : « Je serai assis sur la montagne de l'assemblée, aux côtés d'Aquilon (Esa 14 : 13) ; » ce qui voulait dire : « Je veux faire ma volonté, agir selon mon bon plaisir, sans tenir compte de la volonté de mon Créateur ». Et c'est là ce que dit tout homme venant au monde, et non pas une fois, mais mille ; et il l'avoue sans en rougir, sans éprouver ni honte ni crainte. Demandez-lui : « Pourquoi as tu fait ceci ou cela ? » Il vous répondra : Parce que cela me plaît  » ; ce qui revient à dire. « Parce que c'est ma volonté, parce que le diable et moi nous sommes d'accord, parce que lui et moi nous suivons la même ligne de conduite ». Et, en attendant, la volonté de Dieu n'entre pour rien dans ses pensées ; il ne la consulte aucunement, bien qu'elle soit la loi suprême de toute créature raisonnable dans les cieux ou sur la terre, bien qu'elle soit l'expression des rapports essentiels et immuables qui existent entre toutes ces créatures et leur Créateur.

 

Jusqu'ici nous tenons pied à Satan et nous portons son image. Mais encore un pas, et nous le dépassons, en commettant une idolâtrie dont lui ne se rend pas coupable. Je veux parler de l'amour du monde, aussi naturel à tout homme que d'aimer à faire sa propre volonté. Quoi de plus naturel pour nous que de chercher notre bonheur dans la créature plutôt que dans le Créateur, de chercher dans l'œuvre de ses mains la jouissance qui ne peut se trouver qu'en Lui ? Quoi de plus naturel que « la, convoitise de la chair (1Jn 2 : 16) » , le désir des plaisirs des sens dans leur diversité Sans doute on entend les hommes, surtout ceux qui sont instruits et cultivés, se vanter hautement de mépriser ces plaisirs terre à terre. Ils prétendent ne pas tenir à satisfaire ces penchants qui mettent l'homme au même niveau que la brute qui périt. Mais ce n'est là qu'une prétention vaine ; car tout homme sait parfaitement bien qu'à cet égard il est par nature une vraie brute. Les appétits sensuels, et même les plus bas, ont plus ou moins d'empire sur lui. Il en est l'esclave ; ils l'entraînent et le mènent, en dépit de sa prétendue raison. Malgré toute son éducation, malgré toutes ses belles manières, il ne l'emporte pas sur le bouc lui-même. On pourrait même se demander si ce n'est pas l'animal qui l'emporte sur l'homme. Et il l'emporte en effet, si nous nous en rapportons au, dire d'un des oracles modernes de ce monde :

 

Uniquement en sa saison

L'animal privé, de raison

Aux plaisirs de l'amour se livre ;

L'homme, de sa raison si fier,

Des convoitises de la chair

Toute l'année, hélas ! s'enivre.

 

Il est vrai qu'à cet égard il y a d'un homme à l'autre beaucoup de différence, ce qui tient (sans parler de l'influence de la grâce), à la différence des tempéraments et de l'éducation. Mais, malgré cela, qui est-ce qui se connaît, assez peu lui-même pour être disposé à jeter la première pierre à son prochain ? Qui est-ce qui est de force à subir sans reproche l'application que Jésus fait du septième commandement :

« Quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur (Mat 5 : 28)  ». Aussi ne sait-on de quoi il faut s'étonner le plus, si c'est de l'ignorance ou bien de l'impudence de ces hommes qui parlent avec un si grand dédain de leurs semblables, parce qu'ils ont cédé à des désirs que tout homme a ressentis dans son cœur : car le désir des plaisirs sensuels de toute sorte, innocents ou coupables, est naturel à tous les enfants des hommes.

 

Il en est de même de « la convoitise des yeux (1Jn 2 : 16) », du désir des plaisirs que donne l'imagination. Ces plaisirs, on les cherche dans les objets remarquables par leur grandeur, leur beauté ou leur rareté. Mais peut-être les deux premières de ces qualités se confondent-elles avec la dernière ; car, en examinant bien les choses, ou découvrirait probablement que les objets doués de grandeur et ; de beauté cessent de plaire dès qu'ils ne sont plus nouveaux. Dès que la nouveauté en est passée, presque tout le plaisir qu'ils donnaient est aussi passé ; dans la mesure où l'on s'y accoutume, ils deviennent ennuyeux et insipides. Mais on a beau répéter cent fois cette expérience, le désir persiste dans l'âme. Cette soif innée du cœur ne le quitte pas, ou plutôt elle ne fait qu'augmenter, plus on s'efforce de la satisfaire ; elle nous excite à poursuivre de nouveaux objets l'un après l'autre, bien que toujours nous voyions nos espérances avorter et nos illusions s'évanouir.

 

Malgré les cheveux gris qui recouvrent sa tête,

Ce fou, qui rencontra tant de maux en chemin,

Refuse d'obéir à la voix qui l'arrête.

Son enjeu, le dernier, il le met sur demain !

Mais demain est venu : ce jour aussi s'envole ;

L'oubli, comme un linceul, s'étend pour le couvrir.

Le fou marche toujours dans son espoir frivole,

Jusqu'au jour qui lui dit : « Ce soir il faut mourir ! »

 

Un troisième symptôme de cette maladie fatale, de cet amour du monde qui a des racines si profondes dans notre âme, c'est « l'orgueil de la vie (1Jn 2 : 16) », le désir des louanges, de l'honneur qui vient des hommes. Les plus grands admirateurs de la nature humaine considèrent ce désir, comme tout à fait naturel, tout autant que la vue, l'ouïe ou quelque autre de nos sens physiques. Et en rougissent-ils, notamment les littérateurs, les hommes de goût et de culture ? Bien loin de là : ils en sont fiers ! Ils s'applaudissent d'aimer à être applaudis. Il se trouve même des gens illustres parmi les chrétiens (de nom) qui ne se font pas scrupule d'approuver cette maxime d'un païen vaniteux de l'antiquité : Animi dissoluti est et nequam negligere quid de se homines sentiant. « C'est la marque d'une âme sans principes et méchante que de ne pas faire cas de l'opinion des hommes à notre égard ». Ainsi, lorsqu'un individu demeure calme et impassible dans l'opprobre comme dans l'honneur, au travers de la mauvaise réputation comme dans la bonne, c'est pour ces gens-là la preuve qu'il ne mérite pas de vivre : « Ote-le du monde ! (Ac 21 : 36) » Qui supposerait qu'ils ont jamais entendu parler de Jésus et de ses apôtres, ou qu'ils savent de qui est cette parole : « Comment pouvez-vous croire, vu que vous aimez à recevoir de la gloire les uns des autres, et que vous ne recherchez point la gloire qui vient de Dieu seul ? (Jn 5 : 44) » Et s'il en est ainsi effectivement, s'il est impossible de croire, impossible par suite de plaire à Dieu, aussi longtemps que l'on attend ou qu'on recherche de la gloire les uns des autres, aussi longtemps qu'on ne recherche pas celle qui vient de Dieu seul, quelle est donc la situation morale de l'humanité entière, des chrétiens comme des païens ? car tous ils cherchent à recevoir de la gloire l'un de l'autre, et c'est pour eux, ils l'avouent, chose aussi naturelle que de voir la lumière qui vient frapper leurs yeux, ou d'entendre les sons qui retentissent à leurs oreilles. Et même, ils considèrent comme la marque d'une âme vertueuse de chercher la gloire qui vient des hommes, et comme le signe d'un esprit pervers qu'on se contente de celle qui vient de Dieu seul !

 

III

 

Il me reste a, tirer quelques conclusions de ce que nous avons dit. Tout d'abord, nous pouvons y puiser la connaissance d'un trait fondamental qui distingue le christianisme, comme ensemble de doctrines, des formes les moins grossières du paganisme. Beaucoup de païens dans l'antiquité ont décrit de la façon la plus détaillée les vices de certains individus. Ils ont invectivé contre l'avarice, la cruauté, le luxe, la prodigalité de certains hommes. Il s'en est trouvé, pour dire que « nul homme ne naît sans quelques vices, d'une espèce ou d'autre ». Mais nul d'entre eux ne connaissant l'histoire de la chute de l'homme, n'a soupçonné sa complète dépravation. Ils ne savaient pas que tous les hommes sont vides de tout bien et remplis de toute sorte de mal. Ils ignoraient absolument l'entière déchéance de la nature humaine tout entière, de tout homme venant au monde, et dans toutes les facultés de son âme ; cette dépravation qui ne se manifeste pas tant par les vices particuliers à tel ou tel individu, que par le débordement universel de l'athéisme et de l'idolâtrie, de l'orgueil, de la volonté charnelle et de l'amour du monde. Tel est le

premier, le grand trait qui distingue le christianisme du paganisme. Ce dernier reconnaît bien que beaucoup d'hommes sont atteints de vices nombreux, et même qu'ils naissent enclins à ces vices ; mais il suppose pourtant qu'il en est d'autres chez qui le bien contrebalance largement le mal. Le christianisme, lui, proclame que tous ont été « conçus dans le péché et formés dans l'iniquité (Ps 51 : 7) ; » que par suite il y a, en tout homme une « affection de la chair qui est ennemie de Dieu, qui ne se soumet pas à la loi de Dieu et qui ne le peut (Ro 8 : 7) », qui corrompt tellement l'être moral tout entier que « dans sa chair, (c'est-à-dire dans son état naturel), le bien n'habite point en lui (Ro 7 : 18) », mais que « toute l'imagination des pensées de son cœur n'est que mal en tout temps (Ge 6 : 5)  ».

 

La seconde leçon que nous apprenons ici, c'est que tous ceux qui nient cet état de choses, qu'on l'appelle péché originel ou autrement, ne sont encore que des païens, en ce qui constitue la distinction fondamentale entre le paganisme et le christianisme. Ils accorderont peut-être qu'il y a bien des vices parmi les hommes, que certains vices naissent avec nous, et que, par suite, nous ne naissons pas aussi sages, aussi vertueux qu'on pourrait le désirer. Car, de fait, il y a peu de gens qui iraient jusqu'à dire tout carrément : « Nous naissons avec, autant de penchants pour le bien que pour le mal, et tout homme est, par nature, aussi vertueux et aussi sage qu'Adam l'était quand il fut créé ». Mais voici ce qui servira de Schibboleth (Juges 12 : 6) : L'homme, par nature, est-il plein de toute sorte de mal ? Est-il vide de tout bien ? Est-il entièrement déchu ? Son âme est-elle totalement corrompue ? Ou bien, pour en revenir à mon texte, toute l'imagination des pensées de son cœur n'est-elle que mal en tout temps ? Si vous admettez cela, vous êtes chrétiens sur ce point. Si vous le niez, vous n'êtes encore qu'un païen !

 

En troisième lieu, nous apprenons par ces choses qu'elle est la vraie nature de la religion, de celle de Jésus Christ. C'est la méthode divine pour guérir l'âme qui est atteinte de cette maladie. Voici comment le grand médecin des âmes applique les remèdes qui font disparaître le mal et guérissent la nature humaine, qui s'était corrompue dans toutes ses facultés. Dieu guérit entièrement notre athéisme par la connaissance de lui-même et de Jésus-Christ qu'Il a, envoyé ; en nous donnant la foi, preuve et conviction divines de l'existence de Dieu et des choses de Dieu, en particulier de cette vérité importante

« Le Fils de Dieu m'a, aimé et s'est donné pour moi (Gal 2 : 20)  ». Par la repentance et l'humiliation du cœur est guérie la maladie mortelle de l'orgueil ; celle de la volonté charnelle est guérie par la résignation, par une soumission, pleine de candeur et de reconnaissance, à la volonté du Seigneur ; pour l'amour du monde dans toutes ses variétés, c'est l'amour de Dieu qui est le remède souverain. Voilà l'essence de la religion, « la foi agissante par la charité (Gal 5 : 6) », produisant l'humilité sincère et candide, une mort effective au monde et une adhésion aimante et reconnaissante, une parfaite conformité à toute la volonté, à toute la parole de Dieu.

 

Mais si l'homme n'était pas déchu à ce point, tout cela ne serait pas nécessaire. Il n'y aurait pas lieu de faire cette œuvre dans son cœur, de renouveler ainsi son âme. Excès de piété, serait alors une expression bien plus juste que celle d' « excès de malice (Jas 1 : 21)  ». Une religion tout extérieure et sans aucune piété suffirait pour s'acquitter de ce qui serait strictement raisonnable. Aussi bien cela suffit-il aux yeux de tous les hommes qui nient la corruption de notre nature. Ils ne font guère plus de cas de la religion que le fameux Hobbes n'en faisait de la raison. D'après lui, la raison ne serait qu' « un bel enchaînement de mots ». Et, d'après eux, la religion ne serait, elle aussi, qu'un bel enchaînement de mots et d'actes. En cela ils sont conséquents ; car si le dedans n'est point rempli de méchanceté, s'il est déjà net, que reste-t-il à faire si ce n'est de « nettoyer le dehors de la coupe ? (Mat 23 : 25) ». Si leur hypothèse est fondée, une réforme extérieure est la seule chose nécessaire.

 

Mais ce n'est pas ainsi que vous avez appris les oracles de Dieu. Vous savez que celui qui voit ce qui est en l'homme a décrit tout autrement la nature et la grâce, notre chute et notre relèvement. Vous savez que le grand but que se propose la religion ; c'est de renouveler nos cœurs à l'image de Dieu ; c'est de réparer la perte absolue de toute justice, de toute vraie sainteté qui a été pour nous la conséquence du péché de notre ancêtre Adam. Vous savez que toute religion qui n'atteint pas ce but, qui n'arrive pas à changer notre âme en lui rendant la ressemblance divine, l'image de son Créateur, n'est qu'une lamentable comédie ; c'est tout simplement se moquer de Dieu et perdre sa propre, âme. Fuyez donc ces docteurs de mensonges qui voudraient vous faire accepter cela pour le christianisme. Ne les écoutez pas, lors même s'ils viennent à vous « avec toutes les séductions de l'iniquité (1Th 2 : 10) », avec un langage parfaitement agréable, parfaitement convenable. avec de belles phrases bien élégantes, avec toutes sortes de professions de zèle pour vos intérêts et ; de respect pour les Saintes Ecritures. Tenez-vous en à la simple foi du temps passé, à celle qui « a été donnée une fois aux saints (Jude 1 : 3) », à cette que l'Esprit de Dieu a donnée à votre âme. Reconnaissez votre mal et reconnaissez-en le remède. Vous êtes nés dans le péché ; il faut donc que vous naissiez de nouveau, que vous naissiez de Dieu (Jn 3 : 3 ; 1 : 13). Par nature vous êtes totalement corrompus ; il faut que vous soyez totalement renouvelés par la grâce. Vous êtes tous morts en Adam ; tous vous revivrez en Jésus-Christ, le nouvel Adam. « Vous étiez morts dans vos fautes et dans vos péchés  » ; mais « Il vous a vivifiés (Eph 2 : 1,5) ; » Il vous a communiqué le principe de la vie, la foi en Celui qui vous a aimés et s'est donné pour vous. Allez donc maintenant « de foi en foi (Ro 1 : 17) », jusqu'à ce qu'en vous tout mal soit guéri, jusqu'à ce que vous « ayez les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus ! (Phil 2 : 5) »

 


Sermon 45 :           LA NOUVELLE NAISSANCE

Jean 3,7

1760

 

Il faut que vous naissiez, de nouveau. (Jea 3 : 7)

 

Si, parmi les doctrines dont l'ensemble constitue le christianisme, il y en a deux qu'on peut qualifier de fondamentales, ce sont bien celles de la justification et de la nouvelle naissance. La première se rapporte à l'œuvre importante que Dieu accomplit pour nous, en nous pardonnant nos péchés ; la, seconde, à l'œuvre importante que Dieu accomplit en nous, en renouvelant notre nature déchue. Au point de vue chronologique, l'une de ces grâces ne précède point l'autre : au moment même où nous sommes justifiés par la grâce de Dieu, par la rédemption qui est en Jésus, nous naissons de l'Esprit ; mais au point de vue logique, la justification précède la nouvelle naissance. Dans nos conceptions de l'œuvre de Dieu, nous voyons d'abord sa colère apaisée, puis son Esprit à l'œuvre dans nos cœurs.

 

Combien donc il importe que chacun comprenne parfaitement ces doctrines fondamentales ! C'est sous l'influence de cette conviction que beaucoup d'hommes excellents ont écrit, d'une façon très étendue, sur la justification, expliquant point par point tout ce qui s'y rapporte, et développant les portions de l'Ecriture Sainte qui en parlent. D'autres, également, ont écrit sur la, nouvelle naissance, et quelques uns d'une façon assez volumineuse, mais pas aussi clairement qu'on eût pu le désirer, ni avec assez de profondeur et de précision ; leur manière de la décrire a été tantôt obscure et trop abstraite, tantôt vague et trop superficielle. Il semble donc qu'un exposé, complet et net à la fois, de la nouvelle naissance soit encore à faire, exposé qui résoudrait d'une façon satisfaisante ces trois questions :

 

1° Quel est le point de départ de cette doctrine ?

 

2° Quelle est la nature de la nouvelle naissance ?

 

3° En vue de quoi faut-il que nous naissions de nouveau ? Dans quel but est-ce nécessaire ?

 

Avec l'aide du Seigneur je vais répondre à ces questions aussi brièvement et simplement que possible ; puis j'énumérerai quelques-unes des conséquences qui découleront naturellement du sujet.

 

I

 

Et d'abord, quel est le point de départ de cette doctrine ? Son point de départ remonte à la création du monde. Dans le récit que la Bible nous donne de ce fait, il est dit : « Puis Dieu (un seul Dieu en trois personnes) dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance... Dieu donc créa l'homme à son image ; il le créa à l'image de Dieu (Ge 1 : 26,27)  ». Ce ne fut pas seulement à son image naturelle, en faisant de lui une reproduction de l'immortalité divine, un être spirituel doué d'intelligence, d'une volonté libre, d'affections diverses. Ce ne fut pas seulement, si je puis ainsi dire, à son image politique, en le faisant roi de ce bas monde, en lui donnant de « dominer sur les poissons de la mer... et sur toute la terre (Ge 1 : 26)  ». Mais ce fut principalement à son image morale qui, d'après l'apôtre, consiste « dans une justice et une sainteté véritable (Eph 4 : 24)  ». L'homme fut créé à cette image de Dieu. « Dieu est amour (1Jn 4 : 8,16)  ». Au moment où il fut créé, l'homme était donc plein d'amour : c'était là l'unique source de tous ses sentiments, de toutes ses pensées, de toutes ses paroles, de tous ses actes. Dieu est plein de,justice, de miséricorde et de vérité : l'homme était tel, quand il sortit des mains de son Créateur. Dieu est la pureté même, la pureté sans tache : de même l'homme fut au commencement pur de toute souillure, sans quoi Dieu ne l'eût pas déclaré, en commun avec ses autres œuvres, « très bon (Ge 1 : 31)  ». Il n'aurait pas été très bon s'il n'eût pas été pur de tout péché, rempli de justice, et de véritable sainteté. Car il n'y a pas de terme moyen : si nous supposons un être intelligent ; qui n'aime pas Dieu et qui n'est ni juste ni saint, nous supposons un être qui, loin d'être « très bon », n'est point bon du tout.

 

Mais, bien que créé à l'image de Dieu, l'homme n'était pas immuable. C'eût été incompatible avec l'état de probation où Dieu trouva bon de le placer. Il fut donc créé avec la faculté de se maintenir debout et avec la possibilité de tomber. Dieu le lui fit comprendre et l'avertit solennellement à ce sujet. Mais l'homme ne persévéra point dans cette position d'honneur : il abandonna sa haute origine. Il mangea du fruit dont Dieu avait dit : « Tu n'en mangeras point (Ge 2 : 17 ; 3 : 16)  ». Par cet acte de désobéissance volontaire à son Créateur, pair, cette révolte ouverte contre son Maître, il déclarait hautement qu'il ne voulait plus que Dieu régnât sur lui ; qu'il entendait se gouverner d'après sa propre volonté, et non d'après celle du Créateur ; qu'il ne chercherait point sa félicité en Dieu, mais dans le monde et dans l'œuvre de ses mains. Or, Dieu lui avait dit d'avance : « Au jour où tu en mangeras, tu mourras de mort (Ge 2 : 17 ; 3 : 16)  ». Et l'Eternel ne peut violer sa parole. Aussi l'homme mourut-il dès ce jour : il mourut à, Dieu, ce qui est bien la plus terrible des morts. Il perdit la vie divine ; il fut séparé de Celui avec qui il devait rester uni pour vivre de la vie spirituelle. Le corps meurt lorsqu'il est séparé de l'âme ; l'âme meurt quand elle est séparée de Dieu. Cette séparation d'avec Dieu, Adam l'éprouva dès le,jour, dès l'heure où il mangea du fruit défendu. On en vit aussitôt chez lui des symptômes certains ; car il ne tarda pas à montrer par sa conduite que l'amour de Dieu était éteint dans son âme, et qu'elle était désormais « éloignée de la vie de Dieu (Eph 4 : 18)  ». Il était maintenant sous l'empire d'une crainte servile, ce qui fit qu'il s'enfuit de devant la face de l'Eternel. Il avait même conservé si peu de connaissance de Celui qui remplit la terre et les cieux qu'il essaya, de « se cacher de devant la face de l'Eternel parmi les arbres du jardin (Ge 3 : 8)  ». Il avait ainsi perdu à la fois la connaissance de Dieu et l'amour pour Dieu, et sans ces vertus l'image divine ne pouvait subsister en lui. Il la perdit donc du même coup, et devint en même temps pécheur et malheureux. Au lieu de cette image, il n'eut plus que l'orgueil et la volonté charnelle, c'est-à-dire l'image propre de Satan ; il tomba dans les appétits et les convoitises des sens, ce qui constitue l'image des bêtes qui périssent.

 

Mais quelqu'un dira peut-être. « Ce n'est pas cela. La menace : « Au jour où tu en mangeras, tu mourras de mort », se rapportait à la mort physique, à la mort du corps exclusivement ». Nous répondrons : Affirmer cela, ce serait tout simplement et tout uniquement faire Dieu menteur ; ce serait dire que le Dieu de vérité a affirmé une chose qui n'était pas vraie. Car il est évident qu'Adam ne mourut pas dans ce sens là, de la mort du corps, au jour où il mangea du fruit défendu. Il vécut, de la vie du corps, encore plus de neuf cents ans. On ne saurait donc entendre ces paroles de la mort physique sans révoquer en doute la véracité du Seigneur, et il faut les entendre de la mort spirituelle, qui est la perte de la vie de Dieu, de l'image de Dieu.

 

En Adam tous sont morts, toute l'humanité, tous ceux qui devaient naître de ce premier homme. De ce fait découle une conséquence toute naturelle : c'est que chacun de ses descendants vient au monde mort spirituellement, mort quant à Dieu, absolument mort dans le péché, absolument privé de la vie de Dieu, de l'image de Dieu, de toute cette justice et cette sainteté que reçut Adam quand il fut créé. Et au lieu de cela, tout homme naît avec l'image de Satan, l'orgueil et la volonté charnelle, et même avec l'image de la brute, consistant en appétits et désirs sensuels. Tel est le point de départ de la nouvelle naissance : c'est l'entière dépravation de notre nature. Il suit de là qu'étant nés dans le péché, nous devons naître de nouveau ; que tout homme né de femme doit naître de l'Esprit de Dieu.

 

II

 

Mais comment faut-il qu'un homme naisse de nouveau ? Quelle est la nature de la nouvelle naissance ? Telle est la question qui est devant nous. Elle est de la plus haute importance. Nous devons étudier ce grave sujet, non à la légère, mais avec la plus sérieuse attention, et le méditer intérieurement jusqu'à ce que nous comprenions parfaitement ce point essentiel, et sachions bien comment nous pouvons naître de nouveau.

 

Cela ne veut pas dire qu'il nous faille attendre un compte rendu minutieux et raisonné de la manière dont ces choses s'accomplissent. Notre Seigneur nous met suffisamment en garde contre une attente de ce genre, dans les paroles qui suivent immédiatement notre texte. Dans ces paroles, il rappelle à Nicodème un fait naturel des plus incontestables, et qui pourtant ne saurait être entièrement expliqué par le plus grand savant qu'il y ait sous le soleil. « Le vent souffle où il veut  » ; ce n'est ni ta puissance ni ta sagesse qui le font souffler ; « et tu en entends le bruit », de telle sorte que tu sais, à n'en pas douter, qu'il souffle ; « mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va  » ; personne ne peut dire exactement comment il commence et comment il finit, comment il s'élève et comment il tombe. « Il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit (Jea 3 : 8)  ». Tu peux avoir de ce dernier fait une certitude aussi absolue que du premier ; mais ni toi, ni même le plus sage de tous les enfants ales hommes, ne pouvez expliquer exactement comment il s'accomplit, comment le Saint-Esprit l'opère dans une âme.

 

Tout ce qu'on peut désirer, à un point de vue rationnel et chrétien, c'est que, sans s'arrêter à des recherches curieuses et minutieuses, nous décrivions simplement et bibliquement la nature de la nouvelle naissance. Cela suffira pour satisfaire tout homme raisonnable qui n'a d'autre désir que de sauver son âme. Cette expression : « naître de nouveau », ce ne fut pas notre Seigneur qui l'employa le premier, dans son entretien avec Nicodème. On la connaissait parfaitement avant ce temps-là, et les Juifs s'en servaient couramment à l'époque où Jésus parut au milieu d'eux. Quand un païen adulte était convaincu que la religion juive venait de Dieu, et qu'il désirait l'embrasser, il était d'usage de commencer par le baptiser, avant de l'admettre à la circoncision. Et quand il était baptisé, on disait qu'il était né de nouveau, ce qui voulait dire que cet homme, d'enfant du diable qu'il était auparavant, devenait par adoption membre de la famille de Dieu, était mis au nombre de ses enfants. Notre Seigneur employa donc, dans son entretien avec Nicodème, un terme que lui, « docteur en Israël » (Jea 3 : 10), aurait dû comprendre sans peine ; mais Jésus l'employa dans un sens plus élevé que celui qui était familier à Nicodème. C'est sans doute pour cela qu'il dit : « Comment ces choses se peuvent-elles faire ? (Jea 3 : 9) » Elles ne peuvent se faire à la lettre : un homme ne peut pas « rentrer dans le sein de sa mère et naître une seconde fois (Jea 3 : 4) ; » mais elles peuvent se faire spirituellement : un homme peut naître d'en haut, de Dieu, de l'Esprit, et d'une façon qui, à bien des égards, rappelle la naissance physique.

 

Avant que l'enfant soit entré dans le monde, il a des yeux, mais il ne voit pas ; il a des oreilles, mais il n'entend pas. Tous ses sens sont très limités dans leur exercice. Il ne connaît aucun des objets de ce monde ; il n'a point d'intelligence. On n'appelle pas même du nom de Vie le genre d'existence qui lui est propre à ce moment-là. C'est seulement lorsqu'un homme est né, que nous disons de lui qu'il commence à vivre. Dès qu'il est né, il commence à voir la lumière, et les objets divers qui l'environnent. Ses oreilles s'ouvrent, et il perçoit les sons qui viennent successivement les frapper. Ses autres organes entrent aussi en activité, chacun dans la direction qui lui est propre. Il respire, il vit d'une façon toute différente de son état antérieur. Combien, dans tous ces détails, les deus cas sont parallèles ! Tant qu'un homme demeure dans son état naturel, tant qu'il n'est pas né de Dieu, il a, spirituellement parlant, des yeux qui ne voient point : un voile épais, impénétrable, les recouvre ; il a des oreilles, mais n'entend point ; il est absolument sourd à tout ce qu'il aurait le plus besoin d'entendre. Tous ses organes spirituels sont comme emprisonnés ; il est comme s'il ne les possédait.pas. Aussi n'a-t-il aucune connaissance de Dieu, aucun rapport avec lui ; il ne le connaît aucunement. Il ne sait véritablement rien des choses de Dieu, rien des choses spirituelles, rien des choses éternelles ; il peut donc être vivant comme homme, mais, comme chrétien, il est mort. Dès qu'il est né de Dieu, tout cela change, et change du tout au tout. « Les yeux de son esprit sont ouverts (Eph 1 : 18) ; » tel est le langage du grand apôtre ; et « Dieu qui a dit que la lumière sortit des ténèbres, éclairant son cœur, il voit la lumière de la gloire de Dieu sur le visage de Jésus-Christ (2Co 4 : 6 d'après la version anglaise) », la lumière de son glorieux amour. Ses oreilles s'ouvrent, et désormais il peut entendre la voix de Dieu lui dire intérieurement : « Prends courage, tes péchés te sont pardonnés (Mat 9 : 2) ; va-t'en, et ne pèche plus à, l'avenir (Jea 8 : 11)  ». C'est là le sens de ce que Dieu dit à son cœur, bien que peut-être ce ne soit pas en ces propres termes. Il est maintenant en état d'entendre ce que « Celui qui enseigne la science aux hommes (Ps 94 : 10) » voudra bien lui révéler jour après jour. Pour employer le langage de notre Eglise (L'Eglise anglicane), « il ressent en son cœur la puissante opération de l'Esprit de Dieu  » ; mais non pas d'une façon matérielle et charnelle, comme les gens du monde, dans leur stupidité volontaire, interprètent faussement cette expression, bien que nous leur ayons dit et répété que par là, nous voulons dire simplement que le chrétien sent ces choses, qu'il a conscience au dedans de lui des grâces que l'Esprit de Dieu communique à son âme. Il éprouve, il sent en lui une « paix qui surpasse toute intelligence (Phi 4 : 7)  ». Souvent il goûte en Dieu « une joie ineffable et glorieuse (1Pi 1 : 8)  ». Il sent « l'amour de Dieu qui est répandu dans son cœur par le Saint-Esprit qui lui a été donné (Ro 5 : 5)  ». Tous ses sens spirituels entrent en exercice pour discerner le bien spirituel d'avec le mal. En les exerçant il croît de jour en jour dans la connaissance de Dieu, de Jésus-Christ qu'Il a envoyé et de tout ce qui se rapporte au royaume de Dieu qui est au dedans de nous. Maintenant on peut dire avec raison qu'il vit ; car, Dieu l'ayant vivifié par son Esprit, il est « vivant pour Dieu par Jésus-Christ (Ro 6 : 11)  ». il vit d'une vie que le monde ne connaît point, d'une « vie cachée avec Christ en Dieu (Col 3 : 3)  ». Dieu souffle, en quelque sorte, continuellement sur cette âme, et cette âme ne respire que pour Dieu. La grâce descend dans ce cœur, et de ce cœur montent vers le ciel la prière et la louange ; et par cette communication entre Dieu et l'homme ; par cette communion avec le Père et le Fils, comme par une sorte de respiration spirituelle, la vie de Dieu s'entretient dans l'âme, et l'enfant de Dieu grandit jusqu'à ce qu'il parvienne « à la mesure de la stature parfaite de Christ (Eph 4 : 13)  ».

 

Ce que nous venons de dire montre clairement quelle est la nature de la nouvelle naissance. C'est ce grand changement que Dieu opère dans une âme quand Il la fait entrer dans la vie, quand Il la ressuscite de la mort du péché à la vie de la justice. C'est la transformation accomplie dans l'âme toute entière par le tout-puissant Esprit de Dieu quand elle est de nouveau « créée en Jésus-Christ (Eph 2 : 10) », « créée à l'image de Dieu, dans une justice et une sainteté véritable (Eph 4 : 24) ; » quand en elle l'amour de Dieu remplace l'amour du monde, l'humilité remplace l'orgueil, la douceur remplace la colère ; quand, au lieu de haine, d'envie ; de malice, il n'y a plus qu'amour sincère, tendre, désintéressé pour l'humanité toute entière. En un mot, c'est ce changement par lequel les dispositions terrestres, sensuelles et diaboliques font place aux « sentiments que Jésus-Christ a eus (Phi 2 : 5) ». Telle est la nature de la nouvelle naissance ; « il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit (Jea 3 : 8)  ».

 

IlI

 

Toute personne qui a fait attention à ces choses, doit voir sans peine la nécessité de la nouvelle naissance, et pouvoir répondre à la troisième question qui est : En vue de quoi et dans quel but faut-il que nous naissions de nouveau ? Il est bien évident, tout d'abord, que cela est nécessaire pour que nous soyons saints. Car qu'est-ce que la sainteté, d'après les oracles divins ? Ce n'est pas tout simplement une religion extérieure, une routine de devoirs matériels, quel qu'en soit le nombre, quel que soit le soin avec lequel on les accomplit. Non ! la sainteté évangélique, c'est l'image de Dieu imprimée dans l'âme ; ce sont les mêmes sentiments que Jésus-Christ a eus ; ce sont toutes les affections et toutes les dispositions célestes confondues de manière à n'en faire plus qu'une. La sainteté ne va point sans un amour constant et reconnaissant pour Celui qui, à cause de nous, n'a point épargné son Fils, son unique, sans un amour tel qu'il nous devient facile et comme indispensable d'aimer tous nos semblables ; car, avec cet amour nous recevons « des entrailles de miséricorde, de, bonté, de douceur de patience (Col 3 : 12)  ». Et cet amour de Dieu nous enseigne aussi à être irréprochables dans toute notre conduite, à offrir à Dieu nos corps et nos âmes, tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, toutes nos pensées, toutes nos paroles, toutes nos actions, en sacrifice perpétuel, agréable par Jésus-Christ. Mais cette sainteté ne saurait exister en nous tant que nous n'avons pas été renouvelés dans notre esprit et dans notre entendement. Elle ne peut commencer dans l'âme avant que ce changement n'ait été opéré, avant que la puissance du Très-Haut ne nous ait couverts et qu'ainsi nous ne soyons « passés des ténèbres dans la lumière, de la puissance de Satan à Dieu (Act 26 : 18) », c'est-à-dire avant que nous ne soyons nés de nouveau. La nouvelle naissance est donc absolument nécessaire pour que nous devenions saints.

 

Or, « sans la sanctification (ou sainteté) personne ne verra le Seigneur (Heb 12 : 14) », ne verra sa face dans la gloire. Par conséquent, il faut absolument naître de nouveau pour être sauvé éternellement. Le cœur de l'homme est si désespérément mauvais, si rusé, qu'il y a des gens qui se persuadent qu'on peut vivre dans ses péchés jusqu'à la fin et après tout aller vivre auprès de Dieu. Il y en a des milliers qui croient avoir trouvé en réalité un chemin large qui ne mène pas à la perdition. « Que peut risquer, vous diront-ils, une femme si bonne, si vertueuse ? Comment craindre qu'un homme si honnête, d'une moralité, si parfaite n'aille pas tout droit au ciel ? surtout si, avec toutes ces qualités, ils ont assidus au culte et reçoivent les sacrements ? » Un autre vous dira avec le plus grand sérieux : « Comment donc ? est-ce que je ne m'en tirerai pas tout aussi bien que mes voisins ? » Oui, tout aussi bien que vos voisins sans piété et qui meurent dans leurs péchés. Car tous ensemble vous tomberez dans le gouffre, au plus profond de l'enfer ! Tous vous serez gisants « dans l'étang ardent de feu et de soufre (Apo 19 : 20)  ». Alors vous verrez (mais Dieu fasse que vous le voyiez auparavant !) qu'il faut être saint pour avoir part à la gloire ; qu'il faut conséquemment naître de nouveau, puisque sans la nouvelle naissance il n'y a pas de sainteté possible.

 

De même, sans la nouvelle naissance personne ne peut être heureux, même dans ce monde. Car il est dans la nature des choses qu'un homme ne puisse être heureux s'il n'est saint. Un pauvre païen, un poète ne nous dit-il pas lui-même : « Nemo malus felix ; nul méchant n'est heureux ». Cela se comprend. Toutes les dispositions mauvaises sont des dispositions qui troublent l'âme. Ce n'est pas seulement la malice, la haine, l'envie, la jalousie, la vengeance qui allument dès ici-bas un enfer dans notre sein. Des passions moins violentes que celles-là, si on ne les contient pas dans de justes limites, donnent elles-mêmes mille fois plus de tourment que de plaisir. L'espoir lui-même, s'il est différé, comme cela arrive souvent, « fait languir le cœur (Pro 13 : 12)  ». Tout ce qu'on désire qui n'est pas selon la volonté de. Dieu ; risque de nous causer bien des chagrins qui nous transperceront. Les grandes sources du péché, l'orgueil, la volonté charnelle, l'idolâtrie sont aussi, dans la mesure ; où ces péchés ont le dessus en nous, des sources de malheur. Aussi longtemps que ces péchés règnent dans une âme, le bonheur n'y saurait être. Et ils y régneront jusqu'à ce que la perte de notre nature ait été changée, jusqu'à ce que nous soyons nés de nouveau. La nouvelle naissance est donc absolument nécessaire pour être heureux dans ce monde, tout autant que pour l'être dans le monde à venir.

 

IV

 

Je me suis proposé, en dernier lieu d'énumérer quelques-unes des conséquences qui découlent naturellement de ce qui précède.

 

Tout d'abord, il en résulte cette conclusion que le baptême n'est pas la nouvelle naissance : ces deux choses sont distinctes. Bien des gens paraissent croire qu'elles ne font qu'un ; ils en parlent, du moins, comme s'ils le croyaient ; mais je ne sache pas qu'il y ait aucune dénomination chrétienne qui professe ouvertement cette opinion. A coup sûr, il n'y en a pas dans ce royaume (La Grande-Bretagne), que ce soit dans l'Eglise établie (L'Eglise anglicane), ou parmi les dissidents. Le sentiment de ces derniers est nettement exprimé dans leur Grand Catéchisme — Demande : Combien de parties y a-t-il dans un sacrement ? — Réponse : Il y en a deux : la première est un signe extérieur et sensible ; la seconde, une grâce intérieure et spirituelle, représentée par ce signe. « Demande : Qu'est-ce que le baptême ? — Réponse : Le baptême est un sacrement dans lequel Jésus-Christ a institué le lavage avec de l'eau comme signe et sceau de la régénération par son Esprit ». Il est évident que dans ces paroles le signe, qui est le baptême, est présenté comme distinct de la chose qu'il signifie et qui est la régénération.

 

De même, dans le catéchisme de l'Eglise anglicane, la pensée de notre Eglise est exprimée avec la plus grande clarté : « Demande : Qu'entends-tu par ce mot sacrement ? — Réponse : J'entends le signe extérieur et visible d'une grâce intérieure et spirituelle. Demande : Quelle est la partie extérieure ou forme du baptême ? — Réponse : C'est l'eau avec laquelle la personne est baptisée, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. — Demande : Quelle est la partie intérieure du baptême ou la chose signifiée

- Réponse : C'est la mort au péché et la nouvelle naissance pour la justice ». Il est donc, bien évident que, selon l'Église anglicane, le baptême n'est pas la nouvelle naissance.

 

L'explication de ce cas est d'ailleurs, si simple, si claire, qu'il est inutile de recourir à d'autres preuves. Car on voit sans peine qu'il y a là, en effet, deux opérations, l'une extérieure, l'autre intérieure, l'une visible et l'autre invisible, par conséquent tout à fait distinctes l'une de l'autre, car l'une est un acte de l'homme ; acte qui nettoie le corps ; l'autre est un changement accompli par Dieu dans l'âme. Ainsi la première est tout aussi distincte de la seconde que l'âme l'est du corps, que l'eau l'est du Saint Esprit.

 

Ce qui précède nous apprend, en second lieu, que, la nouvelle naissance ne se confondant pas avec le baptême, il arrive qu'elle n'accompagne pas toujours le baptême : ces deux choses ne vont pas invariablement ensemble. Un homme peut naître d'eau sans naître de l'Esprit. Il peut y avoir le signe extérieur quand il n'y a pas la grâce intérieure.

 

Une troisième conclusion à tirer de ce que nous avons dit, c'est que la nouvelle naissance n'est pas la sanctification. C'est pourtant la manière de voir de bien des gens, par exemple de l'éminent auteur de l'essai sur la nature et les bases de la régénération chrétienne,. Laissant de côté diverses objections sérieuses qu'on pourrait formuler contre cet écrit, en voici une qui est bien fondée : c'est que, d'un bout à l'autre, il parle de la régénération comme d'une œuvre graduelle qui se poursuit lentement dans l'âme à partir du moment où nous nous tournons vers Dieu. Cela est incontestablement vrai de la sanctification ; mais ce n'est pas vrai de la régénération, de la nouvelle naissance. Celle-ci est une partie de la sanctification, mais ce n'en est pas le tout ; c'en est la porte, c'en est l'entrée.

 

C'est quand nous naissons de nouveau que commence notre sanctification, notre sainteté intérieure et extérieure. Dès lors nous devons, par degrés, « croître en toutes choses dans Celui qui est le chef (la tête) (Eph 4 : 15)  ». Cette expression de l'apôtre marque admirablement la différence qui existe entre ces deux expériences ; et de plus elle indique une analogie étroite entre les choses naturelles et les choses spirituelles.

 

L'enfant naît en un instant, ou du moins en peu de temps ; puis il grandit, par degrés et lentement, jusqu'à ce qu'il ait atteint la taille d'homme. De même, l'enfant de Dieu naît en un temps qui est court, peut-être en un moment ; mais ce n'est que par degrés et lentement qu'il grandit et arrive à la mesure de la stature parfaite de Christ. Il y a donc entre notre nouvelle naissance et notre sanctification le même rapport qu'il y a entre notre naissance et notre croissance physiques.

 

Les considérations qui précèdent nous enseignent encore une chose. Mais ce point est si important, qu'il nous sera permis de l'examiner avec la plus grande attention et de consacrer un peu de temps à le développer. Que doit dire un homme qui aime les âmes et s'afflige de ce qu'elles pourraient périr, que doit-il dire à un individu qu'il voit vivre dans la violation du jour du repos, dans l'ivrognerie, ou dans tel autre péché volontaire ? Si ce que nous avons avancé ci-dessus est vrai, peut-il faire autrement que de dire : « Il faut que vous naissiez de nouveau ? » — « Mais non, s'écrie un de ces hommes qui font du zèle, il ne faut pas faire cela. Comment osez-vous parler avec aussi peu de charité à cet homme ? N'a t-il pas été baptisé ? Il ne peut pas maintenant naître de nouveau ». Comment ? il ne peut pas naître de nouveau ? Est-ce bien là ce que vous affirmez : Mais alors il ne peut pas être sauvé. Car fût-il aussi âgé que l'était Nicodème, « s'il ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu (Jea 3 : 3)  ». En disant qu'il ne peut pas naître de nouveau, en réalité vous l'abandonnez à la perdition. Et alors, où est le manque de charité ? est-ce de mon côté ou du vôtre ? Moi, je dis qu'il peut naître de nouveau et devenir ainsi un des héritiers du salut. Vous, vous dites : « Il ne peut naître de nouveau  » ; et dans ce cas il doit inévitablement périr. Vous lui fermez donc complètement le chemin du salut et vous l'envoyez en enfer, le tout par pure charité.

 

Mais peut-être est-ce le pécheur lui-même, auquel nous disons par un amour très sincère : « Il faut que tu naisses de nouveau ! » qui a appris à nous faire la réponse suivante : « Je repousse votre doctrine nouvelle. Je n'ai pas besoin de naître de nouveau. Je suis né de nouveau quand j'ai été baptisé. Voudriez-vous me faire renier mon baptême ? » Je lui répondrai : Tout d'abord, si ce n'était que rien au monde ne peut excuser un mensonge, je dirais à quelqu'un qui vit ouvertement dans le péché : Si vous avez été baptisé, n'en convenez pas ; car vous ne faites ainsi qu'aggraver hautement votre culpabilité, et cela ne fait qu'aggraver votre perdition. Fûtes-vous vraiment consacré à Dieu quand vous n'aviez que huit jours ? Et depuis, pendant tant d'années, vous n'avez fait autre chose que vous consacrer au diable ! Est-il vrai qu'avant que vous eussiez l'usage de la raison, on vous a consacré à Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et que, depuis que la raison vous est venue, vous vous êtes révolté contre Dieu et consacré à Satan ? Est-ce que cette abomination de désolation, l'amour du monde, l'orgueil, la colère, la convoitise, les désirs insensés et tout le cortège des viles inclinations, a été érigée là où elle ne devrait point ? Avez-vous dressé toutes ces idoles maudites dans cette âme qui fut mise à part « pour être la maison de Dieu en esprit (Eph 2 : 22) » , et qui Lui fut consacrée solennellement ? Et vous osez vous glorifier d'avoir appartenu à Dieu ? Oh ! soyez-en honteux, rougissez-en, cachez-vous sous terre ! Ne vous vantez plus jamais d'une chose qui devrait vous remplir de confusion et de honte devant Dieu et devant les hommes.

 

Mais, en second lieu, je vous réponds que vous avez déjà, renié votre baptême, et de la manière la plus positive. Vous l'avez renié mille et mille fois ; vous le reniez encore tous les jours. Toutes les fois que vous cédez au diable et que vous faites quelqu'une de ses œuvres, vous reniez votre baptême. Vous le reniez par tout péché volontaire, par tout acte d'impureté, d'intempérance ou de vengeance, par toute parole obscène ou profane, par tout juron qui sort de votre bouche. Vous reniez votre baptême chaque fois que vous violez le jour du Seigneur ; vous le reniez toutes les fois que vous faites à autrui ce que vous ne voudriez pas que l'on vous fît.

 

En troisième lieu, je vous réponds que, baptisé ou non, « il faut que vous naissiez de nouveau  » ; sans quoi il est impossible que vous soyez saint intérieurement : et sans la sainteté intérieure et extérieure vous ne sauriez être heureux dans ce monde, et encore moins dans le monde à venir.

 

Direz-vous : « Mais je ne fais tort à personne ; je suis juste et honnête dans les affaires : je ne jure pas, je ne prends pas le nom de Dieu en vain ; je ne viole pas le jour du Seigneur ; je ne suis pas un ivrogne je ne calomnie pas mon prochain ; je ne vis dans aucun péché volontaire ». S'il en est ainsi, il serait à désirer que tout le monde en fît autant que vous : Mais il faut que vous fassiez encore davantage, ou bien vous ne pouvez être sauvé ; il faut que vous naissiez de nouveau !

 

Peut-être ajouterez-vous : « Mais je fais encore davantage, puisque non seulement je ne fais de mal à personne, mais je fais tout le bien que je puis ». Je doute de cela : je crains fort que vous n'avez négligé une multitude d'occasions de faire du bien qui se sont présentées et dont il vous faudra rendre compte à Dieu. Mais eussiez-vous profité de toutes et fait à tous tout le bien en votre pouvoir, cela ne changerait rien à votre situation : il faut encore que vous naissiez de nouveau ! En dehors de cela, rien ne fera du bien à votre pauvre âme coupable et souillée.

 

— « Mais, dites-vous encore, je profite régulièrement de tous les moyens de grâce ; je suis assidu à mon église et aux sacrements ». Vous faites bien ; mais cala ne vous sauvera pas de l'enfer, si vous ne naissez de nouveau ! Vous pouvez aller à l'église deux fois par jour ; vous approcher de la table du Seigneur chaque semaine, répéter en votre particulier tant et plus de prières, écouter tant et plus de sermons excellents, lire tant et plus de bons livres, encore faut-il que vous naissiez de nouveau ! Aucune de ces choses ne peut remplacer pour vous la nouvelle naissance : rien au monde ne saurait vous en tenir lieu. Si donc vous n'avez pas encore éprouvé cette œuvre intime de Dieu, que ce soit ici votre prière continuelle : « Seigneur, ajoute à tes autres bienfaits envers moi celui-ci, que je naisse de nouveau ! Refuse-moi ce que tu voudras ; mais accorde-moi ceci, que je naisse de nouveau. Ote-moi ce que tu trouveras bon de m'ôter, renommée, biens, amis, santé ; mais donne-moi ceci, de naître de l'Esprit, de

devenir enfant de Dieu ! Oh ! que je renaisse, « non par une semence corruptible, mais par une semence incorruptible, par la parole de Dieu qui vit et qui demeure éternellement (1Pi 1 : 23) », et que, de jour en jour, je « croisse dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ ! (2Pi 3 : 18) »

 


Sermon 46 :           LE CHRÉTIEN DANS LE DÉSERT

Jean 16,22

1760

 

Vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie. (Jea 16 : 22)

 

Quand Dieu eut accordé au peuple d'Israël une grande délivrance en le tirant de la maison de servitude, ce peuple n'entra pas immédiatement dans le pays que l'Éternel avait promis à ses pères. Les Israélites errèrent dans le désert (Ex 13 : 18), et y furent tentés et affligés de diverses manières. Ainsi, lorsque le Seigneur a délivré ceux qui le craignent de l'esclavage du péché et de Satan, « et qu'ils sont justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est en Jésus-Christ (Ro 3 : 23) », peu d'entre eux cependant entrent aussitôt dans ce repos qui « reste pour le peuple de Dieu (Heb 4 : 9)  ». La plupart errent, plus ou moins, hors du bon chemin où l'Eternel les avait introduits. Ils passent, pour ainsi dire, « par un pays désert et par un lieu hideux, où l'on n'entend que hurlements de désolation » et là ils sont tentés et tourmenté de diverses manières. C'est cet état que quelques personnes ont appelé, par allusion à l'histoire des Israélites, le désert. Il est bien certain que les âmes qui sont dans cet état ont droit à nos plus vives sympathies. Elles souffrent d'un mal funeste et cruel, mais qui n'est pas généralement compris, ce qui fait, qu'elles ont encore plus de peine à en trouver le remède. Etant elles-mêmes comme dans des ténèbres, on ne peut guère s'attendre à ce qu'elles comprennent la maladie dont elles sont atteintes. Et bien peu de leurs frères, peut-être même de leurs conducteurs, connaissent la nature de ce mal ou le moyen de le guérir. Raison de plus pour que nous examinions : D'abord, quelle est la nature de ce mal ; en second lieu, quelle en est la cause ; en troisième lieu, quel en est le remède.

 

I

 

Tout d'abord, quelle est la nature de cette maladie qui attaque tant d'âmes après qu'elles ont cru ? En quoi consiste-t-elle réellement, et quels en sont les vrais symptômes ? Ce mal consiste principalement en ce que ces personnes ont perdu la foi que Dieu avait produite dans leur cœur. Ceux qui sont dans le désert n'ont plus en eux comme auparavant cette démonstration divine, cette conviction satisfaisante des choses qu'on ne voit point (Heb 11 : 1). Ils n'ont plus cette manifestation intérieure de l'Esprit qui les rendait tous capables de dire :

« Si je vis encore dans ce corps mortel, je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est donné pour moi (Gal 2 : 20)  ». La lumière d'en haut ne vient plus « briller dans leurs cœurs (2Co 4 : 6) ; » ils ne « voient : plus celui qui est invisible (Heb 11 : 27) ; » les ténèbres s'étendent de nouveau sur la face de. leur âme, et l'aveuglement sur les yeux de leur esprit. Le Saint-Esprit ne vient plus « rendre témoignage à leur esprit qu'ils sont enfants de Dieu (Ro 8 : 16) ; » il n'est plus pour eux cet « Esprit d'adoption par lequel ils criaient (intérieurement) : Abba, Père (Ro 8 : 15) » Ils ne possèdent plus une ferme confiance en son amour, et la liberté de s'approcher de lui avec une sainte hardiesse. Leur cœur ne dit plus : « Voilà, quand il me tuerait, je ne laisserais pas d'espérer en lui (Job 13 : 15) ; » ils sont privés de leur force ; ils sont devenus faibles et timides comme les autres hommes (Allusion à Samson Jug 16 : 17).

 

De cette perte de la foi provient ensuite la perte de l'amour qui doit nécessairement croître ou diminuer en même temps que la foi véritable et vivante, et dans les mêmes proportions. Aussi, tous ceux chez qui la foi disparaît, voient aussi disparaître leur amour pour Dieu. Alors ils ne peuvent plus dire : « Seigneur ; tu connais toutes choses ; tu sais que je t'aime (Jea 21 : 17)  ». Ils ne trouvent plus en Dieu cette félicité dont jouit celui qui l'aime. Ils ne prennent point leur plaisir en lui comme autrefois, et ne sentent point « l'odeur de son parfum (Jea 12 : 3)  ». Naguère, « c'était, vers son nom et vers son souvenir que tendait le désir de leur âme (Esa 26 : 8) ; » mais aujourd'hui leurs désirs sont refroidis et amortis, sinon tout à fait éteints. Leur amour pour Dieu s'étant attiédi, leur amour pour le prochain à eu le même sort. On ne trouve plus chez eux ce zèle pour les âmes, qui faisait qu'ils désiraient ardemment les voir sauvées, ni ce besoin vif, pressant et, agissant de les amener à se réconcilier avec Dieu. Ils ne sentent plus en eux ces « entrailles de miséricorde » (Col 3 : 12) pour les brebis perdues, cette tendre « compassion pour ceux qui pèchent par ignorance et par erreur (Heb 5 : 2)  ». Autrefois, ils « témoignaient une parfaite douceur envers tous les hommes (Tit 3 : 2) ; » ils instruisaient avec bonté ceux qui étaient opposés à la vérité et « si quelqu'un venait à tomber dans quelque faute, ils le redressaient avec un esprit de douceur (Gal 6 : 1) » Mais, après un intervalle qui a duré peut-être bien des jours, la colère commence à reprendre son empire ; la mauvaise humeur et l'impatience les attaquent vigoureusement pour les faire tomber ; et c'est beaucoup s'ils n'en viennent pas à « rendre mal pour mal et injure pour injure (1Pi 3 : 9)  ».

 

Par suite de cette perte de la foi et de l'amour, il y a aussi une troisième perte : celle de la joie inspirée par le Saint-Esprit. Car si nous n'avons plus le sentiment, de notre pardon, avec l'amour qui en résulte, nous ne saurions conserver la joie qui en résulte aussi. Si l'Esprit ne témoigne pas à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu, c'en est fait de la joie que nous procurait ce témoignage intime. De même, chez ceux qui « se réjouissaient d'une joie ineffable (1Pi 1 : 8) », « dans l'espérance de la gloire de Dieu (Ro 5 : 2) », une fois que cesse cette espérance pleine d'immortalité, il y a privation de la joie qui s'y attachait, comme aussi de la joie que leur donnait la possession de « l'amour de Dieu répandu dans le cœur (Ro 5 : 5)  ». La cause n'existant plus, l'effet ne se produit pas ; la source étant fermée, les eaux vives n'en jaillissent plus pour rafraîchir l'âme.

 

A ces pertes de la foi, de l'amour, de la joie, vient s'en ajouter une quatrième, celle de la paix qui surpasse toute intelligence. Ce doux calme de l'esprit, cette sérénité de l'âme ont disparu. Les doutes pénibles reviennent : nous nous demandons si jamais nous avons cru, peut-être même si jamais nous aurons la foi. Nous nous mettons à douter d'avoir éprouvé dans nos cœurs le témoignage réel du Saint-Esprit ; il nous semble que, nous nous sommes fait illusion, et que nous avons pris la voix de la nature pour celle de Dieu, et nous allons craindre de ne plus entendre la voix du Seigneur, de ne plus trouver grâce devant lui. Ces doutes font renaître en nous la crainte servile, la crainte qui est accompagnée de peine. Nous craignons la colère de Dieu, tout comme avant d'avoir cru ; nous craignons d'être rejetés loin de sa présence ; aussi retombons-nous dans cette crainte de la mort dont nous avions été entièrement affranchis.

 

Ce n'est pas tout ; car la privation de paix amène une privation de force. Nous savons que quiconque possède la paix avec Dieu par Jésus-Christ, possède la force de vaincre tout péché. Mais dès qu'on perd la paix du Seigneur, on perd aussi cet ascendant sur le péché. Tant qu'il y eut paix, il y eut aussi force, même vis-à-vis du péché qui nous enveloppe aisément ; que ce soit d'ailleurs un péché qui résulte de notre naturel, de notre tempérament, de notre éducation ou de notre position on avait même l'ascendant sur des dispositions coupables et des désirs mauvais, que l'on n'avait pu vaincre avant cela. Alors le péché ne dominait pas sur l'âme ; mais maintenant, c'est l'âme qui ne domine pas sur le péché. Le chrétien lutte bien encore ; mais il ne peut vaincre ; la couronne est tombée de son front. Ses ennemis triomphent de nouveau de lui, et plus ou moins ils le réduisent en esclavage. « La gloire est transportée » (1Sa 3 : 21) loin de lui ; le royaume de Dieu n'est plus dans son cœur. Il est dépouillé de sa justice, comme de sa paix et, de sa joie venant du Saint Esprit.

 

II

 

Telle est la nature de cet état d'âme que l'on a appelé assez justement le désert. Mais on s'en rendra compte mieux encore en examinant, en second lieu quelles en sont les causes. Il y en a de diverses espèces. Je n'ose pas mettre parmi ces causes une volonté de Dieu purement souveraine et arbitraire. Non ! Dieu « veut la paix de son serviteur (Ps 35 : 27) » et « ce n'est pas volontiers qu'il afflige et qu'il contriste les fils des hommes (Lam 3 : 33)  ». Sa volonté invariable, c'est notre sanctification, ayant pour conséquences « la paix et la joie par le Saint-Esprit (Ro 14 : 17)  ». Ce sont là ses dons généreux, et il nous est déclaré que « les dons de Dieu sont irrévocables (Ro 11 : 29) Il ne se repent jamais de nous les avoir accordés ; il n'a jamais la pensée de nous les reprendre. Ce n'est donc jamais lui qui nous déserte, comme disent quelques-uns : c'est toujours nous qui le désertons (Allusion au titre même de ce discours).

 

La cause la plus ordinaire de ces ténèbres intérieures, c'est le péché sous une forme ou sous une autre. C'est généralement lui qui amène ce qui souvent ressemble à une complication de péché et de misère. Ce peut être, d'abord, une faute commise : cela suffit fréquemment pour plonger aussitôt l'âme dans l'obscurité, surtout si ce péché a été commis en connaissance de cause, volontairement, « par fierté (Ps 19 : 14)  ». Si, par exemple, une personne qui « marche à la clarté de la face de Dieu (Ps 59 : 16) », se laissait aller à commettre un seul acte d'intempérance ou d'impureté, il ne serait pas étonnant qu'elle se trouvât instantanément plongée dans de profondes ténèbres. Il y a eu, sans doute, quelques cas, d'ailleurs bien rares, dans lesquels le Seigneur n'a pas permis que cela arrivât et l'a empêché en déployant, presque au même instant, sa miséricorde et son pardon d'une façon tout à fait extraordinaire. Mais, en général, un tel abus de la bonté de Dieu, une insulte aussi faite à son amour, amènent aussitôt un sentiment de séparation d'avec Dieu et « des ténèbres qu'on pourrait toucher avec la main (Ex 10 : 21.)  ».

 

Il faut espérer que ce cas-là ne se présente pas souvent, et qu'il n'y a pas beaucoup d'hommes qui méprisent tellement les richesses de la bonté de Dieu, que de se révolter contre lui sans transition et sans ménagements, au moment, même où ils marchent dans sa clarté. Cette clarté, on la perd bien plus fréquemment par le moyen des péchés d'omission. Ceux-ci, à la vérité, n'éteignent pas l'Esprit immédiatement, mais ils le font par degrés et lentement. Les autres, c'est comme de l'eau qu'on jette sur le feu ; ceux-ci, c'est comme si on refusait au feu l'aliment combustible. L'Esprit d'amour nous reprend pour nos négligences, et il le fait bien des fois avant de nous abandonner à nous-mêmes. Que d'avertissements intérieurs, que d'appels secrets il nous adresse avant de nous retirer les bienfaits de son action sur nous ! Il faut donc toute une suite de péchés d'omission dans lesquels on persévère volontairement, pour attirer sur l'âme ces ténèbres épaisses.

 

Aucun, peut-être, de ces péchés d'omission n'aboutit plus fréquemment à ce triste état, que la négligence du devoir de la prière en secret, négligence qui ne peut, être compensée par l'assiduité à d'autres moyens de grâce. Il est plus que certain que la vie de Dieu ne peut subsister, encore moins grandir, dans notre âme, si nous ne recherchons pas les occasions de nous mettre en communion avec Dieu et de répandre notre cœur en sa présence. Si donc nous négligeons cela et si nous laissons les affaires, la société ou d'autres occupations prendre la place de ces exercices spirituels du cabinet, ou bien nous porter à expédier ces devoirs religieux le plus lestement possible et sans réfléchir à rien, ce qui a le même effet que si on les supprimait, oh ! alors, la vie de Dieu doit nécessairement baisser dans l'âme. Et si ces négligences se répètent et se prolongent, cette vie s'éteindra graduellement.

 

Un autre péché d'omission qui souvent amène l'âme, du croyant à cet état d'obscurité, c'est la négligence du devoir qui, sous la dispensation judaïque, avait été enjoint de cette façon si formelle « Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur. Tu reprendras avec soin ton prochain, et tu ne souffriras point de péché en lui (Lev 19 : 17)  ». Car, si nous haïssons notre frère dans notre cœur, et si, quand nous lui voyons commettre une faute, nous ne le reprenons pas, mais souffrons le péché en lui, cette conduite attirera bientôt la maigreur sur notre propre âme, attendu que par là nous participerons à son péché, En négligeant de reprendre notre prochain, nous prenons sa faute à notre compte, et nous aurons à en répondre devant Dieu. Nous l'avons vu en danger et nous ne l'avons pas averti ; s'il vient à « mourir dans son iniquité », Dieu pourra justement « redemander son sang de notre main (Eze 3 : 18)  ». Est-il donc surprenant que, si nous attristons ainsi son Esprit, nous soyons privés de la clarté de sa face ?

 

Une troisième cause peut nous en priver. C'est quand nous cédons à quelque péché intérieur. Par exemple, nous savons que « quiconque est hautain de cœur est en abomination devant l' Eternel (Pro 16 : 5) », lors même que cet orgueil ne se montrerait pas dans sa conduite extérieure. Mais combien il est facile, pour une âme qui était pleine de paix et de joie, de tomber dans ce piège du diable ! Comme il est naturel de se croire plus de grâce, plus de sagesse ou plus de force qu'on n'en a, et d'avoir ainsi « de soi-même une plus haute opinion qu'on ne doit ! (Ro 12 : 3) » Comme il est naturel de « se glorifier de quelque chose qu'on a reçu, comme si l'on ne l'avait. pas reçu ! (1Co 4 : 7) » Mais puisque, de tout temps, « Dieu résiste aux orgueilleux, et fait grâce aux humbles (Jas 4 : 6) » seulement, une pareille attitude ne peut manquer d'obscurcir, sinon d'éteindre, la, clarté qui brillait dans l'âme.

 

Les mêmes effets pourront se produire si l'on cède à la colère, même lorsqu'on y est provoqué par certaines circonstances. même quand cette colère peut se couvrir du nom de zèle pour la vérité ou pour la gloire de Dieu. C'est qu'en réalité tout zèle qui n'est pas allumé par la flamme de l'amour, est « terrestre, animal et diabolique (Jas 3 : 15)  ». C'est la flamme de la colère : c'est pure colère, colère coupable ni plus ni moins. Et rien n'est plus contraire à l'amour divin si doux, si bienveillant ! Ces deux sentiments ne peuvent exister en même temps dans un cœur ; cela ne s'est jamais vu. A mesure que la colère domine quelqu'un, l'amour et la joie du Saint-Esprit diminuent proportionnellement chez lui. Cela se voit surtout là où il y a brouille, je veux dire lorsque nous sommes irrités contre quelqu'un de nos frères, de ceux qui tiennent à nous par des liens sociaux ou par des attaches religieuses. Si nous cédons à cet esprit de brouille, ne fût-ce que pendant une heure, nous perdrons la douce communion du Saint-Esprit ; et ainsi, au lieu d'améliorer les autres, nous nous nuirons à nous-mêmest nous serons la proie du premier qui nous attaquera.

 

Mais si nous nous tenons en garde contre ce piège du diable, il se peut qu'il nous attaque d'un autre côté. Quand la violence et la colère sommeillent et que l'amour seul veille dans l'âme, elle peut se trouver en aussi grand danger par la passion qui, elle aussi, tend à nous plonger dans les ténèbres. C' est là, en effet, « la conséquence infaillible de tout désir insensé, de toute affection folle on déréglée. Si nous nous affectionnons aux choses de la terre, à qui que ce soit ou à quoi qui-ce soit d'ici-bas ; si nous désirons quelque autre chose que Dieu et que ce qui nous ramène à Dieu ; si nous cherchons le bonheur dans une créature, Dieu qui est jaloux contestera certainement avec nous, car il ne souffre point de rival. Et si nous ne voulons pas écouter sa voix qui nous avertit, ett revenir à lui de tout notre cœur, si nous continuons à l'affliger par nos idoles et à courir après les dieux étrangers, nous serons bientôt dans un état de froideur, d'aridité et de sécheresse ; le dieu de ce monde aveuglera notre cœur et l'obscurcira.

 

Il réussit d'ailleurs souvent à le faire sans même que nous ayons cédé à quelque péché proprement dit. Il suffit, pour qu'il prenne le dessus, que nous négligions de « rallumer le don de Dieu qui nous a été communiqué (2Ti 1 : 6) », que nous ne persévérions pas sans cesse à « nous efforcer d'entrer par la porte étroite (Lu 13 : 24) », que nous cessions de lutter ardemment pour la victoire et de « forcer et ravir le royaume des cieux (Mat 11 : 12) » Il n'y a qu'à ne plus combattre, et nous sommes certains d'être vaincus. Il n'y a qu'à être insouciant ou découragé, paresseux ou indolent, et bientôt les ténèbres naturelles nous envahiront de nouveau et rempliront notre âme. Il suffit donc de se laisser aller à la négligence spirituelle pour que notre âme soit positivement obscurcie ; ce péché nous dérobera la clarté divine, tout aussi sûrement, bien que plus lentement peut-être, qu'un meurtre ou un adultère.

 

Mais il faut bien considérer ceci, que la cause de cet obscurcissement, quelle qu'elle soit, péché de commission ou péché d'omission, péché intérieur ou péché extérieur, n'est pas toujours dans le voisinage immédiat de ses tristes effets. Il arrivera parfois qu'un intervalle considérable séparera la faute le ses conséquences. Elle peut avoir été commise plusieurs jours, plusieurs semaines auparavant. Et si Dieu nous retire aujourd'hui sa clarté et sa paix, à cause de ce qui s'est passé il y a si longtemps, ce n'est pas, comme on pourrait le croire à première vue, une preuve de sévérité de sa part, mais plutôt une preuve de sa patience et de sa tendre miséricorde. Il a attendu tout ce temps pour voir si nous sentirions, reconnaîtrions et redresserions ce qui, en nous, était défectueux ; et si nous ne le faisons pas, il finit par nous manifester son déplaisir afin de nous amener encore, si possible, à la repentance.

 

Une autre des causes principales de cet assombrissement de notre âme, c'est l'ignorance, qui, d'ailleurs, affecte diverses formes. Si un homme ne connaît pas les Ecritures et s'imagine qu'il y a, dans l'Ancien Testament ou dans le Nouveau, des passages qui enseignent que tous les croyants sans exception doivent, de temps à autre, passer par cette obscurité, cette ignorance amènera tout naturellement chez lui cette obscurité à laquelle il s'attend. Et combien ce cas est fréquent parmi nous ! Combien peu de chrétiens ont des vues justes à cet égard ! Ce n'est pas étonnant pourtant ; car on leur a appris qu'il fallait s'attendre à cela ; leurs conducteurs spirituels les y ont encouragés. Et ce ne sont pas seulement les écrivains mystiques de l'Eglise romaine, ce sont aussi beaucoup des plus spirituels et des plus pratiques de la nôtre (à part quelques uns du siècle dernier) (Le dix-septième siècle.), qui présentent cet enseignement avec une entière assurance, comme une des doctrines les plus claires et les plus certaines de la Bible, et citent quantité de textes à l'appui.

 

Cet obscurcissement provient aussi fréquemment de ce qu'on ne comprend pas la manière dont Dieu opère dans l'âme. Les chrétiens se figurent (sur la foi des écrivains de l'Eglise romaine en particulier, qui ont été suivis sans examen suffisant par beaucoup de protestants), qu'ils ne peuvent pas toujours marcher dans une foi lumineuse ; que c'est là un état inférieur ; qu'à mesure qu'ils grandissent, ils doivent renoncer aux grâces sensibles, et vivre par la foi toute nue. Et elle sera nue, en effet, si on la dépouille de l'amour, de la paix et de la joie du Saint-Esprit ! Ils croient qu'un état de lumière et de joie est bon sans doute, mais qu'un état d'obscurité et de sécheresse spirituelles vaut encore mieux ; que c'est ainsi seulement que nous pouvons être purifiés de l'orgueil, de l'amour du monde et d'un amour-propre déréglé ; et que, conséquemment, nous ne devons ni espérer ni désirer de marcher toujours dans la lumière. C'est pour cela (bien que d'autres causes concourent aussi à ce résultat) que la plupart : des gens pieux dans l'Eglise romaine passent leur vie dans l'obscurité et le trouble, et que, s'ils sont parfois réjouis par la lumière divine, ils s'en voient, bientôt privés.

 

Une troisième cause générale d'obscurcissement spirituel se trouve dans les tentations. Au début, lorsque le flambeau du Seigneur vient briller sur notre sentier, il arrive souvent que la tentation s'enfuit et que nous en sommes entièrement exempts. Tout est tranquille en nous, et peut-être au dehors ; Dieu a contraint nos ennemis à nous laisser, en paix. Il semble tout naturel alors de nous figurer que nous n'aurons plus de combats. On a vu des cas où ce calme durait, non pas seulement quelques semaines, mais des mois et des années. D'ordinaire les choses se passent autrement, et avant longtemps les vents soufflent, la pluie tombe et tes torrents débordent tout de nouveau. Ceux qui ne connaissent ni le Fils ni le Père et qui, conséquemment, haïssent les enfants de Dieu, manifestent cette haine de diverses façons, dès que le Seigneur relâche tant soit peu le frein qu'il a mis à leur bouche. « Mais, comme autrefois celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l'Esprit, il en est de même maintenant (Ga 4 : 29) ; » les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le péché qui reste encore dans le cœur recommence à s'agiter ; la colère et beaucoup d'autres « racines d'amertume » Heb 12 : 15) tendent à « pousser en haut ». Satan ne manquera pas de saisir ce moment pour lancer ses traits enflammés, et notre âme aura à combattre non seulement contre le monde, non seulement « contre la chair et le sang, mais contre les principautés ; contre les puissances, contre les princes des ténèbres de ce siècle, contre les esprits malins qui sont dans les airs (Eph 6 : 12) » Et quand des assauts si divers se produisent simultanément, quand peut-être ils se déchaînent avec une fureur inouïe, il n'est pas surprenant qu'un homme encore faible dans la foi se trouve l'âme oppressée et même obscurcie dans ces circonstances, surtout s'il ne veillait pas à ce moment-là, si ces assauts surviennent à l'heure où il ne s'y attendait pas. où il n'attendait rien de pareil, croyant ou du moins espérant que les jours mauvais ne reviendraient plus.

 

La puissance des tentations qui viennent du dedans sera considérablement accrue, si nous avions auparavant une plus haute opinion de nous-mêmes que nous n'aurions dû, jusqu'à nous croire purifiés de tout péché. Et combien nous sommes portés à le croire, pendant que nous ressentons l'ardeur du premier amour ! Comme nous sommes disposés alors à penser due Dieu a « accompli en nous puissamment... l'œuvre de la foi » (2Th 1 : 11) tout entière, qu'il n'y a plus de péché en nous puisque nous n'y en sentons plus, et enfin que notre âme appartient complètement à l'amour divin ! L'attaque impétueuse d'un ennemi, que l'on croyait non seulement vaincu, mais mort, ne peut guère manquer d'accabler lourdement notre âme, et même parfois de la plonger dans d'épaisses ténèbres, surtout si nous raisonnons avec cet ennemi, au lieu de crier immédiatement à Dieu et de nous jeter, avec une foi enfantine, dans les bras de celui qui « saura délivrer les siens de l'épreuve (2Pi 2 : 19)  ».

 

IIl

 

Telles étant les causes habituelles de cet obscurcissement qui s'empare de nouveau de l'âme, il nous reste à chercher quel en peut être le remède.

 

Ce serait une erreur grave et même fatale que de supposer qu'un seul et même traitement peut convenir à tous les cas. Cette idée est pourtant fort répandue, même parmi beaucoup de chrétiens qui passent pour être expérimentés, qui ont peut-être la prétention d'être des docteurs en Israël et de servir de guides aux autres. En conséquence, ces hommes ne connaissent et n'emploient qu'un seul remède, quelle que soit la cause de la maladie. Ils se mettent aussitôt à faire une application des promesses de Dieu, à « prêcher la bonne nouvelle », comme ils disent. Consoler, voilà tout, ce qu'ils se proposent ; et, pour y arriver, ils disent toutes sortes de choses tendres et douces sur l'amour de Dieu pour les pauvres pécheurs perdus, sur l'efficacité du sang de Jésus-Christ. C'est bien là du charlatanisme, et de la pire espèce ; car s'il n'a pas pour effet de ruiner le corps humain, il pourrait bien, si le Seigneur n'intervenait dans sa grande miséricorde, « perdre l'âme et le corps dans la géhenne (Mat 10 : 28)  ». Il est malaisé de trouver des termes suffisants pour faire bonne justice de ces gens qui « enduisent de mortier mal lié (Eze 13 : 10) », de ces marchands de promesses. Ils méritent bien le surnom qu'on a donné à d'autres mal à propos, celui de comédiens religieux. Ce sont eux qui « tiennent pour une chose profane le sang de l'alliance (Heb 10 : 29)  ». C'est une vraie prostitution des promesses de Dieu que de les appliquer ainsi sans distinction au premier venu. Le traitement. des maux spirituels ne doit-il pas varier selon les causes de ces maux, tout comme lorsqu'il s'agit des maladies du corps ? La première chose à faire, c'est de découvrir la cause ; cela même fera trouver le remède.

 

Demandez-vous donc : « Cette obscurité me vient-elle du péché, et de quel péché ? Est-ce d'un péché visible que j'ai commis ? » Demandez-vous si votre conscience ne vous accuse pas de commettre habituellement quelque péché, par lequel vous contristez le Saint Esprit. Serait -ce pour cette raison qu'il s'est retiré de vous et qu'avec lui ont disparu votre joie et votre paix ? Et comment pourriez-vous les retrouver sans jeter loin de vous l'interdit ? « Que le méchant délaisse sa voie (Esa 55 : 7). « Pécheurs, nettoyez vos mains (Jas 4 : 8)  ». « Otez de devant mes yeux la malice de vos actions (Esa 1 : 16)  ». Alors « ta lumière se lèvera dans les ténèbres (Esa 58 : 10) ; » l'Eternel se retournera vers vous et il vous pardonnera « abondamment (Esa 55 : 7)  ».

 

Si, après vous être examiné consciencieusement, vous ne pouvez pas découvrir de péché par vous commis, qui soit cause de l'obscurité dans laquelle votre âme s'est trouvée plongée, il convient, que vous recherchiez alors si ce ne serait pas quelque péché d'omission qui a mis séparation entre Dieu et vous. Serait-ce que vous avez « souffert du péché en votre prochain ? (Le 19 : 17) » Reprenez-vous ceux qui pèchent devant vous ? Suivez-vous toutes les ordonnances du Seigneur ? êtes-vous assidu au culte ? pratiquez-vous la prière en famille et en particulier ? Si vous ne le faites pas, si vous négligez habituellement un de ces devoirs bien connus ; comment oseriez-vous espérer que le Seigneur continuera à faire luire sur vous la clarté de sa face ? « Affermis le reste » (Apo 3 : 2) au plus tôt, et ton âme vivra. « Si vous entendez aujourd'hui sa voix (Heb 3 : 7) », et si vous l'écoutez, il suppléera lui-même par sa grâce à votre insuffisance. Quand vous entendez cette voix derrière vous qui dit : « C'est ici le chemin ; marchez-y (Esa 30 : 2) », n'endurcissez point votre cœur ; « ne résistez point à la vision céleste (Act 26 : 19)  ». Aussi longtemps que le péché, que ce soit une faute commise ou bien un devoir omis, n'aura pas été enlevé, toutes les consolations qu'on pourrait vous donner seraient vaines et trompeuses. Ce serait comme cette peau qui se referme sur une plaie tandis qu'au dessous l'abcès continue à se former et à s'étendre. N'attendez aucune paix. intérieure avant d'avoir fait votre paix avec Dieu ; et vous ne pouvez la faire sans porter « des fruits convenables à la repentance (Mat 3 : 8)  ».

 

Mais peut-être ne trouvez-vous pas même chez vous un péché d'omission qui ait pu ainsi troubler votre paix et votre joie émanant du Saint-Esprit. Serait-ce alors quelque péché secret qui, semblable à une « racine d'amertume » , pousse en haut et infecte votre cœur ? Cet état de sécheresse et de stérilité, dans lequel est votre âme, ne provient-il pas de ce que votre mauvais cœur « vous a fait abandonner le Dieu vivant ? (Heb 3 : 12) » « Le pied de l'orgueil » (Ps 36 : 12 d'après la version anglaise) ne s'est il pas avancé contre vous ? N'avez-vous pas eu de vous-même « une plus haute opinion que vous ne deviez ? (Ro 12 : 3) » N' avez-vous point, pour telle ou telle chose, « sacrifié à votre filet et encensé à vos rets ? (Hab 1 : 16). N'avez-vous pas attribué votre succès dans quelque entreprise à votre courage, à votre force, à votre sagesse ? Ne vous êtes-vous pas glorifié de quelque chose que vous aviez reçu, « comme si vous ne l'aviez pas reçu ? (1Co 4 : 7) » Ne vous êtes vous pas glorifié « en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ (Gal 6 : 14)  ». N'avez-vous ni recherché ni désiré l'honneur qui vient des hommes ? N'y avez-vous pas pris plaisir ? S'il en était ainsi, vous savez ce qu'il vous faut faire. Si c'est l'orgueil qui a occasionné votre chute, « humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, afin qu'il vous élève quand il en sera temps (1Pi 5 : 6). N'auriez-vous pas contraint le Seigneur â s'éloigner de vous, en vous livrant à la colère ? Ne vous êtes-vous point « irrité à cause des impies », et, n'avez-vous pas été « jaloux de ceux qui s'adonnent à la perversité ? (Ps 37 : 1) » Ne vous êtes-vous point emporté contre quelqu'un de vos frères, à cause de quelque péché réel ou imaginaire que vous avez vu en lui, mais vu, de telle façon qu'à votre tour vous avez péché contre la sainte loi de l'amour en fermant votre cœur à ce frère ? Dans ce cas, regardez au Seigneur pour qu'il renouvelle vos forces et afin que toute cette dureté et cette froideur disparaissent, afin que l'amour, la paix et la joie vous reviennent du même coup et que vous puissiez toujours être « bons les uns pour les autres, pleins de compassion, vous pardonnant mutuellement, comme Dieu vous a aussi pardonnés par Christ. (Eph 4 : 32)  ». Serait-ce que vous vous êtes laissé aller à quelque désir insensé, à quelque affection déplacée ou excessive ? S'il en est ainsi, l'amour de Dieu ne saurait habiter dans votre cœur, à moins celle vous n'en bannissiez vos idoles. « Ne vous abusez point ; on ne se joue pas de Dieu (Gal 6 : 7) » il n'habitera point dans un cœur partagé. Aussi longtemps que vous demeurerez attaché à Délila, l'Éternel ne saurait posséder votre âme. Vainement vous espéreriez retrouver sa clarté, si vous n'arrachez pas « l'oeil droit » pour le jeter loin de vous. Oh ! ne tardez pas davantage, et criez à lui pour qu'il vous donne la force de le faire ! Reconnaissez avec tristesse votre incapacité, votre impuissance ; et, soutenus par son secours. entrez par la porte étroite et emportez d'assaut le royaume des cieux ! Expulsez toute idole du sanctuaire de l'Éternel, et bientôt sa gloire apparaîtra !

 

Peut-être est-ce précisément parce que vous ne vous efforcez pas, parce que vous êtes tombé dans l'indolence spirituelle, que votre âme est pleine d'obscurité. Vous habitez le pays en sécurité ; point de guerre dans vos parages ; aussi êtes-vous tranquille et sans souci. Vous suivez la routine des devoirs extérieurs, et vous vous en tenez là. Peut-on s'étonner alors que votre âme soit morte ? Oh ! secouez-la et la réveillez sous le regard du Seigneur ! Levez-vous et secouez la poussière de dessus vous ; luttez avec Dieu pour remporter sa puissante bénédiction ; répandez votre âme devant lui par la prière, et ne manquez pas d'y persévérer. Veiller ! sortez de votre sommeil, et n'y retombez plus, sans quoi vous n'avez, devant vous que la perspective de perdre toujours plus la lumière et la vie de Dieu.

 

Mais si, après un examen complet et sincère de vous-même, il est évident pour vous que vous n'êtes pas actuellement asservi à l'indolence spirituelle et que vous ne commettez pas tel ou tel autre péché intérieur ou extérieur, alors vous devez passer en revue le passé. Réfléchissez aux dispositions, aux paroles, aux actions qui ont marqué ce temps. Ont-elles été bonnes devant le Seigneur ? « Entre dans ton cabinet (Esa 26 : 20) », « pense en toi-même sur ton lit, et demeure en repos (Ps 4 : 5)  ». Demandez à Dieu de sonder le fond de votre cœur, et de vous rappeler tout ce qui a pu dans le passé « irriter les yeux de sa gloire (Esa 3 : 8)  ». Si votre âme demeure entachée de la responsabilité de quelque péché dont vous ne vous êtes pas repenti, vous ne pouvez manquer d'être dans l'obscurité spirituelle jusqu'au jour où, ayant été « renouvelé à la repentance (Heb 6 : 6) », vous aurez été de nouveau lavé par la foi dans « la source ouverte pour le péché et pour la souillure (Zac 13 : 1)  ».

 

Le traitement de votre cas devra être tout différent si la cause de votre mal se trouve être, non pas le péché, mais l'ignorance. Peut-être est-ce l'ignorance du sens des Écritures, ignorance provenant de celle des interprètes de la parole de Dieu, qui peuvent être fort instruits, fort savants à d'autres égards, mais dans l'ignorance sur un point particulier. S'il en est ainsi, il faut commencer par dissiper cette ignorance, afin de dissiper l'obscurité dont elle est cause. Il faudra donc que nous découvrions quel est le sens véritable des textes bibliques qui ont été mal compris. Il n'entre pas dans mon intention d'examiner ici tous les passages de nos saints livres qui ont été associés à la question qui nous occupe ; mais je dois en indiquer deux ou trois qu'on allègue souvent pour prouver que, tôt ou tard, tous les croyants ont à passer par l'obscurité.

 

On cite entre autres Esaïe 50 : 10 : « Qui est celui d'entre vous qui craint l'Éternel et qui écoute la voix de son serviteur ? Que celui qui marche dans les ténèbres, et qui n'a point de lumière, ait sa confiance au nom de l'Eternel, et qu'il s'appuie sur son Dieu. Mais rien, pas plus dans le contexte que dans le texte, ne prouve qu'il s'agit ici d'un individu qui possédait antérieurement la lumière du Seigneur. Car il suffit d'être convaincu de péché pour « craindre l'Éternel et écouter la voix de son serviteur ». Et on pourrait donner à une personne qui est dans cet état, et bien que son âme soit encore dans les ténèbres et n'ait jamais vu la clarté de la face du Seigneur, le conseil de mettre sa confiance au nom de l'Éternel et de s'appuyer sur son Dieu », Ce passage ne saurait donc aucunement servir à prouver que celui qui croit en Jésus-Christ est appelé à marcher de temps à autre dans l'obscurité.

 

On a cru trouver aussi cette doctrine dans Osée 2 : 14 : « C'est pourquoi, voici, je l'attirerai, après que je l'aurai fait aller dans le désert, et je lui parlerai selon son cœur ». On a voulu conclure de ce passage que Dieu conduira tous les croyants « dans le désert », dans un état d'anéantissement et d'obscurité. Mais il est bien certain qu'il n'y a rien de pareil dans ce texte ; il n'y est, pas question d'une certaine classe de croyants, mais du peuple juif en particulier, et peut-être exclusivement. Et si l'on voulait absolument l'appliquer à des cas individuels, voici comment il faudrait entendre ce passage : « Je l'attirerai par mon amour ; ensuite, je le convaincrai de son péché, et finalement je le consolerai par ma miséricorde et mon pardon ».

 

Un troisième texte, sur lequel on a fondé cet enseignement, est, celui qui est, inscrit, en tête de ce discours : « Vous êtes maintenant dans la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie (Jea 16 : 22) » On s'est imaginé que Dieu s'éloignait, au bout d'un certain temps, de tous ceux qui ont cru, et qu'il fallait qu'ils passassent par cette tristesse pour posséder cette joie que personne ne pourra leur ravir. Mais le contexte tout entier nous montre que Jésus s'adresse ici uniquement à ses apôtres et qu'il fait allusion à des événements particuliers, sa mort et sa résurrection. « Dans peu de temps vous ne me verrez plus », (Jea 16 : 16) leur dit-il, c'est-à-dire pendant que je serai dans le tombeau ; « et, un peu de temps après, vous me reverrez », quand je serai ressuscité. « En vérité, en vérité je vous dis que vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez dans la tristesse ; mais votre tristesse sera changée en joie (Jea 16 : 20)  ».

« Vous êtes maintenant dans la tristesse », parce que je ais vous manquer comme conducteur ; « mais je vous verrai de nouveau », après ma résurrection, « et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie », celle que je vous donnerai. Nous savons que tout cela s'est accompli à la lettre dans le cas des apôtres. Mais il n'y a pas lieu de tirer de là des conséquences relativement aux dispensations de Dieu à l'égard des croyants en général.

 

Pour ne pas aller plus loin, nous nous bornerons à rappeler un quatrième passage, qu'on cite fréquemment à l'appui de la doctrine que nous examinons ; c'est 1Pierre 4 : 12 : « Mes bien-aimés, ne trouvez point étrange, si vous êtes comme dans une fournaise pour être éprouvés ». Mais ce texte est tout aussi étranger à la question que le précédent. En voici la traduction littérale : « Bien-aimés, ne vous étonnez pas du feu, qui est parmi vous et qui est pour votre épreuve ». En admettant qu'on puisse appliquer ces paroles, par voie d'extension, à des épreuves intérieures, il n'en reste pas moins vrai qu'elles ont dû se rapporter d'abord au martyre et aux souffrances qui l'accompagnaient. Ce passage ne peut donc servir à prouver le point dont il s'agit ici. Et nous pouvons bien mettre au défi qui que ce soit de trouver, soit dans l'Ancien Testament, soit, dans le Nouveau Testament, un seul texte qui soit plus probant que celui-ci à l'égard de la doctrine que nous combattons.

 

- « Mais, nous dira-t-on, cette obscurité n'est-elle pas plus salutaire que la lumière elle même ? L'œuvre de Dieu ne s'accomplit elle pas plus rapidement et plus sûrement dans l'âme quand celle-ci passe par des souffrances intimes ? Le croyant n'est-il pas purifié par la douleur bien plus promptement, bien plus efficacement que par la joie ? L'angoisse et le tourment, la détresse, le martyre spirituel, ne font ils pas plus de bien qu'une paix continuelle ? » - C'est là, en effet ce qu'enseignent les auteurs mystiques ; mais si tel est le langage de leurs écrits, tel n'est pas celui des oracles divins, Nulle part, la Bible n'enseigne que c'est par le moyen de son absence que Dieu avance le plus son œuvre dans un cœur. C'est au contraire par sa présence et par une communion bien franche avec le Père et le Fils ; un sentiment très vif de cette présence et de cette communion feront plus, dans une heure, que l'absence du Seigneur n'accomplirait en un siècle. La joie que donne le Saint-Esprit purifiera le cœur bien mieux que la privation de cette joie ; la paix de Dieu est le moyen le plus sûr de débarrasser l'âme de la crasse et de l'écume des affections terrestres. Loin de nous donc cette invention étrange, que le royaume de Dieu est divisé contre lui-même, que la paix de Dieu et la joie que procure le Saint-Esprit sont incompatible avec la justice, et que nous sommes sauvés, non par la foi et l'espérance, mais par l'incrédulité et le désespoir !

 

Aussi longtemps qu'on croira à de pareilles rêveries, on peut s'attendre à marcher dans les ténèbres. L'effet ne cessera de se produire que lorsque la cause disparaîtra. Et pourtant, ne nous figurons pas que l'effet va disparaître aussitôt que la cause aura été supprimée. Quand l'ignorance ou le péché ont amené cette obscurité dans l'âme, il peut arriver qu'ils soient, détruits sans qu'immédiatement la lumière qu'ils avaient éclipsée reparaisse. Elle est essentiellement un don de Dieu, et il l'accordera plus tôt ou plus tard, selon sa volonté. Quand il y a eu péché, il est assez naturel que la lumière d'en haut ne revienne pas tout de suite ; car le péché ayant commencé avant le châtiment, il n'est que juste que celui-ci lui survive. C'est ainsi que, dans le domaine des maux physiques, une blessure ne saurait se guérir tant que le trait y demeure enfoncé, et, d'un autre côté, la plaie n'est pas guérie instantanément quand on en a retiré le projectile ; le mal et la douleur persistent encore longtemps.

 

En dernier lieu, si les ténèbres proviennent de tentations diverses, pénibles et imprévues. le meilleur moyen d'éloigner ces ténèbres et d'en préserver l'âme, c'est d'avertir les croyants qu'ils doivent toujours s'attendre à être tentés, puisqu'ils sont dans un monde mauvais. entourés d'esprits malfaisants, malicieux, rusés, et, que leur cœur lui-même est capable de tout mal. Persuadez-leur que l'œuvre entière de la sanctification ne s'accomplit pas dès le commencement, comme ils se le sont imaginé, mais que, lorsqu'ils sont arrivés à la foi, ils ne sont encore que des enfants nouvellement nés qui doivent s'attendre à rencontrer plus d'une tempête avant de parvenir à la stature parfaite de Christ. Et surtout, avertissez-les que, lorsque l'ouragan fond sur eux, il faut prier, et non raisonner avec Satan ; il faut répandre notre âme en la présence du Seigneur et lui exposer nos difficultés. C'est à ceux-là principalement que nous devons appliquer les grandes et précieuses promesses de Dieu ; ce n'est pas à ceux qui sont encore dans l'ignorance ; car il faut d'abord les tirer de cette ignorance ; encore moins ces promesses sont-elles pour les pécheurs impénitents. Aux âmes croyantes seules nous pourrons annoncer sans réserve et avec affection, les bontés de Dieu notre Sauveur ; nous pourrons auprès d'elles nous étendre ces miséricordes qui sont de tout temps. C'est le cas d'insister sur la fidélité de ce Dieu dont « toute la parole est éprouvée (Pro 30 : 5) », sur l'efficacité de ce sang qui fut versé pour nous et qui « nous purifie de tout péché (1Jn 1 : 7)  ». Le Seigneur rendra lui-même témoignage à sa parole et fera sortir ces âmes de leurs ennuis. Il leur dira : « Lève-toi ; sois illuminée ; car ta lumière est venue, et la gloire de l'Eternel s'est levée sur toi (Esa 60 : 1)  ». Et si elles marchent humblement et fidèlement avec Dieu, cette lumière « augmentera son éclat jusqu'à ce que le jour soit en sa perfection (Pro 4 : 18)  ».

 


Sermon 47 :           L'ACCABLEMENT RESULTANT DES EPREUVES

1 Pierre 1,6

1760

 

Quoique vous êtes maintenant attristés (1) pour un peu de temps par diverses épreuves. (1Pi 1 : 6)

 

(1) Dans la version anglaise il y a appesantis, et J. Wesley a intitulé son discours : L'appesantissement par diverses tentations. Le mot appesantissement rappelle l'abattement, l'accablement qui accompagnent un violent chagrin ou des afflictions prolongées. (Trad.)

 

Dans le discours qui précède, j'ai parlé tout spécialement de cet obscurcissement de l'âme qu'on observe fréquemment chez des personnes qui marchaient autrefois à la clarté de la face du Seigneur. Il y a beaucoup de rapport entre cet état et un certain accablement moral qui se rencontre encore plus souvent, même parmi ceux qui ont cru. De fait, presque tous les enfants de Dieu éprouvent cela, les uns plus, les autres moins. Ces deux états d'âme se ressemblent tellement qu'on les confond assez souvent et qu'on dit indifféremment d'un homme : « Il passe par l'obscurité » ; ou bien : « Il passe par l'accablement ». On fait comme si ces expressions étaient équivalentes, comme si elles disaient exactement la même chose. Mais il s'en faut de beaucoup qu'il en soit, ainsi. L'obscurcissement de l'âme est une chose, et son accablement en est une autre. Non seulement il y a une différence entre ces deux situations ; mais c'est une différence profonde, essentielle. La distinction à faire entre les deux est de telle nature qu'il importe que tous les enfants de Dieu la comprennent, sans cela, rien de plus facile que de glisser de l'accablement dans les ténèbres.

 

Afin d'écarter ce danger, je vais essayer d'indiquer d'abord, à quelle classe de personnes l'apôtre dit : « Vous êtes maintenant attristés (ou accablés) » ; en second lieu, de quel genre était leur accablement ; en troisième lieu, quelles en étaient les causes ; quatrièmement, dans quel but cela leur arrivait ; et, enfin, je tirerai quelques conclusions du tout.

 

I

 

Cherchons d'abord à quelle classe de personnes l'apôtre disait. : « Vous êtes maintenant attristés (ou accablés.) » Il est, en tout cas, évident que ces personnes avaient la foi, à l'époque où saint Pierre leur adressait ces paroles ; car il le dit positivement au verset 5 : « Vous qui êtes gardés par la puissance de Dieu, par la foi, pour obtenir le salut ». Et de nouveau, au verset 7, il dit : « L'épreuve de votre foi qui est beaucoup plus précieuse que l'or périssable ». Dans le verset 9 également : « Remportant le prix de votre foi qui est le salut des âmes ». Ainsi, tout en étant dans l'accablement, ces personnes possédaient une foi vivante ; cette profonde tristesse n'anéantissait pas leur foi ; « elles demeuraient fermes, comme voyant celui qui est invisible (Heb 11 : 27).

 

Leur accablement ne leur avait pas non plus fait perdre leur paix, celle « paix de Dieu qui surpasse toute intelligence (Phi 4 : 7) », et qui est inséparable d'une foi sincère et vivante. Cela découle tout naturellement du second verset de ce chapitre, où l'apôtre demande à Dieu pour ces chrétiens, non pas que la grâce et la paix leur soient données, mais qu'elles leur soient multipliées, c'est-à-dire que les bénédictions dont ils jouissaient déjà leur fussent accordées encore plus abondamment.

 

Ceux à qui saint Pierre s'adresse ici possédaient également une espérance vivante. Car il écrit, au verset 3 : « Béni soit le Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ qui, selon sa grande miséricorde, nous a fait renaître », vous et moi, tous ceux qui « sont, sanctifiés par L'Esprit et ont part à l'aspersion du sang de Jésus-Christ » , (vers. 2) « en nous donnant une espérance vive (ou vivante) de posséder l'héritage qui ne se peut ni corrompre, ni souiller, ni flétrir ». Malgré leur accablement, ces chrétiens conservaient donc une espérance immortelle.

 

Ils avaient aussi la joie, « se glorifiant dans l'espérance de la gloire de Dieu (Ro 5 : 2)  ». Ils étaient remplis de joie par le Saint-Esprit. Aussi l'apôtre, ayant parlé du moment « où Jésus-Christ paraîtra » (vers. 7), c'est-à-dire où il viendra, à la fin, pour juger le monde, ajoute aussitôt « En qui vous croyez, quoique vous ne le voyiez pas encore », des yeux de votre corps, « et en croyant, vous vous réjouissez d'une joie ineffable et glorieuse » (vers.8). Cet accablement de la tristesse n'excluait conséquemment ni une espérance vive, ni une joie ineffable. Ils étaient tout à la fois attristés et, pleins d'une joie glorieuse.

 

Au sein de cet accablement moral, ils jouissaient cependant encore de l'amour de Dieu répandu dans leur cœur. « Lequel vous aimez, quoique vous ne l'ayez pas vu », dit saint Pierre (vers.8). Quoique vous ne l'ayez pas vu face à face, leur dit-il, vous avez appris à le connaître par la foi, et vous avez obéi à sa parole : « Mon fils, donne-moi ton cœur ! (Pro 23 : 26) » Il est votre Dieu, l'objet de votre amour, le désir de vos yeux, votre « très grande récompense » Vous avez cherché et trouvé votre bonheur en lui ; vous « prenez votre plaisir en l'Eternel, et il vous accorde les demandes de votre cœur (Ps 37 : 4).

 

Il reste à ajouter ceci. Tout en étant accablés, ils demeuraient saints, ils conservaient le même ascendant sur le péché. A l'égard du péché, ils étaient encore et toujours « gardés par la puissance de Dieu (vers.5) ; » ils étaient « comme des enfants obéissants, ne se conformant point aux convoitises d'autrefois (vers. 14) ; » et, « comme celui qui les avait appelés est saint », eux aussi de même étaient « saints dans toute leur conduite (vers. 15)  ». « Sachant qu'ils avaient été rachetés par le précieux sang de Christ, comme de l'Agneau sans défaut : et sans tache (vers. 18) », ils avaient, par la foi et l'espérance qu'ils mettaient en Dieu, « purifié leurs âmes en obéissant à la vérité par l'Esprit (vers. 22)  ». Voilà donc, en résumé, une tristesse, un accablement qui n'empêchent pas la foi, l'espérance, l'amour de Dieu et du prochain, la paix de Dieu, la joie du Saint-Esprit, la sainteté au dedans et au dehors. Cet état n'anéantissait pas l'œuvre de Dieu dans l'âme de ces chrétiens, ne la dégradait en rien. Cela ne nuisait point chez eux à cette sanctification par l'Esprit qui est la racine de toute vraie obéissance à Dieu ; cela ne leur ôtait même pas ce bonheur qui découle nécessairement de la grâce et de la paix du Seigneur, lorsqu'elles règnent dans un cœur.

 

II

 

Ce que nous venons de dire aide à comprendre quelle était la nature de l'accablement, qui pesait, sur ces personnes ; et c'est là le second point que nous voulons éclaircir. Le mot employé dans le texte grec signifie attristés, chagrinés ; (c'est qui vient de tristesse, chagrin.) Tel est le sens littéral et invariable de ce mot. Il suit de là que cette expression ne saurait être ambiguë et qu'il ne peut pas être difficile d'en saisir la portée. Les personnes dont il s'agir ici étaient attristées ; leur accablement était, ni plus ni moins, du chagrin, de la douleur, et tout enfant des hommes sait par expérience ce que cela veut dire.

 

Il est probable que nos traducteurs (Ceux de la version anglaise, dite autorisée. Elle fut publiée en 1611 Il en a paru une révision en 1881 et le mot appesantis y est remplacé par attristés. (Trad.) ont employé ici le mot appesantis (ou accablés, qui est un peu plus spécial,) parce qu'ils voulaient exprimer deux choses, le degré et la durée de cette tristesse. Et on peut supposer, en effet, que le chagrin dont il est question dans notre texte n'était pas léger et insignifiant, mais de ceux qui font sur l'âme une forte impression et qui y pénètrent profondément. Ce n'était pas une de ces douleurs passagères qui s'envolent au bout d'une heure ; mais plutôt une de celles qui s'emparent tellement du cœur qu'on ne peut s'en débarrasser promptement ; c'est une tristesse qui persiste, comme si elle devenait une habitude ; au lieu d'être une simple émotion, et cela chez des hommes qui ont une foi vivante en Jésus-Christ et un amour sincère pour Dieu.

 

Même chez de tels chrétiens, cet accablement peut être parfois si grand qu'il projette une ombre sur l'âme tout entière, qu'il déteigne en quelque sorte sur nos sentiments et que cela s'aperçoive dans toute notre manière d'agir. Cela peut aussi influer sur le corps, en particulier chez les personnes dont la constitution est faible naturellement ou a été affaiblie par quelque maladie, et surtout par une maladie des nerfs. Dans bien des cas, c'est le corps mortel qui pèse sur l'âme ; mais ici c'est l'âme qui pèse sur le corps et qui l'affaiblit de plus en plus. Je ne suis pas même certain qu'un chagrin violent et prolongé ne puisse pas affaiblir une constitution solide et y déposer les germes de maladies qu'on ne guérira pas facilement. Mais tout cela peut se produire sans que l'âme cesse de posséder un certain degré de cette foi qui agit par l'amour.

 

C'est bien là ce qu'on peut appeler « une fournaise ». Et quoique ce genre d'épreuve ne soit pas celui dont l'apôtre parle dans le quatrième chapitre de cette épître, plusieurs des expressions dont il se sert en cet endroit pour caractériser les souffrances extérieures peuvent s'appliquer à la souffrance intime dont nous nous occupons. Il ne conviendrait pas de s'en servir en parlant de ceux qui sont « dans les ténèbres ». Car ceux-là ne se réjouissent pas : ils ne le peuvent ; et il ne serait pas vrai non plus de dire d'eux : « L'Esprit de gloire, qui est l'Esprit de Dieu, repose sur vous (1Pi 4 : 2)  ». Mais cet Esprit repose souvent sur ceux qui sont attristés ou accablés, de sorte que, tout en étant tristes, ils sont pourtant « toujours joyeux ».

 

III

 

Passons à notre troisième point : Quelles sont les causes qui produisent cette tristesse, cet accablement chez des croyants sincères ? Saint Pierre le dit clairement : « Vous êtes maintenant attristés par diverses épreuves », par des épreuves variées, non seulement nombreuses, mais de divers genres. Elles peuvent, en effet, être modifiées et diversifiées de mille façons par l'introduction d'une foule de circonstances particulières. Cette variété, ces différences font qu'il est encore plus difficile de se défendre contre l'épreuve. Parmi ces afflictions diverses, on peut compter tous les maux physiques, et tout spécialement les maladies aiguës et tous les genres de souffrance violente, que le siège en soit d'ailleurs le corps tout entier ou bien une portion très minime de notre organisme. Sans doute, les gens qui ont toujours joui d'une santé parfaite et qui n'ont rien éprouvé de pareil, tiennent fort peu de compte de ces choses, et s'étonnent qu'une maladie ou une douleur physique aient pour effet d'accabler l'esprit. Peut-être y en a-t-il un sur mille qui soit constitué si exceptionnellement qu'il ne sente pas la souffrance comme le reste des hommes. Il a plu à Dieu de montrer sa toute-puissance en créant de ces natures prodigieuse, que la douleur ne semblait, point affecter, même quand elle était à son paroxysme ; mais il a pu se faire aussi que ce mépris de la douleur provînt soit d'une forte éducation, soit même de causes surnaturelles, par exemple, de l'assistance d'esprits bons ou mauvais qui ont pu élever ces individus au-dessus des conditions ordinaires de l'existence. Mais, en réservant ces cas extraordinaires, on peut dire :

 

La souffrance suffit pour abattre et troubler ;

Et, quand elle est extrême,

Il peut arriver même

Que les plus patients se laissent accabler.

 

Et lorsque ce dernier effet est écarté par la grâce divine, lorsque les chrétiens ont appris à « posséder leur âme par leur patience (Lu 21 : 19) », il peut cependant en résulter un grand accablement intérieur dû à la sympathie qui existe entre l'âme et le corps.

 

Toutes les maladies prolongées, bien qu'elles fassent moins souffrir, ont une tendance à produire, les mêmes résultats. Quand Dieu nous envoie la phtisie, ou bien une fièvre chaude avec ses alternatives de frissons, si ces maux ne sont pas promptement guéris, ils « consumeront nos yeux, et tourmenteront aussi nos âmes (Le 26 : 16)  ». Tel est tout spécialement l'effet de toutes les affections qu'on appelle maux de nerfs. La foi n'a pas le privilège de suspendre le cours de la nature. Les causes naturelles continuent à produire leurs effets naturels. La foi n'empêche pas davantage l'esprit de s'abattre dans une maladie hystérique, qu'elle n'empêche le pouls de battre plus vite quand on a la fièvre.

 

D'un autre côté, « quand la calamité surviendra comme un tourbillon (Pro 1 : 27) » quand « la pauvreté et la disette viendront comme un homme armé, (Pro 6 : 11) », l'épreuve sera-t-elle insignifiante ? Faudra-t-il s'étonner si elle occasionne du chagrin et de l'accablement ? Pour ceux qui voient cela de loin et, après l'avoir vu, passent outre, ces afflictions peuvent sembler petites ; mais il en est autrement pour ceux qui les traversent. « Pourvu que nous ayons la nourriture et de quoi nous vêtir » , (le mot employé ici, se rapporte au logement, aussi bien qu'au vêtement, de quoi nous couvrir,) cela nous suffira (1Ti 6 : 8) », si nous avons l'amour de Dieu dans le cœur. Mais que feront ceux qui n'ont pas même ces choses-là ? ceux qui sont réduits à « chercher leur retraite dans les rochers (Job 24 : 8) », ceux qui n'ont que la terre pour lit et que le ciel pour couverture, qui n'ont point pour eux et pour leur famille une demeure chaude ou même sèche, encore moins une maison propre, qui ne possèdent pas assez de vêtements pour se préserver, eux et ceux qu'ils aiment comme eux-mêmes, du froid perçant, soit de jour, soit de nuit ? Je ne puis m'empêcher de rire quand j'entends cette absurde exclamation d'un auteur païen :

 

Nil habet infelix paupertas durius in se

 

Quàm quod ridiculos homines facit !..... (Juvénal, Satire 3, vers. 152, 153)

 

Est-il donc vrai que « la pauvreté malheureuse ne renferme rien de plus dur que ceci, qu'elle rend les hommes ridicules », les expose à ce qu'on rie d'eux ? Est-ce que la privation de nourriture n'est rien ? Dieu prononça cette malédiction contre l'homme : « Tu mangeras le pain à la sueur de ton visage (Ge 3 : 19)  ». Mais que de gens n'y a-t-il pas dans ce pays chrétien qui travaillent, et peinent, et suent pour n'avoir pas même, après tout, ce pain, qui ont à lutter à la fois contre la fatigue et contre la faim ! N'est-ce pas un surcroît de maux, quand on a travaillé dur toute la journée, de rentrer dans un logement pauvre, glacé, sale et misérable, où l'on ne trouve pas même la nourriture qu'il faudrait pour réparer ses forces ? J'en appelle à vous qui vivez dans l'aisance ici-bas et à qui il ne manque que des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et un cœur pour comprendre tout ce que Dieu a fait pour vous ; dites-moi, n'est-ce rien

que de chercher à gagner son pain, jour après jour, sans y réussir, et, pour comble d'infortune, d'avoir à écouter les cris de cinq ou six petits enfants qui réclament ce qu'on ne peut pas leur donner ? Si une main invisible ne retenait pas un homme qui en est là, comment pourrait-il éviter de « maudire Dieu et mourir ensuite ! » (Job 2 : 9) Point de pain, point de pain ! pour savoir ce que cela veut dire, il faudrait l'avoir éprouvé. Je trouve surprenant que cela ne cause que de l'accablement, même quand on a la foi !

 

On pourrait mentionner, comme venant ensuite, la perte des êtres qui nous sont chers, des nôtres, d'un père, d'une mère, peut-être encore peu avancés en âge ; d'un enfant bien-aimé qui entrait dans la vie et dont l'âme était étroitement liée à la nôtre ; ou bien d'un ami, qui était comme notre propre âme, d'un ami, don suprême, don le plus excellent du ciel après la grâce de Dieu ! Mille circonstances ont pu aggraver ces afflictions. Peut-être cet enfant, cet ami est-il mort dans nos bras ! peut-être nous a-t- il été au moment où nous y pensions le moins : il fleurissait, et il a été coupé comme une fleur ! Dans des cas pareils, non seulement l'épreuve peut nous toucher, mais elle le doit : Dieu a voulu qu'il en fût ainsi. Il ne nous a pas faits semblables au bois ou à la pierre. Il ne veut pas étouffer nos affections, mais les régler. Ainsi, laissons couler, sans les condamner, ces larmes que réclame la nature. On peut être affligé sans pécher.

 

C'est une douleur encore plus cruelle pour nous quand nous avons affaire à des âmes mortes en vivant, quand nous rencontrons méchanceté, ingratitude, apostasie chez ceux qui autrefois étaient unis à nous par les liens les plus forts. Qui dira le qu'un chrétien qui aime les âmes ressent en voyant son ami, son frère, perdu loin de Dieu ? en voyant un époux ou une épouse, un père ou une mère, un enfant se lancer dans le péché, comme le cheval dans la bataille, travailler ardemment à sa perte éternelle, malgré tous les raisonnements et toutes les supplications ? Et cette angoisse sera cent fois plus amère si l'on peut se souvenir d'un temps où cette personne, qui maintenant court à sa ruine, marchait dans le chemin de la vie. Le souvenir de ce qu'elle était autrefois ne sert plus qu'à envenimer toujours davantage l'aiguillon de la douleur qu'on éprouve en réfléchissant à son état actuel.

 

Il va sans dire que, dans ces diverses situations, notre grand adversaire mettra tout à profit pour faire son œuvre. « Il tourne autour de nous, cherchant qui il pourra dévorer (1Pi 5 : 8) », et il déploiera toute sa puissance, toute sa ruse pour essayer de triompher d'une âme qui déjà est abattue. Il ne ménagera pas ses traits enflammés ; il lancera ceux qu'il juge les plus propres à pénétrer dans l'âme et à s'y planter profondément, en raison même de leur adaptation aux circonstances dans lesquelles la tentation a lieu pour cette âme. Il s'efforcera d'y insinuer l'incrédulité, le blasphème, le murmure contre Dieu. Il suggère à l'esprit cette pensée que décidément Dieu ne « s'inquiète pas de ce monde et ne le dirige pas, ou bien qu'il ne le dirige pas comme il faudrait, selon les lois de la justice et de la bonté. Il cherchera à insurger le cœur de l'homme contre Dieu, à ressusciter notre ancienne inimitié naturelle contre le Seigneur. Et si nous entreprenons de le combattre avec ses propres armes, si nous nous mettons à raisonner avec lui, notre accablement ne fera qu'augmenter et aboutira peut-être aux ténèbres les plus profondes.

 

Plus d'une fois on a exprimé l'opinion qu'il y a une autre cause d'accablement, sinon d'obscurité, pour l'âme : ce serait que Dieu se retire d'elle, uniquement parce que telle est sa volonté souveraine. Bien certainement il se retirera si nous contristons son Saint-Esprit par des péchés visibles ou cachés, soit en commettant le mal, soit en négligeant de faire le bien, en nous laissant aller à l'orgueil ou à la colère, à la nonchalance spirituelle, à des désirs insensés ou à des affections déréglées. Mais qu'il nous abandonne jamais simplement parce qu'il le veut, simplement parce que tel est son bon plaisir, je le nie formellement. Il n'y a pas un seul texte de ta Bible qui puisse fournir l'ombre d'un prétexte pour faire une pareille supposition. Cette idée est contraire non seulement à tel ou tel passage des Ecritures saintes, mais à tout l'ensemble de la révélation divine. Elle répugne à la nature même de Dieu : c'est une insulte à sa majesté, à sa sagesse ; ce serait, comme l'a dit énergiquement un grand écrivain, « jouer à cache-cache avec ses créatures ». Ce serait incompatible avec sa justice et avec sa miséricorde, comme avec l'expérience authentique de son peuple.

 

Une autre cause d'accablement a été indiquée par certains auteurs qu'on a qualifiés du nom de Mystiques. Et, je ne sais trop comment, leurs vues se sont propagées parmi de braves gens qui ne connaissent pourtant pas ces écrivains. Je ne saurais mieux rendre compte de ces idées particulières qu'en citant les paroles d'une femme (John Wesley cite peut-être ici les idées de Madame Guyon ou plus probablement celles d'Antoinette Bourignon, qui a publié vingt et un volumes d'écrits mystiques. Madame Guyon en a laissé trente-neuf. (Trad.) ) qui raconte ainsi ce qu'elle a éprouvé : « Je continuais à être si heureuse en mon Bien-aimé que, s'il m'avait fallu vivre errante dans un désert, cela ne m'aurait pas paru difficile. Mais cet état ne dura pas longtemps ; car je me trouvai effectivement bientôt conduite dans un désert. Je me trouvai dans un état d'abandon, tout à fait pauvre, malheureuse, misérable. La vraie source de cette tristesse, c'est la connaissance que nous gagnons de nous-mêmes, et par laquelle nous apercevons combien peu nous ressemblons à Dieu. Nous nous voyons tout le contraire de lui ; nous voyons notre âme entièrement corrompue et dépravée, toute pleine de péché et de méchanceté, du monde et de la chair, de toute sorte d'abominations ». C'est de considérations de ce genre qu'on a conclu que la connaissance de nous-mêmes, qui est essentielle pour que nous ne périssions pas éternellement, ne peut manquer, lorsque nous sommes déjà arrivés à la foi par laquelle on est justifié, de produire chez nous le plus profond des accablements.

 

A propos de cette théorie, je ferai les observations suivantes. Dans un paragraphe précédent, l'auteur que je viens de ci ter disait : « Avant compris que je n'avais pas la vraie foi en Jésus-Christ, je me consacrai à Dieu, et aussitôt je sentis son amour ». C'est possible ; mais il n'est pas prouvé que ce fût la grâce de la justification. Il est plus probable que ce n'était que ce qu'on a appelé les attraits du Père. Et, s'il en était ainsi, l'accablement et les ténèbres qui suivirent étaient tout simplement les convictions de péché qui, dans l'ordre naturel des choses, doivent précéder la foi par laquelle on est justifié. D'un autre côté, si nous supposons qu'elle fut justifiée presqu'en même temps qu'elle s'apercevait qu'elle n'avait pas la foi, alors elle n'a pas eu le temps d'arriver à cette connaissance graduelle de soi-même qui d'ordinaire précède la justification ; et, dans ce cas, cette connaissance serait venue après ; et, comme elle ne s'y attendait pas, l'effet en aurait été d'autant plus accablant. De plus, je rappelle qu'après notre justification nous apprenons à connaître bien mieux qu'auparavant, d'une façon plus claire et plus complète, notre péché intérieur, l'entière dépravation de notre nature. Il n'y a pas de raison pour que cela plonge notre âme dans les ténèbres, et je n'oserais pas même affirmer que cela causera nécessairement de l'accablement. S'il en était ainsi, l'apôtre n'aurait pas employé cette expression : « S'il le faut (Notre traduction dit : « Vu que cela est convenable ». (1Pi 1 : 6) ). Car, alors, il serait absolument indispensable de passer par là si on veut arriver à se connaître, c'est-à-dire en réalité si on veut connaître l'amour parfait de Dieu et être « rendus capables d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière (Col 1 : 12)  ». Mais il. n'en est rien. Au contraire, Dieu peut augmenter en nous indéfiniment cette connaissance de nous-mêmes, et en même temps y augmenter dans la même proportion la connaissance de lui-même et le sentiment de son amour. Cela suffit pour qu'il n'y ait plus pour nous de désert, de misère, d'abandon, pour que tout en nous soit amour, paix et joie, jaillissant toujours plus jusqu'en vie éternelle.

 

IV

 

Et maintenant, quel but le Seigneur se propose-t-il en permettant cet accablement chez un si grand nombre de ses enfants ? Voici la réponse nette et simple de l'apôtre à cette question : « Afin que l'épreuve de votre foi, qui est beaucoup plus précieuse que l'or périssable, et qui toutefois est éprouvé par le feu, vous tourne à louange, à honneur et à gloire, lorsque Jésus-Christ paraîtra (vers. 7)  ». Il peut y avoir une allusion à ce même but dans le passage bien connu, qui toutefois, nous l'avons déjà dit, se rapporte à un sujet tout à fait distinct : « Ne trouvez point étrange, si vous êtes comme dans une fournaise, pour être éprouvés, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire ; mais réjouissez-vous de ce que vous avez part aux souffrances du Christ, afin que, lorsque sa gloire se manifestera, vous soyez aussi comblés de joie (1Pi 4 : 1,13).

 

Ces paroles nous apprennent que le but principal que Dieu se propose en permettant les tentations qui causent de l'accablement chez ses enfants, c'est d'éprouver leur foi, et cela l'éprouve comme le leu éprouve l'or, Nous savons que, quand l'or est éprouvé par le feu, il est ainsi purifié, dégagé de toute crasse. Eh bien, la même chose arrive à notre foi quand elle passe par la fournaise de la tentation ; plus elle est éprouvée, plus elle est purifiée, et plus aussi elle se fortifie, elle s'affermit, elle s'augmente puissamment, trouvant dans cette épreuve des marques nombreuses de la sagesse, de la puissance, de l'amour et de la fidélité du Seigneur. Accroître notre foi, telle est donc une des intentions de Dieu lorsqu'il permet que nous soyons tentés de diverses manières.

 

Ces afflictions servent aussi purifier, à affermir et à augmenter en nous cette espérance vive, à laquelle « le Dieu et le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, dans sa grande miséricorde, nous a fait renaître (1Pi 1 : 3)  ». D'ailleurs, l'espérance ne peut manquer de grandir chez nous dans les mêmes proportions que la foi. Voici, en effet, sur quelle base elle repose. Nous croyons au nom de Jésus, nous vivons dans la foi au Fils de Dieu, et nous espérons, nous attendons avec confiance la gloire qui doit être révélée ; d'où il suit que tout ce qui sert à fortifier notre foi doit servir aussi à augmenter notre espérance. Et du même coup, cela augmentera notre joie, cette joie dans le Seigneur qui est inséparable d'une espérance pleine d'immortalité. C'est dans cette pensée que Saint-Pierre écrit plus loin à ces chrétiens : « Ré,jouissez-vous de ce que vous avez part aux souffrances de Christ  » ; et qu'il ajoute : « Vous êtes bien heureux ; car l'Esprit de gloire, qui est l'Esprit de Dieu, repose sur vous  » ; et par là vous pouvez, même au sein de la souffrance, vous réjouir « d'une joie ineffable et glorieuse ».

 

Les chrétiens se réjouissent alors d'autant plus, que ces épreuves, qui augmentent leur foi et leur espérance, accroissent aussi leur amour, leur reconnaissance envers Dieu pour tous ses bienfaits, leur bienveillance envers tous les hommes. Plus ils sentent la grandeur de l'amour de Dieu leur Sauveur, plus aussi leur cœur s'embrase d'amour pour celui qui les « a aimés le premier (1Jn 4 : 19)  ». Plus ils ont une assurance nette et ferme de la gloire qui doit être manifestée, plus aussi ils aiment celui qui la leur a acquise et qui leur « a donné les arrhes dans leurs cœurs (2Co 1 : 22)  ». Ainsi, voilà encore un but, en vue duquel Dieu a permis que ces tentations survinssent.

 

Un autre but qu'il se propose, c'est de nous faire faire des progrès dans la sainteté, tant celle du cœur que celle de la conduite ; la seconde procède tout naturellement de la première ; car un bon arbre produira de bons fruits. Or, toute sainteté intérieure est le fruit immédiat de cette foi qui agit par l'amour. L'Esprit divin se sert de ce moyen pour purifier le cœur de l'orgueil, de la volonté charnelle, de la colère, de l'amour du monde, des désirs insensés et funestes, des affections basses et vaines. De plus, il est certain que, par l'action de la grâce de Dieu, les épreuves sont sanctifiées pour notre bien et nous portent à la sainteté d'une manière très directe. Grâce aux opérations de son Esprit, elles humilient de plus en plus notre âme et la courbent devant le Seigneur. Elles calment et adoucissent notre esprit remuant, elles domptent la violence de notre naturel, elles assouplissent notre volonté personnelle revêche, elles nous crucifient à l'égard du monde, et enfin elles nous amènent à attendre de Dieu toute notre force, a ne chercher notre bonheur qu'en Dieu.

 

Tous ces effets concourent à l'accomplissement de ce but suprême, que notre foi, notre espérance, notre amour et notre sainteté « nous tournent à louange » de la part de Dieu lui-même, « à honneur » devant les hommes et les anges, « et à gloire » même ; car le Juge souverain décernera la gloire à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin. Il l'accordera, dans ce jour solennel, « à chacun selon ses œuvres (Mat 16 : 27 etc.) ; » selon l'œuvre accomplie par Dieu lui-même dans le cœur de chaque homme, les œuvres visibles qu'il aura faites pour le Seigneur, et aussi selon ce qu'il aura souffert. Ainsi, toutes ces épreuves sont pour nous un gain indicible. Ainsi, de mille manières, « notre légère affliction du temps présent produit en nous le poids éternel. d'une gloire infiniment excellente (2Co 4 : 17)  ».

 

Il faut également tenir compte des bons effets produits sur ceux qui nous verront endurer l'épreuve comme il faut. L'expérience nous enseigne que l'exemple a plus d'influence que le précepte. Et quel exemple pourrait exercer une influence plus puissante, non seulement sur ceux qui ont reçu une foi du même prix, mais aussi sur ceux qui ne connaissent pas le Seigneur, que l'exemple d'une attitude d'esprit calme et sereine au milieu des tempêtes ; que la conduite d'un chrétien qui est attristé, mais pourtant toujours joyeux ; qui accepte avec douceur la volonté de Dieu quelle qu'elle soit, même lorsqu'elle est le plus pénible pour la nature humaine, qui, dans la maladie et dans la souffrance, peut, dire : « Ne boirai-je pas la coupe que le Père m'a donnée à boire ? (Jea 18 : 11) » qui, dans le deuil ou les privations, peut s'écrier : « L'Éternel l'avait donné ; l'Éternel l'a ôté ; que le nom de l'Éternel soit béni (Job 1 : 21) »

 

Pour terminer, tirons de ce qui précède quelques conclusions. Et d'abord, quelle différence absolue entre l'obscurité spirituelle et l'accablement de l'âme ! Et, cependant, ces deux états sont généralement confondus, même par des chrétiens d'expérience. L'obscurité spirituelle, le passage du désert, comme on l'a surnommée, signifie une privation complète de cette joie que donne le Saint-Esprit. Il n'en est pas ainsi dans l'accablement de l'âme ; car, même alors, on peut se réjouir d'une joie ineffable. Ceux qui sont dans les ténèbres ont perdu la paix de Dieu, ceux qui passent par l'accablement la conservent, et même c'est à ce moment-là que la paix et la grâce peuvent leur être multipliées. Chez les premiers, l'amour de Dieu s'est refroidi, sinon tout à fait éteint ; chez ceux-ci, il a gardé toute sa vigueur et même il grandit de jour en jour. Chez les uns, la foi est sérieusement entamée, si même elle n'est anéantie ; car leur conviction et leur assurance des choses invisibles, et en particulier de l'amour de Dieu et de son pardon, ne sont plus nettes et fermes comme auparavant, et leur confiance dans le Seigneur est diminuée d'autant. Quant aux autres, bien qu'ils ne voient pas Dieu, ils ont en lui une confiance profonde et inébranlable ; ils possèdent une certitude constante de cet amour qui efface tous leurs péchés. Ainsi donc, tant que la foi et l'incrédulité, l'espérance et le désespoir, la paix et la guerre, l'amour de Dieu et l'amour du monde resteront choses distinctes, nous pouvons reconnaître infailliblement un état d'obscurcissement d'avec un état d'accablement.

 

Une leçon à apprendre ici, c'est qu'il peut être nécessaire que nous passions par l'accablement, mais il ne peut pas l'être que nous passions par les ténèbres. Il peut être bon que nous soyons attristés pour un peu de temps en vue des résultats indiqués plus haut, ou du moins dans ce sens que ces résultats découleront naturellement de ces diverses afflictions qui auront servi à éprouver et à augmenter notre foi, à affermir et à développer nos espérances, à purifier notre cœur de tous les sentiments contraires à la sainteté, à nous perfectionner dans l'amour enfin. Et c'est de la même façon que, finalement, ces afflictions contribueront à rendre notre couronne plus brillante, à accroître pour nous le poids de la gloire éternelle. Mais nous ne pouvons pas dire que les ténèbres soient utiles pour produire ces mêmes effets. Car elles n'aboutissent à rien de pareil.

 

La perte de notre foi, de notre espérance, de notre amour, ne tendent ni à nous rendre plus saints, ni à nous préparer dans le ciel une récompense plus éclatante, mais qui doit toujours être en rapport avec le degré de sainteté atteint ici-bas.

 

De ce que dit saint Pierre, nous pouvons aussi tirer cette conséquence que l'accablement lui-même n'est pas toujours nécessaire. « Maintenant » , « pour un peu de temps » , « vu que cela est convenable » , cela signifie bien que ce n'est pas nécessaire pour tous ; et que ce n'est pas invariablement nécessaire pour une même personne. Dieu peut (il est assez grand et assez sage pour cela), accomplir, s'il le juge à propos, cette œuvre dans une âme par toute sorte d'autres moyens. Il v a des cas où il le fait : il y a des chrétiens qu'il trouve bon de faire aller de force en force jusqu'à ce qu'ils aient « achevé leur sanctification dans la crainte de Dieu (2Co 7 : 1) », sans presque avoir affaire à l'accablement spirituel. C'est qu'il a un pouvoir absolu sur les âmes et en fait jouer tous les ressorts comme il veut. Mais ces cas-là sont rares. En général, Dieu trouve bon de faire passer par le creuset de l'affliction les hommes qu'il agrée. Aussi, des tentations diverses et plus ou moins d'accablement sont-ils habituellement la portion de ses enfants les plus chers.

 

En dernier lieu, tout cela nous rappelle qu'il faut veiller et prier, qu'il faut faire tous nos efforts pour ne point tomber dans un état ténébreux. Mais, quant à l'accablement, il ne s'agit pas tant d'y échapper que de mettre à profit cette dispensation. Notre grande préoccupation doit être de nous y comporter de telle sorte, d'y suivre le Seigneur de si près que nous y réalisions pleinement les intentions de son amour qui a permis que cela nous arrivât ; de telle sorte, enfin, que cela serve à augmenter notre foi, à affermir notre espérance, à nous rendre parfaits en toute sainteté. Et dès que nous sentirons approcher cet accablement, pensons à ce que Dieu a en vue en permettant que nous passions par cet état, et efforçons-nous de ne frustrer en rien ses plans en notre faveur. Soyons ouvriers avec lui de tout notre cœur par la grâce qu'il veut nous accorder sans cesse, afin que nous puissions « nous nettoyer de toute souillure de la chair et de l'esprit (2Co 7 : 1) ; » et grandir de jour en jour dans la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, jusqu'au moment où il nous recevra dans son royaume éternel !

 


Sermon 48 :           LE RENONCEMENT A SOI-MEME

Luc 9,23

1760

 

Et il disait à tous : si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il se charge chaque jour de sa croix et qu'il me suive (Lu 9 : 23).

 

Beaucoup de personnes ont supposé que le conseil donné dans notre texte s'appliquait surtout, sinon exclusivement, aux apôtres, peut-être encore aux chrétiens des premiers siècles ou bien en général à ceux qui sont persécutés. Mais c'est là une erreur sérieuse. Car si, dans ce passage, notre Seigneur s'adressait tout spécialement à ses apôtres et aux autres disciples qui le suivaient « pendant les jours de sa chair, (Heb 5 : 7) » il parlait aussi par leur intermédiaire à nous tous, à l'humanité entière, sans aucune exception, sans distinction aucune. Il est tout simplement évident et incontestable que le devoir ici prescrit ne regardait pas seulement les apôtres ou les premiers chrétiens. Il n'incombe ni à une classe d'hommes particulière, ni à une époque spéciale, ni à un certain pays. De sa nature il est absolument universel : il s'applique à tous les temps, à toutes les personnes, voire même à toutes les choses, et pas seulement au manger et au boire ou à d'autres objets se rapportant aux sens. La signification de cette parole, la voici : Si quelqu'un, quels que soient son rang, sa, position, sa situation, sa nationalité ou le siècle dans lequel il vit, veut réellement venir après moi, qu'il renonce à soi-même en toutes choses, qu'il se charge de sa croix, quelle qu'en soit la nature, qu'il s'en charge chaque jour, et qu'il me suive.

 

Ce n'est pas une chose de petite importance que de renoncer à nous-mêmes, que de nous charger de notre croix, en acceptant ce devoir dans toute l'étendue du mot. Ce n'est pas seulement une chose désirable, comme certains détails accessoires de la religion. Non : c'est absolument nécessaire, c'est indispensable, soit pour devenir, soit pour demeurer disciple de Jésus. Il le faut absolument, c'est essentiel pour que nous venions après Lui, pour que nous Le suivions ; à tel point que, dans la mesure où nous ne pratiquons pas ce devoir ; nous ne sommes pas ses disciples. Si nous ne renonçons pas sans cesse à, nous-mêmes, c'est d'autres maîtres que nous apprenons ; ce n'est pas de Lui. Si nous ne nous chargeons pas de notre croix chaque jour, ce n'est pas Lui que nous suivons : c'est le monde, c'est le prince de ce monde, c'est notre cœur charnel. Si nous ne marchons pas dans le chemin de la croix, nous ne suivons pas Jésus, nous ne marchons pas sur ses traces : nous Lui tournons le dos, ou tout au moins nous nous écartons de Lui.

 

C'est pour cela que tant de serviteurs de Jésus-Christ, dans tous les temps et dans tous les pays, et surtout depuis que l'Eglise a été réformée à l'endroit des innovations et des abus qui s'y étaient glissés, ont écrit et parlé aussi fréquemment sur cet important devoir, et l'ont fait dans leurs entretiens particuliers comme dans leurs discours publics. C'est aussi ce qui les a décidés à répandre dans le monde, beaucoup de traités relatifs à ce sujet. Quelques-uns ont été publiés spécialement pour notre peuple. Ces hommes pieux avaient appris, dans les oracles divins et par leur propre expérience, combien il est impossible que nous ne renoncions pas à notre divin Maître que nous ne le reniions pas (En anglais, comme d'ailleurs dans le grec du Nouveau Testament, le même mot signifie renoncer et renier. Renoncer avait autrefois le sens de renier, et la version de Saci l'emploie ainsi. —Trad.), si nous ne voulons pas renoncer à nous-mêmes ; combien il est inutile d'entreprendre de suivre le divin Crucifié, à moins que nous ne nous chargions chaque jour de notre propre croix.

 

Mais ce que nous venons de dire ne conduit-il pas à se demander si, après tout ce qui a été dit et écrit sur le sujet en question, il y a lieu d'en parler ou d'en écrire davantage ? A cet égard, je dirai d'abord que bien des gens, même parmi ceux qui craignent Dieu, n'ont pas eu l'occasion d'entendre ce qui a été dit ou de lire ce qui a, été écrit relativement à ce devoir. Et puis, s'ils avaient lu une bonne partie de ce qui a été écrit sur cette matière, peut-être n'y auraient-ils pas gagné grand'chose ; car beaucoup de ceux qui ont composé ces ouvrages, dont quelques uns font de gros volumes, semblent n'avoir guère compris leur sujet : Ou bien ils n'avaient pas saisi complètement la nature même de ce devoir, et, dans ce cas, ils ne pouvaient l'expliquer à d'autres ; ou bien ils en ignoraient toute la portée ; ils ne voyaient pas « combien ce commandement est d'une grande étendue (Ps 119 : 96)  ». ou bien peut-être encore n'en sentaient-ils pas la nécessité absolue, le caractère indispensable. Il en est qui parlent de cela, d'une façon si obscure, si embarrassée, si enchevêtrée, si mystique ; qu'on dirait qu'ils ont voulu le cacher au commun de l'humanité au lieu d'en instruire la masse des lecteurs. D'autres parlent admirablement bien, avec beaucoup de force et de clarté, de la nécessité du renoncement à soi-même ; mais ils s'en tiennent à des généralités, ils n'en viennent pas aux cas particuliers, et ainsi ne rendent presque aucun service au gros de l'humanité, aux gens de capacité moyenne et d'instruction ordinaire. Il s'en trouve aussi qui entrent bien dans les détails, mais c'est pour résoudre des cas exceptionnels qui ne sauraient intéresser le grand nombre, puisqu'ils se présentent rarement, si toutefois ils se présentent dans la vie ordinaire : par exemple l'emprisonnement ou les tortures, ou bien l'abandon absolu, littéral, de nos maisons et de nos terres, de nos maris ou de nos femmes, de nos enfants, de notre vie elle-même, toutes choses auxquelles nous ne sommes pas appelés et auxquelles nous ne serions exposés que si Dieu permettait le retour des temps de persécution. En somme, je ne connais aucun écrivain anglais qui ait exposé la nature du renoncement là soi-même d'une manière claire et simple, qui soit au niveau des intelligences ordinaires et qui embrasse les petits détails de la vie journalière. Un discours sur ce sujet est donc nécessaire, d'autant plus nécessaire que, dans toutes les phases de la vie spirituelle, bien qu'il se présente une grande variété de circonstances qui empêchent que nous recevions la grâce de Dieu ou que nous croissions dans cette grâce, elles s'expliquent toutes par l'une ou l'autre de ces deux causes : ou bien nous ne renonçons pas à nous-mêmes, ou bien nous ne nous chargeons pas de notre croix.

 

Afin de combler cette lacune en quelque mesure, je vais m'efforcer de montrer : premièrement, ce que c'est que de renoncer à soi-même et de se charger de sa croix ; secondement, que si un homme n'est pas complètement disciple de Jésus-Christ, cela tient à ce qu'il n'accomplit pas son devoir.

 

I

 

Je veux, d'abord, essayer d'expliquer ce que c'est que de « renoncer à soi-même et se charger de sa croix ». Ce point doit, plus que tout autre, être examiné, et bien éclairci, attendu qu'il soulève plus que tout autre l'opposition d'ennemis nombreux et puissants. La nature humaine tout entière proteste contre cet enseignement, comme par un instinct de conservation personnelle : le monde, de même, tous ceux qui sont conduits non par la grâce, mais par leur propre nature, ne veulent point en entendre parler. Il va sans dire que le grand adversaire de nos âmes, qui connaît parfaitement l'importance de cet enseignement, ne peut manquer de faire tout son possible pour le renverser. Ce n'est pas tout : ceux-mêmes qui ont, en quelque mesure, secoué le joug du diable et qui, dans ces derniers temps par exemple, ont vu s'accomplir dans leur âme une œuvre sérieuse de la grâce divine, même ceux-là n'éprouvent aucune sympathie pour cette doctrine capitale du christianisme que, pourtant, leur divin Maître a si fortement accentuée. Il y en a dont l'ignorance à cet égard est si profonde, si absolue, qu'il semblerait que la Bible ne dit pas un mot de ces choses. D'autres sont encore plus éloignés du but, puisque sans s'en douter ils ont conçu des préventions très arrêtées contre cette doctrine. Ces préventions, ils les doivent en partie à des chrétiens de nom, d'apparence, gens qui parlent bien, qui ont une bonne tenue, qui ont tout de la piété sauf la force, qui possèdent de la religion tout, excepté son esprit ; en partie aussi, à certains chrétiens qui ont autrefois, comme ils ne le font plus maintenant, « goûté les jouissances à venir (Heb 6 : 5)  ». — Mais, direz-vous, y a-t-il vraiment des chrétiens qui ne pratiquent pas le renoncement à eux-mêmes et ne le recommandent pas aux autres ? » Ce serait bien mal connaître le genre humain que de poser ainsi la question. Il y a, en effet, des quantités de gens qui se contentent de ne pas attaquer cette doctrine en face. N'allons pas plus loin que Londres. Voyez la masse des adeptes de la prédestination que Dieu, dans sa grande miséricorde, a fait récemment passer de leurs ténèbres naturelles à la lumière de la foi. Sont-ils des modèles de renoncement à soi même ? Combien peu d'entre eux font même profession de pratiquer tant soit peu ce devoir ! Combien peu d'entre peu l'inculquent à d'autres ou sont heureux qu'on le leur inculque ! N'est-il pas vrai plutôt qu'ils représentent de la façon la plus défavorable le renoncement à soi-même, comme si c'était « le salut par les œuvres », et « chercher à établir sa propre justice ? (Ro 10 : 3) » Et avec quel empressement les antinomiens de toute nuance depuis le morave doucereux jusqu'à l'exalté bruyant et profane, font écho à cette clameur et y joignent leur sotte et folle accusation de légalisme (Attachement exagéré à la loi) et de « prêcher la loi ». Ainsi on est toujours exposé à être détourné de cette importante doctrine de l'Evangile, soit par les sophismes, soit par les bravades, soit par le ridicule, armes qu'emploient tour à tour les faux docteurs et

les faux frères qui se sont plus ou moins écartés de « la simplicité qui est en Christ (2Co 11 : 3) ; » ou bien il faut qu'on soit bien affermi sur ce point. Que nos prières les plus ferventes précèdent donc, accompagnent et suivent ce que vous allez lire, de sorte que cela soit écrit dans vos cœurs « du doigt de Dieu » (Ex 31 : 18) lui-même et de façon à n'en être jamais effacé !

 

Mais qu'est-ce que le renoncement à soi-même, ? En quoi devons-nous renoncer à nous-mêmes ? D'où vient la nécessite de ce renoncement ? Voici ma réponse. La volonté de Dieu est la règle suprême et immuable de tout être intelligent, et elle est tout aussi obligatoire pour les anges du ciel, sans exception, que pour tous les hommes qui sont sur cette terre. Il ne saurait en être autrement ; car telle est la conséquence ; naturelle et nécessaire des rapports qui unissent la créature à son créateur. Mais si la volonté de Dieu doit être notre règle de conduite en toutes choses, dans les petites comme dans les grandes, il s'ensuit incontestablement que nous ne devons plus, dans aucun cas, faire notre volonté propre. Du même coup nous apercevons ici quelle est la vraie nature du renoncement à soi-même et quelles sont ses bases et sa raison d'être. Quant à sa nature, c'est de renoncer à faire notre propre volonté, de refuser même de la faire, et cela parce que nous sommes convaincus que c'est la volonté de Dieu qui doit être pour nous l'unique règle de conduite. La raison d'être de ce devoir se trouve dans le fait que nous sommes des créatures de Dieu : << C'est Lui qui nous a formés ; ce n'est pas nous qui nous sommes faits (Ps 100 : 3)  ».

 

Ce motif pour renoncer à soi-même doit être également valable, qu'il s'agisse des anges du ciel ou de l'homme innocent et saint, tel enfin qu'il sortit des mains de son créateur. Mais nous trouvons une raison de plus pour accepter ce devoir, dans la situation où se trouve l'humanité depuis sa chute. Actuellement nous pouvons dire tous : « Voilà, j'ai été formé dans l'iniquité, et ma mère m'a conçu dans le péché (Ps 51 : 7). Toutes les facultés, toutes les forces vives de notre nature sont entièrement dépravées. Notre volonté, corrompue elle aussi, emploie tout son ressort uniquement en vue de satisfaire nos penchants mauvais. D'un autre côté, Dieu veut que nous luttions contre cette dépravation, que nous la surmontions, non seulement sur tel ou tel point et à tel ou tel moment, mais en tout et toujours. Voilà donc un motif de plus pour renoncer continuellement et en tout à nous-mêmes.

 

Mais éclaircissons encore mieux ces principes. La volonté de Dieu est comme un chemin qui mène droit à Lui. La volonté humaine, qui à l'origine était parallèle à celle de Dieu, est devenue comme un chemin tout à fait distinct et dont la direction n'est pas seulement différente, mais totalement opposée, à prendre les choses telles qu'elles sont maintenant ; de fait, c'est un chemin qui éloigne de Dieu. Pour marcher dans l'une de ces deux voies, il faut nécessairement sortir de l'autre ; car nous ne pouvons les suivre toutes les deux en même temps. L'homme dont le cœur est lâche et dont les mains sont faibles, pourra bien marcher dans deux chemins différents, suivant tantôt l'un, tantôt l'autre ; mais il ne saurait marcher en même temps dans les deux ; il ne peut au même moment faire sa propre volonté et se conformer à celle de Dieu. Il faut donc qu'il choisisse, qu'il renonce à la volonté divine pour accomplir la sienne, ou bien qu'il renonce à lui-même pour obéir à la volonté de Dieu.

 

Il est vrai que, sur le moment, il est bien plus agréable de faire notre propre volonté et d'accorder successivement à notre nature déchue toutes les satisfactions qu'elle réclame. Mais, chaque fois que nous agissons ainsi, nous confirmons d'autant le dérèglement de notre volonté ; et, en satisfaisant les mauvais penchants de notre nature, nous ne faisons qu'en augmenter la dépravation. C'est ainsi qu'en prenant certains aliments qui plaisent à notre palais, il nous arrive souvent d'empirer une maladie : un de nos goûts est satisfait, mais le mal s'est accru ; nous nous sommes accordé un plaisir ; mais il faudra le payer de notre vie.

 

En résumé, renoncer à nous-mêmes, c'est renoncer à notre volonté toutes les fois qu'elle ne coïncide pas avec celle de Dieu, et quel que soit le plaisir que nous aurions à faire la nôtre. C'est donc renoncer à toute jouissance qui ne vient pas de Dieu et ne ramène pas à Lui : ce qui revient à dire que nous refuserons de quitter le chemin où nous sommes appelés à marcher, même s'il s'agit d'entrer dans un sentier attrayant et bordé de fleurs ; nous refuserons de prendre ce que nous savons être un poison mortel, bien que le goût en soit agréable.

 

Quiconque voudra suivre Jésus-Christ, voudra être un de ses vrais disciples, devra non seulement renoncer à lui-même, mais aussi se charger de sa propre croix. Une croix, c'est tout ce qui est en opposition avec notre volonté, tout ce qui déplaît à notre nature déchue. Ainsi, nous charger de notre croix est quelque chose de plus que renoncer à nous-mêmes ; c'est monter d'un degré, c'est un effort plus pénible pour la chair et le sang ; car il est plus facile de renoncer à un plaisir que d'endurer une souffrance.

 

Mais si nous voulons « poursuivre constamment la course qui nous est proposée (Heb 12 : 1) », et marcher selon la volonté de Dieu, nous rencontrerons souvent une croix en travers de notre chemin, c'est-à-dire quelque chose qui non seulement n'est pas agréable, mais est même très fâcheux, quelque chose qui contrarie notre volonté et déplaît à notre nature. Que faire alors ? Il n'y a qu'à choisir : ou bien nous charger de notre croix, ou bien nous détourner du chemin de Dieu, « du saint commandement qui nous a été donné (2Pi 2 : 21) », peut-être même nous arrêter tout à fait et reculer pour nous perdre éternellement.

 

Pour arriver à nous guérir du péché, de ce mal pernicieux que tout homme apporte avec lui en venant au monde, il faudra souvent que nous arrachions un oeil droit, que nous coupions une main droite, ce qui veut dire que la chose à faire est fort pénible, ou bien que c'est la façon de l'accomplir qui est douloureuse. C'est peut-être le sacrifice d'un caprice vain ou d'une affection déréglée, ou bien l'abandon de ce qui en était l'objet, abandon sans lequel cette passion ne saurait être vaincue. Dans le premier cas, l'extirpation de ce désir insensé, de cette affection folle, quand ils ont jeté de profondes racines en nous, est souvent comme une épée aiguë qui « atteint jusqu'au fond de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles (Heb 4 : 12)  ». C'est alors que l'Eternel s'assied dans notre âme comme celui qui l'affine par le feu et en consume toute l'écume. C'est bien là une croix ; car c'est essentiellement douloureux, et il est dans la nature même des choses qu'il en soit ainsi. L'âme ne peut pas se déchirer ou passer par la fournaise sans souffrir.

 

Dans le second cas, il est évident que le procédé employé pour guérir une âme du péché, pour la débarrasser d'un vain caprice ou d'une affection déréglée, peut être souvent fort pénible ; mais cela ne vient pas tant du moyen employé que de la nature même de la maladie. Quand, par exemple, notre Seigneur dit au jeune homme riche : « Va ; vends tout ce que tu as, et le donne aux pauvres (Mr 10 : 21) » (et il lui commanda cela parce qu'il savait que c'était l'unique moyen de le guérir de son avarice), la seule pensée de ce sacrifice lui causa tant de douleur qu' « il s'en alla tout triste (Mr 10 : 22) », préférant abandonner l'espérance du ciel plutôt que ses biens terrestres. Ce fut là le fardeau qu'il ne voulut pas soulever, la croix dont il ne voulut pas se charger. D'ans l'un ou l'autre cas, il faudra très certainement que celui qui veut suivre Jésus se charge de sa croix chaque jour.

 

Se charger de sa croix n'est pas tout à fait la même chose que porter sa croix. A proprement parler, nous portons notre croix lorsque nous endurons avec patience et résignation une chose qui nous est imposée  sans que nous ayons été consultés. Mais pour que nous nous chargions de notre croix, il faut que nous souffrions volontairement ce que nous pourrions éviter de souffrir ; c'est choisir librement la volonté de Dieu, bien qu'elle soit opposée à la nôtre ; c'est choisir ce qui est pénible, et le choisir parce que c'est là la volonté de notre Créateur qui est à la fois sage et bon.

 

C'est ainsi qu'il convient que tout disciple de Christ prenne et porte sa croix. Dans un certain sens, sans doute, elle n'est pas seulement la sienne ; elle est commune à lui et à beaucoup d'autres, puisqu' « aucune tentation ne vous survient qui ne soit une tentation humaine » , (1Co 10 : 13), c'est-à-dire commune aux hommes, inhérente et adaptée à la nature humaine ordinaire et à ses rapports avec le monde où nous vivons. Mais, dans un autre sens et en tenant compte de tous les détails, c'est bien la sienne que cette croix ; elle lui est particulière ; Dieu la lui a préparée et la lui donne comme un gage de son amour. Et s'il la reçoit comme telle ; si, après avoir employé, pour en alléger le poids, les moyens qu'autorise la sagesse chrétienne, il demeure comme l'argile entre les mains du potier, il éprouvera que Dieu a tout réglé et arrangé en vue de son bien, tant la nature de cette épreuve que sa mesure et son intensité, sa durée et toutes les autres circonstances accessoires.

 

Il doit nous être facile de nous représenter notre bon Sauveur agissant en tout cela comme le médecin de nos âmes, agissant ainsi non pour son plaisir, mais « pour notre profit, afin de nous rendre participants de sa sainteté (Heb 12 : 10)  ». Si, en sondant nos blessures, il nous fait souffrir, ce ne peut être qu'en vue de nous guérir. Il ampute ce qui est gangrené et perdu, afin de conserver ce qui est bien portant. Et puisque nous acceptons volontiers la perte d'un membre, plutôt que de laisser périr le corps entier, combien ne devrions-nous pas préférer couper notre main droite, figurativement parlant, plutôt que d'exposer notre âme à être jetée tout entière en enfer !

 

Voilà donc bien nettement devant nous la vraie nature et la raison d'être de ce devoir : nous charger de notre croix. Cela ne signifie pas qu'il faut nous macérer, comme disent quelques-uns, nous déchirer la chair, porter un cilice ou une ceinture de fer, ou toute autre chose qui est de nature à compromettre notre santé. Il est possible que Dieu tienne compte de l'intention de ceux qui font ces choses par pure ignorance. Mais notre devoir consiste à accepter la volonté de Dieu, bien qu'elle soit contraire à la nôtre ; à prendre un remède qui, s'il est amer, est salutaire ; à endurer volontiers des souffrances temporaires, quelle qu'en soit la nature, quelle qu'en soit la mesure, dès qu'elles sort nécessaires, soit absolument, soit accessoirement ; pour notre bonheur éternel.

 

II

 

Je veux démontrer, en second lieu, que si un homme ne suit pas entièrement Jésus, n'est pas même son disciple, cela vient toujours ou de ce qu'il ne renonce pas à lui-même ou de ce qu'il ne se charge pas de sa croix.

 

Sans doute, cela pourrait aussi provenir dans certains cas de l'absence des moyens de grâce, de ce qu'on est privé d'une prédication vivante et puissante de la parole de Dieu, ou de la participation aux sacrements, ou de l'association avec des chrétiens. Mais là où ces secours ne font pas défaut, ce qui met le plus d'empêchement à ce que nous recevions la grâce de Dieu et grandissions dans cette grâce, c'est toujours le fait que nous ne renonçons pas à nous-mêmes et que nous ne nous chargeons pas de notre croix.

 

Pour éclaircir ce point, prenons quelques exemples. Un homme a entendu cette parole « qui peut sauver son âme (Jas 1 : 21)  ». Il approuve ce qu'il a entendu, il en reconnaît la vérité, il en est même un peu touché ; mais il reste « mort dans ses fautes et dans ses péchés (Eph 2 : 1) », indifférent et endormi. Pourquoi cela ? Parce qu'il ne veut pas rompre avec son péché favori, bien qu'il sache que c'est une abomination devant l'Eternel. Pendant qu'il écoutait la parole de Dieu, son âme était pleine de convoitise et de mauvais désirs ; et il n'a pas voulu s'en séparer. Aussi les impressions produites chez lui sont-elles sans profondeur et son cœur insensé s'endurcit ; il demeure endormi et indifférent, parce qu'il n'a pas voulu renoncer à lui-même.

 

Mais supposons qu'il ait commencé à se réveiller, que ses yeux se soient entr'ouverts, pourquoi donc se referment-ils si vite ? Pourquoi retombe-t-il dans son sommeil de mort ? Parce qu'il a cédé de nouveau à son péché favori ; de nouveau, il a bu ce délicieux poison. Voilà pourquoi son âme ne reçoit point d'impressions profondes. Il retombe dans son engourdissement fatal, parce qu'il ne veut pas renoncer à Iui-même.

 

Mais il n'en est pas ainsi dans tous les cas. Il y a beaucoup d'hommes qui, une fois réveillés, ne se rendorment plus. Les impressions qu'ils ont reçues ne s'effacent pas ; non seulement elles sont profondes, mais elles sont durables. Et pourtant, plusieurs d'entre eux ne trouvent pas ce qu'ils cherchaient. Ils pleurent et ne sont pas consolés. D'où vient cela ? De ce qu'ils « ne portent pas des fruits convenables à la repentance (Mat 3 : 8) », de ce qu'avec le secours de la grâce qu'ils ont reçue, ils n'ont pas « cessé de mal faire et appris à bien faire (Esa 1 : 16,17)  ». Ils n'ont pas abandonné, le péché qui les enveloppe aisément, celui qui tient leur tempérament, à leur éducation ou à leur profession. Ou bien, peut-être, c'est qu'ils négligent de faire le bien qu'ils pourraient faire et qu'ils savent qu'ils devraient faire, et le négligent parce que cela entraînerait certains ennuis. Ils n'arrivent pas à la foi parce qu'ils ne veulent pas renoncer à eux-mêmes, parce qu'ils ne veulent pas se charger de leur croix.

 

Mais voici un homme qui a « goûté le don céleste et les puissances du siècle à venir (Heb 6 : 4,5) », qui a vu « la lumière de la gloire de Dieu sur la face de Jésus Christ (2Co 4 : 6 — d'après la version anglaise) ; » « la paix de Dieu qui surpasse tonte intelligence (Phi 4 : 7) » a rempli son cœur et son esprit ; « l'amour de Dieu a été répandu dans son cœur par le Saint-Esprit qui lui a été donné (Ro 5 : 5) ». Et cependant il est devenu faible comme les autres hommes ; de nouveau ; il a pris goût aux choses de la. terre, et il a plus d'inclination pour les visibles que pour les invisibles ; les yeux de son esprit se sont refermés, de telle sorte qu'il ne voit plus « Celui qui est. invisible (Heb 11 : 27) ; » son amour s'est refroidi, et la paix de Dieu ne remplit plus son cœur. Il n'y a là rien d'étonnant ; car il a de nouveau « donné lieu a diable (Eph 4 : 27) », et « attristé le Saint-Esprit de Dieu (Eph 4 : 30)  ». Il est retourné à ses égarements, à quelque péché attrayant : s'il ne l'a pas fait visiblement, il l'a fait par le cœur. Il s'est laissé aller à l'orgueil, ou à la colère, ou à quelque convoitise, ou bien à sa volonté charnelle et à la rébellion. Peut-être a-t-il oublié de faire revivre le don de Dieu qui était en lui ; peut-être a-t-il ouvert la porte à l'indolence spirituelle et n'a pas voulu prendre la peine de « prier sans cesse, (1Th 5 : 17) » et de « veiller à cela avec persévérance (Eph 6 : 18)  ». Et c'est ainsi qu'il a fait naufrage de la foi, pour n'avoir pas renoncé à lui-même et ne s'être pas chargé de sa croix de jour en jour.

 

Mais peut-être n'a-t-il pas fait naufrage de la foi ; peut-être possède -t il en quelque, mesure cet Esprit d'adoption qui témoigne avec son esprit qu'il est enfant de Dieu. Quoi qu'il en soit ; il est certain qu'il ne « tend » plus « à la perfection (Heb 6 : 1) ; » il n'est pas, comme jadis, affamé et altéré de justice ; il ne soupire pas après une ressemblance entière avec Dieu, après une pleine jouissance de Dieu, comme le cerf après les eaux courantes. Il est bien plutôt las et découragé ; il semble suspendu entre la vie et la mort.

 

Pourquoi se trouve-t-il dans cet état ? C'est parce qu'il a oublié cette parole du Seigneur : « Par ses œuvres sa foi fut rendue parfaite (Jas 2 : 22)  ». Il ne s'applique plus diligemment à faire les œuvres de Dieu. Il n'est plus « persévérant dans la prière (Ro 12 : 12) », en particulier comme en public. Il néglige la sainte Cène, la prédication, la méditation, le jeûne, les entretiens religieux. S'il n'a pas abandonné, l'emploi de ces moyens de grâce, du moins il en use sans entrain. Peut-être s'est-il relâché dans les œuvres de charité comme dans celles de piété ; il n'exerce plus la libéralité selon son pouvoir, selon les ressources que Dieu lui donne. Il ne sert plus le Seigneur en faisant du bien aux hommes, de toutes manières et dans tous les sens, tant au corps qu'à l'âme. Mais pourquoi s'est-il relâché dans la prière ? Parce que, dans les moments de sécheresse spirituelle, il éprouvait de la difficulté et comme une souffrance à prier. Il néglige les services de prédication, parce qu'il aime à dormir, ou bien parce qu'il fait froid ou obscur, ou bien parce qu'il pleut. Pourquoi délaisse t-il les œuvres de charité ? Parce que, pour nourrir ceux qui ont faim ou vêtir ceux qui sont nus, il devrait diminuer ses dépenses de toilette, et se contenter d'une nourriture plus simple et de mets moins coûteux. Et puis, la visite des malades ou des prisonniers entraîne plusieurs désagréments. Il en est de même pour la plupart des devoirs spirituels imposés par la charité, par exemple lorsqu'il s'agit de reprendre quelqu'un : Cet homme. reprendrait bien son prochain ; mais un jour c'est la fausse honte, un autre,jour c'est la crainte qui l'arrête ; ne va-t-il pas s'exposer non seulement au mépris, mais à des ennuis bien plus graves encore ? Pour ces raisons-là et pour d'autres qui ne valent pas mieux, il s'abstient, partiellement ou totalement de pratiquer les œuvres de charité et de piété. Ainsi sa foi n'est pas rendue parfaite, et il ne croît pas dans la grâce, parce qu'il ne veut pas renoncer lui-même, ni se charger de sa croix.

 

Nous concluons donc que c'est parce qu'un homme refuse de renoncer à lui-même et de se charger de sa croix, qu'il ne peut pas suivre fidèlement le Seigneur, qu'il n'est pas un disciple dévoué de Jésus. C'est à cause de cela que celui qui est mort dans ses péchés ne se réveille pas, bien que la trompette sonne ; c'est pour cela que celui qui avait commencé à se réveiller n'a pourtant pas des convictions profondes et durables ; c'est pour cela que tel autre qui était sérieusement et profondément convaincu du péché, n'obtient pas le pardon ; c'est pour cela que d'autres qui avaient reçu ce don céleste, ne l'ont pas conservé et ont fait naufrage de la foi ; c'est pour cela, enfin, que quelques-uns, s'ils ne reculent pas pour se perdre, sont en tous cas las et découragés et ne courent plus « vers le but, vers le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus Christ (Phi 3 : 14)  ».

 

III

 

Combien ce que nous venons de dire montre clairement que ceux qui, soit directement, soit indirectement, en public ou en particulier, s'opposent à la doctrine du renoncement, à soi-même de la croix à porter chaque jour, ne connaissent ni les Ecritures ni la puissance de Dieu ! Il faut que ces hommes ignorent absolument cent textes de la Bible qui ont rapport à ce sujet, aussi bien que la portée générale des oracles divins. Il faut qu'ils ne sachent rien des expériences les plus vraies, les plus authentiques du chrétien, et de la façon dont le Saint-Esprit a de tout temps opéré, et opère encore à cette heure ; dans le cœur des hommes. Ils pourront, à la vérité, parler très haut, avec beaucoup d'assurance, comme cela, arrive naturellement là où il y a ignorance, parler comme s'ils étaient seuls à comprendre la Parole de Dieu et l'expérience chrétienne ; mais leurs discours sont, à tous égards, des paroles vaines : ils ont été pesés dans la balance et trouvés légers.

 

Nous apprenons également par ce qui précède pourquoi tant d'individus, et même d'associations, qui jadis étaient autant de flambeaux allumés et brillants, ont maintenant perdu leur lumière, et leur chaleur. Ils n'ont peut-être pas haï et combattu ce précieux enseignement de l'Évangile, mais à coup sûr ils en ont fait peu de cas. Ils n'ont peut-être pas, comme quelqu'un, dit fièrement : Abnegationem omnem proculcamus, internecioni damus ; « nous foulons aux pieds tout renoncement et le vouons à la destruction ». Mais ils n'ont pas su voir toute l'importance de ce grand devoir, et ne se sont pas mis en peine de le pratiquer. Hanc mystici docent ; « les écrivains mystiques le prêchent », disait encore, ce même auteur, homme aussi pernicieux que grand ! Non ! lui répondons-nous ; ce sont les écrivains sacrés qui l'enseignent ; c'est Dieu lui-même qui le prêche à toute âme qui veut écouter sa, voix.

 

Mais nous devons aussi conclure de ces vérités qu'il ne suffit point qu'un ministre de l'Évangile ne

combatte pas cette doctrine du renoncement à soi même ou qu'il n'en dise rien. Il ne suffirait même pas qu'il se contentât de dire, quelques mots pour l'appuyer. Pour être net du sang de tous les hommes, il faut qu'il en parle fréquemment et amplement ; il faut qu'il en inculque la nécessité de la façon la plus nette et la plus énergique ; il faut qu'il y insiste : de toutes ses forces, auprès de tout le monde, en tout temps, en tout lieu, « commandement après commandement, commandement après commandement, ligne après ligne, ligne après ligne (Esa 28 : 10)  ». Alors seulement il aura une conscience, sans reproche et « pourra se sauver lui-même avec ceux qui l'écoutent (1Ti 4 : 16)  ».

 

En dernier lieu, que chacun de vous fasse l'application de ces vérités à sa propre âme. Méditez-les quand vous êtes seuls ; pesez-les dans vos cœurs. Tâchez non seulement de les bien comprendre, mais de vous en souvenir jusqu'à la fin de votre vie. Implorez Celui qui est fort, afin qu'il vous fortifie, et que vous n'ayez pas plus tôt compris votre devoir qu'aussitôt vous l'accomplirez. Ne renvoyez pas à plus tard, mais mettez tout de suite en pratique. Oui, pratiquez ceci en toutes choses, dans les mille occasions que nous offrent les circonstances variées de notre existence. Pratiquez-le chaque jour, sans interruption, depuis le moment où vous avez mis la main à la charrue et jusqu'à ce que la fin arrive, jusqu'à l'heure où votre esprit retournera à Dieu !



Sermon 49 :           LE REMÈDE CONTRE LA MÉDISANCE

Matthieu 18,15-17

1760

 

Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul ; s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère ; mais s'il ne t'écoute pas, prends avec, toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé sur la parole de deux ou trois témoins. S'il ne daigne pas les écouter, dis-le à l'Eglise, et s'il ne daigne pas écouter l'Eglise, regarde-le comme un païen et un péager. (Mat 18 : 15-17)

 

« Avertis-les... de ne médire de personne (Tite 3 : 1,2) » a dit le grand apôtre. Et ce commandement est tout aussi formel que cet autre : « Tu ne tueras point (Ex 20 : 13)  ». Mais qui donc, même parmi les chrétiens, fait attention à ce commandement ? Combien peu le comprennent ! Qu'est-ce donc que la médisance ? Ce n'est pas, comme quelques-uns le pensent, la même chose que le mensonge ou la calomnie. Ce qu'un homme dit peut être entièrement vrai, aussi vrai que la Bible, et pourtant être de la médisance. Car la médisance, consiste à dire du mal d'une personne absente, à rapporter quelque chose de mauvais qui a été fait ou dit par quelqu'un qui n'est pas là lorsqu'on le raconte. Supposons que j'aie vu un homme en état d'ivresse, ou que je l'aie entendu jurer ou blasphémer ; si je raconte cela en son absence, c'est là médire. C'est ce qu'on pourrait aussi appeler mordre par derrière. Il n'y a réellement pas de différence entre médire et rapporter. On peut d'ailleurs rapporter les choses tranquillement, d'une voix douce, et même en donnant à entendre qu'on veut du bien à la personne en question, qu'on espère que le mal a été exagéré ; c'est là procéder par insinuation. Mais de quelque façon qu'on s'y prenne, c'est toujours la même chose, sinon dans la forme, du moins en substance, C'est toujours médire, c'est toujours fouler aux pieds ce commandement : « Ne médire de personne ». Car c'est raconter les fautes d'un tiers qui n'est pas là pour se défendre.

 

Combien ce péché est commun, à tous les rangs et dans toutes les classes de la société ! Grands et petits, riches et pauvres, sages et fous, savants et ignorants, tous y tombent sans cesse. Des gens qui ne se ressemblent en rien d'autre sont pourtant les mêmes sur ce point-là. Combien peu pourraient dire devant Dieu : « Je suis innocent à cet égard ; j'ai gardé ma bouche ; j'ai gardé l'ouverture de mes lèvres ! (Allusion à Ps 141 : 3) » Dans quelle. conversation tant soit peu longue, ne rencontrez-vous pas cet élément de la médisance, même parmi des personnes qui en général ont la crainte de Dieu devant leurs yeux et désirent sincèrement avoir une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes ?

 

Et c'est précisément parce que ce péché est si ordinaire, qu'il est difficile à éviter. Il nous environne de toutes parts, et si nous ne sentons pas vivement le danger, si nous ne sommes pas sans cesse en garde contre lui, nous pourrons bien être entraînés par le courant. Sur ce point le monde tout entier semble conspirer contre nous. L'exemple des autres influe sur nous, nous ne savons pas comment, et nous arrivons insensiblement à faire comme eux. Et puis, la médisance ne trouve-t-elle pas un appui au dedans de nous, tout comme au dehors ? Presque tous les mauvais sentiments de l'âme y trouvent à l'occasion une jouissance, et c'est ce qui fait que nous y sommes disposés. C'est pour notre orgueil une satisfaction que de raconter les fautes d'autrui, quand nous croyons n'être pas coupables de ces mêmes fautes. La colère, la rancune, toutes les dispositions malveillantes du cœur trouvent leur compte au mal que nous disons de ceux que nous n'aimons pas. C'est souvent en racontant les péchés de leur prochain que les hommes arrivent à satisfaire leurs désirs insensés et coupables.

 

La médisance est d'autant plus difficile à éviter que c'est fréquemment sous un masque qu'elle nous aborde. N'est-ce pas une indignation noble et généreuse, nous dirions sainte, si nous l'osions, qui nous fait parler ainsi de ces indignes personnes ? Si nous péchons, c'est par haine pour le péché. Autant vaut dire que nous servons le diable par pur zèle pour le Seigneur, et que ce n'est que pour ne pas laisser le mal impuni que nous commettons du mal ! Voilà comment nos passions se justifient toutes, et cherchent à faire passer le péché en le voilant de sainteté !

 

Mais n'y a-t-il aucun moyen d'éviter de piège ? Il y en a un certainement : notre bon Maître l'a clairement

indiqué à ses disciples dans paroles de notre texte. Quiconque marchera dans ce chemin avec prudence et constance, sera préservé de médire. La règle qu'il nous donne prévient sûrement ce mal, et c'en est le remède infaillible. Dans les versets qui précèdent, Jésus avait dit : « Malheur au monde à cause des scandales (Mat 18 : 7) ; » c'est-à-dire que des maux indicibles découleront de cette source pernicieuse ; les scandales, c'est tout ce qui peut détourner ou arrêter ceux qui marchent dans les voies du Seigneur. « Car il est, nécessaire qu'il arrive des scandales (Mat 18 : 7) ; » c'est dans la nature des choses, vu la méchanceté, la folie, la faiblesse des hommes. « Mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive ! ( (Mat 18 : 7) » Son sort sera misérable. « Si donc ta main, ou ton pied... ou ton oeil te fait tomber », si ton plaisir le plus cher, si la personne que tu aimes le plus et qui t'est le plus utile, te détourne ou t'arrête dans le chemin du salut, « coupe-le, arrache-le, et. le jette loin de toi ( (Mat 18 : 8)  ».

 

Mais comment éviterons-nous d'être en scandale aux autres ou de nous scandaliser à cause des autres, surtout si ceux-ci ont absolument tort et que nous le voyions de nos propres yeux ? Notre Seigneur nous l'enseigne ici, en nous donnant un moyen certain d'éviter les scandales et la médisance en même temps : « Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul. S'il t'écoute, tu auras gagné, ton frère. Mais s'il ne t'écoute pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit confirmé sur la parole de deux ou trois témoins. Et s'il ne daigne pas les écouler, dis-le à l'Église. Et s'il ne daigne pas écouter l'Eglise, regarde-le comme un païen et un péager ».

 

I

 

En premier lieu, « si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre toi et lui seul ». Là où c'est possible, la façon la plus simple de pratiquer cette règle est aussi la meilleure. Ainsi, quand tu vois de tes propres yeux ou entends de tes oreilles un frère, un chrétien, commettre un péché positif, tellement que pour toi la chose est évidente, alors voici ce que tu as à faire : saisir la première occasion qui se présentera et où tu pourras l'aborder, et le reprendre au sujet de sa faute « entre toi et lui seul ». Il va sans dire qu'il faut avoir grand soin de le faire dans un bon esprit et de la manière la plus judicieuse. Le succès d'une répréhension dépend beaucoup de la façon dont elle est administrée. Ne manque donc pas de prier ardemment le Seigneur qu'il t'accorde de reprendre avec humilité, avec la conviction vive et profonde que c'est la grâce de Dieu seule qui te rend supérieur à ton frère dans cette occasion, et que, si ce que tu vas dire fait quelque bien, ce sera Dieu lui-même qui aura fait ce bien.

 

Demande-lui de garder ton cœur, d'éclairer ton esprit, de mettre dans ta bouche des paroles qu'il daignera bénir. Tâche de parler avec douceur aussi bien qu'avec humilité ; « car la colère de l'homme n'accomplit point la justice de Dieu (Gal 6 : 1)  ». — « Si quelqu'un vient à tomber dans quelque faute », il n'y a qu 'une manière de le « redresser », c'est « avec un esprit de douceur » (Gal 6 : 1). S'il résiste à la vérité, ce ne peut être que par la bonté qu'on l'amènera à la reconnaître. Parlez donc avec cet amour tendre que beaucoup d'eaux ne pourraient pas éteindre (Cant 8 : 7) » Pourvu que l'amour ne se laisse pas vaincre, il sera vainqueur de tout. Qui pourrait dire toute la puissance de l'amour ?

 

L'amour seul peut courber un front rebelle,

Humilier le pécheur le plus fier,

Fondre, briser, fléchir l'âme charnelle,

Changer le cœur de pierre en cœur de chair.

 

Augmentez donc votre amour pour ce frère, et par là « vous lui amasserez des charbons de feu sur la tête (Ro 12 : 20)

 

Mais veillez aussi à ce que les formes mêmes, dans votre façon de reprendre, soient selon l'Evangile de Christ. Evitez tout ce qui, dans vos regards ; dans vos gestes, dans votre langage ou même dans le ton de votre voix, sentirait l'orgueil ou la suffisance. Evitez avec soin tout ce qui rappellerait le juge ou le docteur, tout ce qui ressemblerait à de l'arrogance ou à de la supériorité. Gardez-vous bien de quoi que ce soit qui serait dédaigneux, hautain,ou méprisant. Qu'il n'y ait pas non plus chez vous ombre de colère ; et, tout en étant très franc, ne vous laissez pas aller à faire toutes sortes de reproches et d'accusations blessantes ; ne vous échauffez pas, à moins que ce ne soit de la chaleur de la charité. Par-dessus tout, qu'on ne puisse pas soupçonner chez vous la moindre haine, la plus petite malveillance ; que votre langage soit exempt d'amertume et d'aigreur ; que tout, dans votre physionomie comme dans vos paroles, respire la douceur et la bonté, et qu'on voie que tout découle de l'amour qui est dans votre cœur. Mais, tout en étant doux, vous pouvez et devez parler de la façon la plus sérieuse, la plus solennelle, employant autant que possible les termes mêmes de la parole de Dieu — car « il n'y en a point de semblable, (1Sa 21 : 9) et faisant tout comme en la présence de Dieu qui doit juger les vivants et les morts.

Si vous n'avez pas l'occasion de parler à la personne elle-même, si vous ne pouvez avoir accès auprès d'elle, vous pourrez lui envoyer un message, en vous servant pour cela d'un ami commun dont la prudence et l'intégrité vous seront bien connues, et auquel vous pourrez vous fier entièrement. Le but pourra être atteint sii quelqu'un possédant ces qualités parle en votre nom, dans l'esprit et de la façon ci-dessus exprimés ; cela pourra, en une bonne mesure, suppléer à votre absence. Mais n'allez pas, pour éviter une croix, faire semblant que les occasions vous manquent ; ne vous persuadez pas, avant d'avoir essayé, que vous ne pouvez pas aborder cette personne. Toutes les fois que vous pourrez parler vous-même, cela vaudra infiniment mieux. Mais plutôt que de ne rien faire, employez quelqu'un ; cela vaudra mieux que de ne pas agir du tout.

 

Que faire si vous ne pouvez parler vous-même à cette personne, ni lui envoyer quelqu'un qui ait toute votre confiance ? En pareil cas, il vous reste la ressource d'écrire. Dans certaines circonstances cela peut même être préférable. Par exemple, si la personne à qui l'on a à faire est d'une humeur si vive, si impétueuse qu'elle n'endure que bien difficilement d'être reprise, surtout par un de ses égaux ou par un inférieur. En écrivant, on peut présenter les choses et les adoucir de telle façon qu'elles soient plus aisées à accepter. D'ailleurs, bien des gens peuvent supporter par écrit des paroles qu'elles n'auraient pas consenti à entendre. Leur orgueil n'en reçoit pas un choc si violent ; leur amour-propre n'en est pas atteint d'une façon aussi sensible. Et à supposer que ce message ne fasse d'abord que peu d'impression, il peut être relu et il se peut qu'à la réflexion on profite d'avertissements qu'on avait d'abord négligés. Si l'on signe cette communication, c'est à peu près comme si l'on allait en personne, comme si on parlait de vive voix ; mais il faut toujours signer, à moins de raisons très spéciales qui pourraient rendre la chose déplacée.

 

N'oublions pas que c'est Jésus qui nous commande de la manière la plus absolue de faire ces démarches et de les faire avant tout, de commencer par là. Il ne nous laisse point d'alternative ; nous n'avons pas à choisir entre ceci ou cela ; c'est là le chemin, il faut y marcher ! Il est vrai qu'il nous recommande deux autres mesures qu'il faudra prendre, s'il y a lieu ; mais ce ne doit être qu'après celle-ci, jamais avant. Faire autre chose ou bien omettre ce point, c'est, dans les deux cas, agir d'une façon inexcusable.

 

Ne croyez pas pouvoir vous justifier d'avoir agi d'une tout autre manière en disant : « Je n'en ai parlé à personne que lorsque je n'ai plus pu y tenir, tant la chose me pesait ! » Elle vous pesait ! Ce n'est pas étonnant, à moins que vous n'eussiez eu la conscience cautérisée ; car vous étiez coupable d'un péché, vous aviez désobéi à un ordre positif du Seigneur. Vous auriez dû aller tout de suite reprendre votre prochain entre vous et lui seul. Si vous ne l'avez pas fait, vous ne pouviez manquer d'avoir un poids sur le cœur (sinon, vous seriez tout à fait endurci), car, en agissant ainsi vous fouliez aux pieds le commandement de Dieu, et vous faisiez ce qui est appelé « haïr son frère dans son cœur (Le 19 : 17)  ». Et quel triste moyen vous avez trouvé de vous décharger ! Dieu vous reprenait à cause de votre péché d'omission, parce que vous ne repreniez pas votre frère ; et pour vous consoler de sa répréhension vous allez commettre un péché positif, en racontant à un autre les fautes de votre prochain ! C'est payer le soulagement bien cher que de l'acheter par un péché. Mais je demande à Dieu que vous n'ayez point ce soulagement, que plutôt la chose vous pèse toujours plus jusqu'à ce que vous soyez allé la dire à votre frère, et à lui seul !

 

Je ne connais qu'une seule exception à cette règle ; il peut y avoir des cas où pour préserver un innocent, on est obligé d'accuser un absent qui est le vrai coupable. Par exemple, il peut arriver que vous connaissiez l'intention qu'a un homme d'enlever à son semblable sa vie ou ses biens, et qu'il n'y ait pas d'autre moyen de l'en empêcher que d'en faire part sans aucun délai à celui qui est menacé. En pareil cas, la règle indiquée par Jésus doit être mise de côté, ainsi que celle donnée par l'Apôtre : « Ne médire de personne ». Il est permis, c'est même notre devoir absolu de parler mal d'une personne absente, quand ainsi nous pouvons l'empêcher de nuire à d'autres, et à elle-même en même temps. Mais n'oubliez jamais que toute médisance est de sa nature un poison mortel. Si donc vous vous voyez contraint de dire du mal d'un absent, et d'employer le poison comme remède, servez-vous-en avec crainte et tremblement ; car c'est un remède dangereux et dont l'emploi ne peut être légitimé que par une nécessité absolue. N'en faites donc usage que le plus rarement possible, seulement lorsque c'est tout à fait nécessaire. Et même alors, que ce soit aussi peu que vous pourrez, juste assez pour atteindre le but désiré. Dans tous les autres cas, « va et reprends-le entre toi et lui seul ».

 

II

 

Mais que faudra-t-il faire, « s'il ne t'écoute pas  » ; s'il te rend le mal pour le bien, s'il s'irrite au lieu de se laisser convaincre ? Que faut-il faire s'il ne profite pas de ce qu'on lui a dit, et persévère dans sa mauvaise conduite ? Nous devons nous attendre à ce que pareille chose arrive fréquemment. Les réprimandes les plus douces et les plus affectueuses n'auront produit aucun bien ; mais la bénédiction que nous voulions attirer sur autrui retournera à nous. Que devrons-nous faire ensuite ? Notre Seigneur nous a donné à cet égard des instructions claires et complètes. Dans ce cas, « prends avec toi encore une ou deux personnes : » telle est la seconde mesure à prendre. Choisissez une ou deux personnes que vous connaissez pour avoir des dispositions charitables, et comme aimant Dieu et leur prochain. Qu'ils ne soient pas des gens fiers, mais des hommes « ornés d'humilité (1Pi 5 : 5)  ». Qu'ils soient débonnaires et doux, patients et calmes, « ne rendant point mal pour mal, ni injure pour injure, mais au contraire bénissant (1Pi 3 : 9)  ». Qu'ils soient des hommes intelligents et revêtus de la sagesse d'en haut, des hommes d'esprit libre, impartiaux, sans aucune espèce de préventions. Il faut avoir soin de prendre des personnes qui, tant pour leur individualité que pour leur caractère moral, soient bien connues de celui à qui on a à faire ; et de préférence il faut choisir celles qu'on sait lui être le plus agréables.

 

L'amour chrétien prescrira lui-même la méthode à suivre, en rapport avec chaque cas particulier. Car on ne peut pas adopter une marche uniforme pour tous les cas. Peut-être serait-il bon, avant que ces amis entrent en matière, qu'ils fassent à cet individu une déclaration conciliante et affectueuse, portant sur le fait qu'ils ne sont mus par aucun sentiment de colère ou de prévention contre lui, que c'est uniquement dans une pensée bienveillante qu'ils sont venus le trouver et se mêlent de choses qui le concernent. Pour confirmer cela, il conviendrait qu'ensuite ils écoutassent, sans interrompre et avant de se prononcer sur quoi que ce soit, l'exposé de la conversation que vous avez eue précédemment et de ce qu'il a pu avancer pour se justifier. Après quoi, ils pourront mieux déterminer ce qu'ils ont à faire, « afin que tout, soit confirmé sur la parole de deux ou trois témoins », c'est-à-dire afin que les choses que vous aurez pu dire produisent tout leur effet, étant appuyées par l'autorité morale de ces personnes.

 

Pour atteindre ce but, je leur conseillerais ce qui suit. Premièrement, rappeler en peu de mots ce que vous avez dit et ce que l'autre personne a pu répliquer ; en second lieu, développer, exposer, confirmer les raisons données par vous ; en troisième, donner du poids à votre répréhension en montrant combien elle était juste, charitable et à propos ; enfin, insister sur les conseils et les appels dont vous avez fait suivre la répréhension. Ces amis pourront plus tard, si c'est nécessaire, servir de témoins relativement à ce qui s'est dit.

 

Au sujet de cette seconde règle de conduite, comme pour la première, il est bon de faire observer que Jésus ne nous laisse pas le choix, ne nous met pas en présence d'une alternative, mais nous commande expressément, de faire cela, et non quelque autre chose à la place. Il nous indique aussi à quel moment il faut recourir à ce second moyen : c'est lorsqu'on a employé le premier, et c'est avant d'arriver au troisième. Ce n'est qu'après avoir fait ces deux choses que nous pourrons raconter le mal qui a été commis à ceux que nous voudrons intéresser avec nous dans cet effort spécial de l'amour fraternel. Mais tant que nous n'avons pas fait ces démarches, évitons d'en parler à d'autres gens. Si nous ne suivons pas ces directions, si nous essayons d'autre chose, nous ne pouvons faire autrement que de rester sous le fardeau. Car, en agissant ainsi, nous péchons contre Dieu et contre notre prochain ; et quels que soient les prétextes spécieux que nous invoquions, si nous avons une conscience, notre péché nous trouvera et notre âme en sera comme accablée.

 

III

 

Pour que nous sachions parfaitement comment nous conduire dans ces affaires importantes, notre Sauveur nous donne encore un conseil : « S'il ne daigne pas les écouter, dis-le à l'Église ». C'est là la troisième mesure à prendre. Toute la difficulté ici, c'est de savoir ce qu'il faut entendre par « l'Église ». La nature même des choses nous enseignera à fixer d'une façon suffisamment certaine le sens de cette expression. Il ne s'agit pas de le dire à votre Eglise nationale tout entière, à tous les gens qui se rattachent à l'Eglise anglicane. Le pussiez-vous, ce ne serait d'aucune utilité au point de vue chrétien ; telle n'est donc point la signification de ce mot. Vous ne pouvez pas non plus en faire part à tous ceux qui, dans ce pays, sont dans des rapports religieux plus directs avec vous. D'ailleurs, cela ne produirait aucun bien. Ce n'est pas là non plus le sens. Il ne servirait également à rien de raconter les fautes de chacun de ses membres à l'Église (si vous voulez l'appeler ainsi), à la congrégation, à la société de ceux qui se sont unis dans Londres. Concluons que c'est au pasteur ou aux anciens de l'Église qu'il vous faut en parler, à ceux qui ont la surveillance du troupeau de Christ auquel vous appartenez l'un et l'autre, et qui veillent sur votre âme et sur celle de la personne en question « comme devant en rendre compte (Heb 13 : 17)  ». Si la chose est possible cette communication devrait leur être faite en présence de la personne intéressée, et très franchement, mais aussi avec tous les ménagements et toute la charité que I'affaire comporte. C'est à ces hommes qu'il appartient de juger la conduite de ceux qui sont confiés à leurs soins et de la censurer, si la nature du délit le requiert, « avec une pleine autorité (Tite 2 : 15) » Et quand vous aurez fait cela, vous aurez fait tout ce qu'exigent de vous la parole de Dieu et les lois de la charité ; ainsi « vous ne participerez point aux péchés d'autrui (1Tim 5 : 22)  ». Si cet homme périt, son sang sera sur sa propre tête.

 

Encore ici, faisons observer que c'est bien là la troisième démarche à faire, et qu'une autre ne saurait en tenir lieu ; qu'il nous faut la faire à son tour, c'est-à-dire après les deux autres, pas avant la seconde, bien moins encore avant la première, sauf dans des cas tout à fait exceptionnels. De fait, il peut arriver que la troisième se confonde avec la seconde, et qu'elles n'en fassent qu'une. Les relations entre le frère qui a fait une faute et le pasteur ou les anciens de l'Église, peuvent être de telle nature qu'il n'y ait pas lieu de chercher un ou deux témoins, parce qu'ils en serviront eux-mêmes ; dans ces circonstances il suffit de les prévenir, après l'avoir « dit à ton frère entre toi et lui seul ».

 

Quand vous aurez, accompli ces devoirs, vous aurez « délivré votre âme (Eze 3 : 19)  ». Mais « s'il ne daigne pas écouter l'Eglise », s'il persiste dans son péché, « regarde-le comme un païen et un péager ». Vous n'êtes plus obligé alors de vous occuper de lui, à moins que ce ne soit quand vous prierez pour lui. Il est inutile de parler de lui désormais ; laissez-Ie au jugement de son Maître.

 

Il va sans dire que vous lui devez, comme à tout païen d'ailleurs, une bienveillance sincère et affectueuse ; vous lui devez de la courtoisie et tout ce que les devoirs de l'humanité pourront exiger de vous. Mais ne soyez point avec lui dans des rapports d'amitié, d'intimité ; n'ayez pas d'autres relations avec lui que celles que vous auriez avec un païen avoué.

 

Si telle doit être la règle de conduite des chrétiens, ne peut-on pas se demander où il y en a ? Vous en trouverez peut-être quelques-uns çà et là, qui se font un devoir d'agir ainsi ; mais qu'il y en a peu ! Comme ils sont clairsemés sur la terre ! Où trouverions-nous une communauté religieuse qui tout entière suive cette marche ? Serait-ce en Europe, ou, pour ne pas aller plus loin, dans la Grande-Bretagne ou en lrlande ? Je crains que non ; je crains qu'on cherchât vainement pareille chose dans nos pays. Pauvre monde chrétien ! pauvres protestants, pauvres réformés ! « Qui est-ce qui se lèvera pour moi contre les méchants ? (Ps 94 : 16) » dit l'Eternel, qui est ce qui prendra parti pour Dieu contre les médisants ? Est ce toi ? Veux- tu, avec l'aide de la grâce divine, être de ceux qui ne se laissent point emporter par le courant ? Es-tu bien décidé, en comptant sur Dieu, à veiller sur ta bouche dorénavant et sans cesse, à « garder ta bouche et l'ouverture de tes lèvres ? (Ps 141 : 3) Veux-tu désormais pratiquer cette règle : « Ne médire de personne ? (Tite 3 : 2) » Si tu vois ton frère faire le mal, aller le lui dire entre toi et lui seul  » ; puis, le cas échéant, prendre deux ou trois témoins, et, en dernier lieu seulement, le dire à l'Eglise ? Si telle est ton intention bien arrêtée, retiens encore ceci : n'écoute jamais une médisance ! On ne dirait pas de mal du prochain, s'il ne se trouvait personne pour écouter. Et, comme dit le proverbe, s'il n'y avait point de receleurs, il n' y aurait point de voleurs (C'est la forme française du proverbe anglais ; The receiver is as bad as the thief ; littéralement : Le receleur ne vaut pas mieux que le voleur). Si donc quelqu'un se met à médire devant toi, arrête-le tout de suite. Refuse d'écouter la voix de cet enchanteur, si enchanteur qu'il puisse être, quelles que soit la douceur de ses manières, de ses intonations, quelles que soient ses protestations de sympathie pour celui qu'il poignarde dans l'ombre, qu'il frappe à la cinquième côte ! Refusez absolument d'écouter le médisant, quand bien même la chose lui pèse tellement qu'il faut absolument qu'il parle, à ce qu'il dit. Elle te pèse, pauvre fou ! Ton secret te tourmente, comme si tu avais les douleurs de l'enfantement ? Va donc t'en décharger, selon la méthode prescrite par le Seigneur. « Va premièrement, et reprends ton frère entre toi et lui seul ». Ensuite, s'il le faut, « prends avec toi encore une ou deux personnes », des amis communs, et dis-lui devant eux ce que tu as à lui dire ; et si ces deux démarches ne produisent aucun effet, alors « dis-le à l'Eglise ». Mais, si tu ne veux perdre ton âme, n'en parle à personne d'autre, soit avant, soit après avoir fait ces démarches, sauf dans le cas unique où cela serait indispensable pour sauver un innocent ; et pourquoi, en te déchargeant, en chargerais-tu un autre, en le faisant participer à ton péché ?

 

Oh ! combien je voudrais que vous tous qui portez l'opprobre de Christ et qu'on appelle par dérision méthodistes, vous donnassiez, au moins sur ce point-là, un bon exemple au monde chrétien ou soi-disant tel ! Mettez donc de côté les médisances, les rapports, les insinuations ; que rien de pareil ne sorte de vos bouches ! Veillez à « ne médire de personne », , à ne dire que du bien des absents. S'il faut que vous portiez, bon gré mal gré, quelque signe distinctif comme méthodistes, que ce soit là votre marque particulière : « Ce sont des gens qui ne blâment pas par derrière ; on les connaît à ce trait ». Quels bienheureux effets ce renoncement à nous-mêmes ne produirait-il pas en nos âmes sans tarder ? Notre paix coulerait « comme un fleuve, (Esa 48 : 18) » si nous recherchions « la paix avec tout le monde (Heb 12 : 14)  ». Et comme l'amour de Dieu abonderait en nous si nous manifestions ainsi notre amour pour nos frères ! Quel effet bienfaisant cela produirait sur tous ceux qui s'unissent au nom du Seigneur Jésus ! Combien l'amour fraternel n'augmenterait-il pas, dès que cet obstacle formidable aurait disparu ! Tous les membres du corps spirituel de Jésus-Christ auraient alors l'un pour l'autre une sollicitude instinctive. « Lorsqu'un des membres souffre, dit saint Paul, tous les autres membres souffrent avec lui ; lorsqu'un des membres est honoré, tous en ont de la joie (1Co 12 : 26)  ». Il en serait ainsi, et chacun aimerait son frère « d'un cœur pur, avec une grande affection (1Pi 1 : 22)  ». Mais ce n'est point tout. Quelle impression cela ne produirait-il pas, sans doute, sur le monde dissipé et insouciant ? Comme il reconnaîtrait vite en nous ce trait qui est inconnu dans ses rangs, et s'écrierait (comme Julien l'Apostat devant ses courtisans païens) : « Voyez comme ces chrétiens s'entr'aiment ! » Dieu se servirait de ce moyen, plus que de tout autre, pour convaincre le monde et préparer les hommes pour son ciel, ainsi que nous l'apprennent ces paroles remarquables de la dernière prière de notre Seigneur, prière si solennelle : « Je prie aussi pour ceux qui croiront en moi par leur parole, afin que tous ne soient qu'un, comme toi, ô Père, tu es en moi et moi en toi, et afin que le monde croie que c'est toi qui m'as envoyé ! (Jea 3 : 18) » Oh ! que le Seigneur hâte ce temps béni ! Que le Seigneur nous apprenne à nous entr'aimer, « non pas seulement de paroles et de la langue, mais en effet et en vérité (1Jea 3 : 18) », à nous entr'aimer « comme Christ nous a aimés ! (Eph 5 : 2) »

 


Sermon 50 :           L'EMPLOI DE L'ARGENT

Luc 16,9

1760

 

Et moi je vous dis : Faites-vous des amis avec les richesses injustes, afin que, lorsqu'elles viendront à vous manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels (Lu 16 : 9).

 

NOTRE SEIGNEUR, après avoir raconté la belle parabole de l'enfant prodigue, adressée surtout à ceux qui murmuraient de ce qu'Il recevait les péagers et les gens de mauvaise vie, ajoute un récit d'un autre genre, à l'adresse plus spécialement des enfants de Dieu. « Jésus disait à ses disciples (et non pas aux Scribes et aux Pharisiens, auxquels il avait parlé en premier lieu) : Un homme riche avait un intendant qui fut accusé devant lui de lui dissiper son bien. Et l'ayant fait venir, il lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton administration ; car tu ne pourras plus désormais administrer mon bien. (Lu 16 : 1-2) »

 

Après avoir signalé le moyen que l'intendant infidèle employa pour se garantir contre les temps de disette, notre Seigneur ajoute : « Son maître loua cet intendant infidèle  » ; il le loua d'avoir eu de la prévoyance. Puis vient cette réflexion importante : « Les enfants de ce siècle sont plus prudents en leur génération que les enfants de lumière (Lu 16 : 8) », Ce qui signifie que ceux qui n'ont leur portion que dans ce monde sont plus sages ; non pas d'une manière absolue, car ils sont tous, sans exception, les plus grands insensés, les fous les plus remarquables que la terre porte ; mais « dans leur génération », dans la voie qu'ils suivent, ils sont plus d'accord avec eux-mêmes, ils sont plus fidèles aux principes qu'ils ont adoptés, plus persévérants dans la poursuite de leur but, « que les enfants de lumière », que ceux qui voient « la lumière de la gloire de Dieu dans la personne de Jésus-Christ ». Viennent ensuite les paroles de notre texte : « Et moi (le Fils unique de Dieu, le Créateur, le Seigneur, le Maître des cieux et de la terre et de tout ce qui y est contenu, le juge de tous les hommes, à qui vous devrez rendre compte de votre administration, quand vous cesserez d'être Ses intendants), je vous dis (vous avez une leçon à apprendre même de cet infidèle économe) : faites-vous des amis (par une sage prévoyance) avec ces richesses injustes ». Plus littéralement : avec ce Mammon d'iniquité. « Mammon » signifie richesses, ou argent. jésus appelle les richesses « Mammon d'iniquité », soit à cause de la manière injuste dont on se les procure souvent, soit à cause de l'emploi malhonnête que l'on fait de ce qui a été honorablement gagné. « Faites-vous des amis » avec cet argent, en faisant tout le bien possible, aux enfants de Dieu surtout, « afin que lorsqu'elles viendront à vous manquer », quand vous retournerez à la poussière et que vous n'aurez plus votre place sous le soleil, ceux qui vous ont précédé « vous reçoivent », en vous souhaitant la bienvenue, « dans les tabernacles éternels ».

 

Notre Seigneur donne ici à tous Ses disciples, une excellente leçon de morale chrétienne sur le bon emploi de l'argent. C'est là un sujet dont les gens du monde parlent souvent à leur manière ; mais qui n'a été que très imparfaitement étudié par ceux que Dieu a appelés du milieu de ce monde. Ceux-ci n'attachent généralement pas à cette question du bon emploi de cet excellent talent, l'importance dont elle est digne. Ils ne comprennent pas comment ils doivent l'employer pour lui faire produire la plus grande somme possible de bien. L'introduction de l'argent dans le monde est un exemple admirable de la sage et bonne Providence de Dieu. Néanmoins, les poètes, les orateurs, les philosophes, dans presque tous les âges et tous les pays, sont d'accord pour flétrir l'argent comme le plus grand corrupteur du monde, la ruine de la vertu, le fléau de la société.

 

Rien n'est plus commun que de les entendre dire : Nocens ferrum, ferroque nocentius aurum.

Le fer est nuisible ; mais l'or l'est bien plus.

 

De là la plainte lamentable :

Effodiuntur opes, irritamenta malorum.

On creuse la terre pour des richesses qui excite nos mauvaises passions !

 

Un auteur célèbre exhorte gravement ses concitoyens, pour en finir avec tous les vices, à jeter « dans la mer la plus rapprochée la cause d'un si grand mal ».

In mare proximum Summi materiem mati !

 

Mais tout cela n'est-il pas un pur bavardage ? Y a-t-il là la moindre raison ? Pas la moindre. Car, enfin, si le monde est corrompu, la faute en est-elle à l'or et à l'argent ? « C'est l'amour de l'argent », et non pas l'argent lui-même « qui est la racine de tous les maux. (1Ti 6 : 10) » La faute ne retombe pas sur l'argent, mais sur ceux qui l'emploient. On peut en faire un mauvais usage ; de quoi n'abuse-t-on pas ? Mais il y a aussi une bonne manière de s'en servir. On peut en faire le meilleur ou le pire des usages. Impossible de dire les avantages que les nations civilisées en retirent dans les affaires ; c'est l'instrument le plus commode pour toute espèce de commerce, et, si nous nous en servions avec une sagesse chrétienne, il nous offrirait le moyen de faire toutes sortes de bonnes choses. Il est évident que, si les hommes avaient conservé leur innocence primitive, s'ils étaient « pleins du Saint-Esprit », comme l'étaient les membres de la jeune Eglise de Jérusalem, où « personne ne disait que ce qu'il possédait fut à lui en particulier », mais où « toutes choses étaient communes, (Act 4 : 32) » on en viendrait à abandonner l'emploi de l'argent. Nous n'imaginons pas, par exemple, que, dans le ciel, il existe quelque chose d'analogue à l'argent. Mais, dans l'état actuel de la société, l'argent est un don excellent de Dieu ; il répond à Ses plus nobles desseins. Dans la main des enfants de Dieu, l'argent est du pain pour celui qui a faim, un breuvage pour celui qui a soif, des vêtements pour ceux qui sont nus ; il procure au voyageur et à l'étranger un lieu où ils peuvent reposer leur tête. Il nous permet en quelque sorte, de tenir lieu de mari à la veuve, de père à l'orphelin. Il nous fournit le moyen de défendre l'opprimé, de ramener à la santé le malade, de donner du repos à celui qui souffre ; il peut suppléer aux yeux de l'aveugle, aux pieds du boiteux ; il peut aider à ramener le mourant des portes du tombeau.

 

Il est donc du plus haut intérêt que tous ceux qui craignent Dieu sachent comment employer ce précieux talent, afin de lui faire produire ces résultats magnifiques, dans la plus large mesure possible. Il me semble que toutes les directions nécessaires à cet effet peuvent se résumer en trois règles de la plus grande simplicité. En les observant rigoureusement, nous pourrons devenir des économes fidèles du « Mammon d'iniquité ».

 

I

 

La première de ces règles, (que celui qui écoute comprenne !) c'est : Gagnez tout ce que vous pouvez ! Ici nous pouvons tenir le même langage que les enfants de ce siècle ; nous les rencontrons sur leur propre terrain. C'est notre devoir, notre impérieux devoir de gagner autant que possible, à condition toutefois de ne pas acheter trop cher les richesses, de ne pas les payer plus qu'elles ne valent. Nous ne devons pas, par exemple, pour gagner de l'argent, perdre notre vie, ni, ce qui revient au même, ruiner notre santé. Par conséquent, l'espoir du gain ne doit pas nous porter à entreprendre ou à continuer un travail tellement pénible ou tellement prolongé qu'il puisse altérer notre constitution. Nous ne devons ni commencer ni continuer un travail qui nécessite la privation de la somme de nourriture ou de sommeil que la nature réclame. Il faut en convenir, il y a une grande différence dans la nature des occupations. Il y a des travaux qui sont tout à fait malsains, comme ceux qui nécessitent la manipulation de l'arsenic ou d'autres substances nuisibles, ou la respiration d'un air vicié par les exhalaisons du plomb fondu, travaux qui, à la longue, doivent ruiner les constitutions les plus robustes. Il y en a d'autres qui ne sont préjudiciables qu'à des personnes à la constitution faible tels que les travaux de bureau, surtout lorsqu'on est obligé d'écrire assis, la poitrine penchée sur la table, et cela pendant de longues heures entières. Il ne faut à aucun prix se soumettre à ce que la raison ou l'expérience nous démontre être nuisible à la santé ou aux forces. « La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? (Mt 6 : 25) » Si nous sommes engagés dans un de ces emplois, nous devons le quitter le plus tôt possible et le remplacer par quelque autre, moins lucratif peut-être, mais qui ne sera pas nuisible à notre santé.

 

Il faut, en deuxième lieu, gagner autant qu'on peut, sans nuire à l'esprit, pas plus qu'au corps. Nous n'avons pas le droit de nuire à notre esprit ; nous devons, en tout cas, conserver l'avantage d'une bonne conscience. Nous ne devons pas entreprendre ou continuer un commerce illicite, contraire à la loi de Dieu ou à celle de notre pays. Tel serait, par exemple, un commerce qui frauderait l'Etat sur les droits de douane qui lui sont dus ; car il y a au moins autant de mal à voler l'Etat qu'à voler notre voisin. L'Etat a autant de droit sur les impôts que nous sur nos maisons et nos vêtements. Il y a d'autres industries légitimes en elles-mêmes, qu'on ne peut plus exercer, au moins en Angleterre, sans être obligé de mentir ou de tromper, ou sans se conformer à quelque usage qui n'est pas d'accord avec un bonne conscience. Il faut s'éloigner de pareils commerces avec une sainte horreur, sans s'inquiéter du gain que l'on pourrait y faire à la condition de pécher comme les autres ; car, pour gagner de l'argent, nous ne devons pas perdre notre âme. Il y a d'autres emplois, auxquels bien des gens peuvent vaquer sans exposer soit leur corps soit leur âme ; mais vous, peut-être, vous ne le pourriez pas ; vous vous laisseriez entraîner dans une société qui perdrait votre âme ; l'expérience a dû vous apprendre qu'il vous est impossible de vous livrer à une telle occupation sans subir une influence mauvaise. Il y a peut-être une idiosyncrasie, une particularité dans votre tempérament moral (comme il y en a dans notre constitution physique) qui rendrait mortel pour vous ce qui ne fait aucun mal à un autre. je suis convaincu, pour en avoir fait l'expérience, que je ne pourrais pas me livrer tout entier à l'étude des sciences exactes (mathématiques, arithmétique, algèbre), sans courir le risque de devenir déiste, peut-être même athée. D'autres, je le sais, consacrent toute leur vie à ces études sans en souffrir. Personne ici ne peut se prononcer pour un autre. Chaque homme doit juger pour lui-même et s'abstenir de tout ce qui peut nuire à son âme.

 

Nous devons, en troisième lieu, gagner autant que possible, sans nuire à notre prochain. Nous ne devons, nous ne pourrons lui nuire, si nous l'aimons comme nous-mêmes. En aimant notre prochain comme nous-mêmes, il nous sera impossible de lui nuire dans ses biens. Nous ne pourrons pas lui ravir le revenu de ses terres, encore moins ses terres elles-mêmes et ses maisons, soit par le jeu, soit par des honoraires exorbitants (comme médecins, notaires, etc.) soit en exigeant un taux d'intérêt que la loi ne permet pas. Tout ce qui a rapport à l'exploitation de la misère par des prêts sur gages doit être exclu. Tout homme impartial reconnaîtra que les avantages qu'on en retire sont bien contrebalancés par les maux qui en résultent. Et quand bien même il n'y aurait pas de conséquences fâcheuses, il ne nous est jamais permis de « faire le mal pour qu'il en résulte du bien ». Nous ne pouvons pas, avec une bonne conscience, vendre au dessous du cours ; nous ne pouvons pas ruiner le commerce du voisin, afin d'écouler notre marchandise ; nous pouvons encore moins débaucher ou recevoir les domestiques ou ouvriers dont il a besoin. Celui qui, pour gagner, dévore le bien de son frère, gagnera la condamnation de l'enfer.

 

Il est interdit de gagner en faisant du tort à son frère dans son corps. Nous ne devons rien vendre qui puisse nuire à sa santé ; et en première ligne, ce feu liquide, connu sous le nom d'eau-de-vie et de spiritueux Il est vrai que ces spiritueux ont leur place dans la médecine et peuvent être utiles dans certaines maladies ; mais leur usage serait rarement nécessaire si l'on n'avait pas, par leur moyen, à suppléer à la maladresse du médecin. Il n'y a que ceux qui les fabriquent et qui les vendent comme remèdes qui puissent avoir la conscience nette. Mais où sont-ils ? Qui sont ceux qui ne préparent leurs spiritueux que dans ce but ? En connaissez-vous dix en Angleterre ? Ceux-là, vous pouvez les excuser. Mais tous ceux qui vendent ces liqueurs à qui veut les acheter, sont des empoisonneurs publics. Il tuent leurs concitoyens en masse, sans grâce, ni pitié. Il les poussent en enfer, comme un troupeau de brebis à la boucherie. Et que gagnent-ils ? N'est-ce pas le sang de ces hommes ? Qui donc leur envierait leurs vastes domaines, leurs somptueux palais ? Une malédiction repose sur ces demeures, la malédiction de Dieu s'attache aux pierres, à la charpente et au mobilier de leur maisons. Maudits de Dieu sont leurs jardins, leurs avenues, leurs bosquets ; c'est un feu qui brûle jusqu'au fond de l'abîme. Il y a du sang, du sang partout. Les fondements, les planchers, les murailles, les toits, tout est teint de sang. Et peux-tu espérer, ô homme de sang, quoique tu sois « vêtu d'écarlate et de fin lin et que tu te traites somptueusement tous les jours », que tu pourras faire passer tes champs du sang à la troisième génération ? Certainement non ! car il y a un Dieu dans le ciel ; ton nom sera effacé comme celui de ceux que tu as perdus corps et âme ; "ton monument périra avec toi ! "

 

Et ne sont-ils pas presque aussi coupables ces chirurgiens, ces pharmaciens, ces médecins qui jouent avec la vie ou la santé de leurs clients, afin de gagner davantage, en prolongeant la douleur ou la maladie qu'ils pourraient enlever promptement, et qui reculent la guérison de leur malade pour piller son argent ? Sera-t-il innocent devant Dieu, celui qui ne diminuera pas, autant que possible, la souffrance et qui ne la supprimera pas le plus tôt qu'il pourra ? Il ne saurait l'être. Il « n'aime pas son prochain comme lui-même », cela est de toute évidence. Il ne « fait pas aux autres ce qu'il voudrait que les autres lui fissent ».

 

Ce gain-là a coûté bien cher ; n'en est-il pas ainsi de tout ce que l'on obtient en portant atteinte à l'âme de son frère, en nourrissant directement ou indirectement ses convoitises ou son intempérance, ce que ne pourra jamais faire celui qui a la crainte de Dieu et le désir de Lui plaire ? Que tous ceux qui sont en rapport avec les cabarets, les théâtres, les maisons de jeux et les autres lieux de dissipation, y fassent bien attention. Si ces maisons contribuent aux intérêts des âmes, vous êtes libres de tout blâme, votre vocation est bonne, votre gain est innocent ; mais si ces maisons sont mauvaises en elles-mêmes, ou si elles favorisent le mal, alors il est à craindre que vous n'ayez un bien triste compte à rendre. Oh ! prenez garde que Dieu ne dise en ce jour-là : « Ce méchant-là mourra dans son iniquité ; mais je redemanderai son sang de ta mains. (Ez 3 : 18) »

 

Ces restrictions et ces réserves faites, il est du devoir de tous ceux qui sont dans le commerce de pratiquer cette premier règle de la sagesse chrétienne : « Gagnez tout ce que vous pouvez ». Gagnez donc tout ce que vous pouvez par un travail honnête ; déployez la plus grande diligence dans l'exercice de votre vocation ; ne perdez pas de temps. Si vous comprenez bien la nature des rapports que vous soutenez avec Dieu et avec les hommes, vous savez bien que vous n'avez pas un moment à perdre. Si vous comprenez votre tâche comme vous le devez, vous ne saurez pas ce que c'est que d'avoir du temps inoccupé. Dans chaque métier, il y a de quoi remplir toutes les heures de toutes les journées. Quel que soit votre travail, si vous vous y mettez de tout votre cœur, vous n'aurez pas de loisir pour d'inutiles et frivoles passe-temps. Il y a toujours quelque chose de mieux à faire, quelque chose qui peut vous être utile, sans gaspiller ainsi votre temps. « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le de tout ton pouvoir (Ecc 9 : 10) », et cela sans retard, sans le remettre d'un jour à l'autre, ni même d'une heure à l'autre. Ne renvoie pas à demain ce que tu peux faire aujourd'hui. Travaille aussi bien que possible ; ne dors pas, ne bâille pas sur ton ouvrage. Mets-y toute ton âme. Ne t'épargne aucune peine. Ne fais rien à moitié, ou d'une manière légère et insouciante. Que rien dans ton commerce ne soit négligé de ce qui peut être fait par le travail et par la patience.

 

Gagnez tout ce que vous pouvez, en faisant usage de votre bon sens, et de toute l'intelligence que Dieu vous a donnée. Il est étonnant de voir combien peu de personnes font cela et combien d'hommes se contentent de marcher dans les vieilles ornières tracées par leurs ancêtres ! Que ceux qui ne connaissent pas Dieu agissent ainsi, il ne faut pas s'en étonner. Ce ne sera pas votre cas. C'est une honte pour un chrétien de ne pas mieux faire que les autres dans tout qu'il entreprend. Vous devriez toujours apprendre quelque chose, soit de l'expérience des autres, soit de la vôtre, par la lecture ou par la réflexion de manière à faire mieux aujourd'hui que vous ne faisiez hier. Ayez soin de mettre en pratique ce que vous apprenez, afin de tirer le meilleur parti de tout ce que vous avez en main.

 

II

 

Après avoir gagné tout ce que vous pourrez, par une sage honnêteté et une persévérance infatigable, n'oubliez pas que la seconde règle de prudence chrétienne, c'est : Epargnez tout ce que vous pouvez. Ne jetez pas ce précieux talent à la mer ; laissez cette folie aux philosophes païens. Ne le gaspillez pas en dépenses inutiles, ce qui serait la même chose que de le jeter à l'eau. N'en dépensez aucune partie pour la satisfaction des convoitises de la chair, des convoitises des yeux, ou de l'orgueil de la vie.

 

Reprenons ces trois idées. Ne dépensez rien pour la satisfaction des convoitises de la chair, pour vous procurer les plaisirs des sens, notamment ceux de la table. je ne dis pas seulement : évitez la gloutonnerie et l'intempérance ; un honnête païen condamnerait ces choses. Mais il y a une espèce de sensualité rangée et reçue, un élégant épicurisme, qui ne dérange pas tout de suite l'estomac, qui ne détériore pas, d'une manière sensible au moins, l'intelligence, mais qui (pour ne pas parler d'autres effets) ne peut être satisfait qu'au prix de dépenses considérables. Retranchez toute cette dépense. Méprisez ces délicatesses et cette variété de mets ; contentez-vous de donner à la nature le nécessaire.

 

Ne gaspillez pas votre argent en satisfaisant la convoitise des yeux, par une toilette inutile ou dispendieuse, ou par de vains ornements. Ne le gaspillez pas en ornements superflus dans votre maison, en meubles inutiles ou coûteux, en tableaux de prix, en peinture et dorure, en livres rares, ou bien encore en jardins plutôt fastueux que productifs. Que votre voisin, qui ne sait rien de mieux, fasse cela ; « laissez les morts ensevelir leurs morts. (Mt 8 : 22) » Mais, à vous, le Maître dit : « Que t'importe ! toi, suis-moi. (Jea 21 : 22) » Si vous le voulez, vous le pouvez.

 

Ne dépensez pas votre argent pour satisfaire l'orgueil de la vie, pour obtenir l'admiration et les louanges des hommes. Ce motif de dépense accompagne souvent l'un des précédents, ou même il se combine avec l'un et l'autre. On fait de grosses dépenses de table, de toilette, d'ameublement, non pas seulement pour satisfaire son appétit, le plaisir de ses yeux ou son imagination, mais surtout par vanité. Aussi longtemps que vous vous traiterez bien, vous trouverez des gens pour chanter vos louanges. Aussi longtemps que vous vous serez « vêtus de pourpre et de fin lin et que vous vous traiterez bien et magnifiquement tous les jours, (Lu 16 : 19) » il y aura des gens pour vanter votre bon goût, votre générosité, votre hospitalité. Mais c'est payer trop cher leur approbation. Contentez-vous de l'honneur qui vient de Dieu.

 

Qui voudrait dépenser son argent en satisfaisant ces convoitises, quand on sait que leur complaire c'est augmenter leur force ? Il n'y a rien de plus sûr, et l'expérience de tous les jours le prouve ; plus on leur accorde, plus elles son exigeantes. Quand vous dépensez quelque chose pour la satisfaction de vos sens, vous payez tant pour votre sensualité. Quand vous réservez tant pour le plaisir de vos yeux, vous augmentez d'autant votre curiosité et votre attachement pour ces choses qui périssent. Lorsque vous achetez ce que les hommes louent, vous achetez un peu plus de vanité. N'aviez-vous donc pas déjà assez de sensualité, de curiosité, de vanité ? Cette augmentation vous était-elle nécessaire ? Et voudriez-vous avoir à débourser de l'argent pour cela ? Mais quelle étrange sagesse que la vôtre ! Pensez-vous que jeter son argent à la mer serait une folie plus nuisible ?

 

Et ce que vous ne devez pas faire pour vous-même, pourquoi le feriez-vous pour vos enfants ? Pourquoi gaspilleriez-vous l'argent pour leur donner une nourriture délicate, de riches habits et des bagatelles de tous genres ? Pourquoi leur achèteriez-vous encore plus d'orgueil, de convoitise, de vanité, de désirs insensés et pernicieux ? Hélas ! n'en ont-ils pas assez ? La nature les en a amplement pourvus. Pourquoi accroîtriez-vous vos dépenses pour augmenter. leurs tentations et leurs périls, et pour leur percer le cœur de plus de chagrins ?

 

Ne leur laissez pas cet argent pour qu'ils le gaspillent. Si vous avez quelque raison de croire qu'ils dissiperont ce qui est à vous, pour la satisfaction et l'accroissement de la convoitise de la chair, de la convoitise des yeux ou de l'orgueil de la vie ; c'est-à-dire au péril de leurs âmes et de la vôtre, ne placez pas ces pièges sous leurs pas. Vous ne voulez pas donner vos fils et vos filles à Moloch ; ne les livrez pas à Bélial. Ayez pitié d'eux et éloignez d'eux ce qui serait, vous pouvez le prévoir facilement, une pâture pour leurs péchés et le moyen d'augmenter leur perdition éternelle. Combien se trompent ces parents qui croient qu'ils n'en pourront jamais laisser assez à leurs enfants ! Quoi ! vous craignez donc de ne pas les pourvoir suffisamment de flèches, de brandons, de désirs insensés et nuisibles, d'orgueil, de convoitise, d'ambition, de vanité et de feux éternels ! Malheureux que tu es ! tu crains où il n'y a aucun sujet de crainte Assurément eux et toi, quand vous lèverez vos yeux dans les enfers, vous en aurez assez de « ce ver qui ne meurt point, de ce feu qui ne s'éteint point. (Mr 9 : 48) »

 

« Que feriez-vous, me direz-vous, à ma place, si vous aviez une fortune considérable à laisser ? » je ne sais pas ce que je ferais, mais je sais bien ce que je devrais faire, sur ce point, il n'y a pas de doute raisonnable. S j'avais un enfant, le plus jeune ou le plus âgé, peu importe, qui connût la valeur de l'argent, qui, dans ma conviction, en ferait le meilleur usage, je considérerai, que mon devoir absolu et impérieux serait de lu laisser la meilleure partie de ma fortune, en ne léguant aux autres que juste assez pour leur permettre de vivre comme ils ont été élevés. « Mais quoi ! si tous vos enfants ignoraient le véritable usage de l'argent, que feriez-vous ? » je devrais (c'est là, je le sais, une parole dure, et qui peut l'entendre ?), je devrais leur laisse tout juste ce qu'il leur faudrait pour vivre, et puis disposer du reste au mieux de mes lumières, en ayant en vue la gloire de Dieu.

 

III

 

Mais que personne ne croie qu'il a fait son devoir en se bornant à « gagner le plus possible et à épargner le plus possible », s'il s'arrête là. Tout cela n'est rien, s'il ne fait un pas de plus, s'il n'a pas en vue un but plus élevé. Peut-on dire qu'un homme épargne, quand c'est tout simplement pour amasser qu'il ne dépense rien ? Autant vaudrait jeter votre argent à la mer que de l'enfouir dans la terre, et autant vaudrait l'enfouir dans la terre que de l'entasser dans un coffre-fort ou dans une banque. Ne pas s'en servir, c'est le jeter. Si, vraiment, vous voulez « vous faire des amis avec ce Mammon d'iniquité », ajoutez la troisième règle aux deux autres. Vous avez d'abord gagné autant que possible, puis épargné autant que possible ; enfin, « donnez tout ce que vous pouvez ».

 

Pour vous aider à voir le bien-fondé de cette règle, rappelez-vous que le Possesseur du ciel et de la terre, en vous donnant l'existence, en vous plaçant ici-bas, ne vous y a pas mis comme propriétaire, mais comme intendant. Comme tel, Il vous a confié, pour un moment, toutes sortes de biens ; mais la propriété de Ses biens est inaliénable, elle est entièrement à Lui. Vous-même, vous ne vous appartenez pas ; vous êtes à Lui ; ainsi en est-il de tout ce que vous possédez. Votre âme n'est pas à vous, votre corps n'est pas à vous ; ils sont à Dieu. Vos biens ne Lui appartiennent-ils pas aussi ? Il vous a dit, de la façon la plus directe et la plus claire, que vous devez vous en servir de telle sorte que ce soit un sacrifice saint et agréable par Jésus-Christ. C'est ce service facile qu'Il a promis de récompenser par le poids d'une gloire éternelle.

On peut résumer en quelques mots les directions que Dieu nous a données sur la manière d'utiliser notre argent. Si vous voulez être un intendant fidèle et sage des biens que Dieu vous a confiés, et qu'Il pourrait reprendre quand bon Lui semblera, prenez d'abord ce qu'il vous faut pour vous-même, pour votre nourriture, vos habits, tout ce que la nature réclame raisonnablement pour la conservation du corps ; faites la même chose pour votre femme et pour vos enfants, vos domestiques et tous ceux qui vivent sous votre toit. Si, après il reste quelque chose, alors « faites du bien aux frères dans la foi. (Ga 6 : 10) » S'il reste encore quelque chose, « pendant que nous en avons l'occasion, faisons du bien à tous. (Ga 6 : 10) » En faisant cela vous donnerez autant que possible. je me trompe, vous donnerez, dans un sens, tout ce que vous avez ; car tout ce qui est dépensé, non seulement pour le soulagement des pauvres, mais pour vos propres besoins et ceux de votre famille, est dépensé pour Dieu. Vous aurez rendu « à Dieu ce qui appartient à Dieu. (Mt 22 : 21) »

 

Mais si jamais un doute s'élève dans votre esprit, au moment de faire une dépense pour vous ou pour votre famille, vous pouvez aisément le faire disparaître. Demandez-vous sérieusement et calmement :

 

1° En faisant cette dépense, est-ce que j'agis comme un chrétien doit agir, comme l'intendant et non comme le propriétaire des biens de mon Maître ?

 

2° En faisant cette dépense, est-ce que j'obéis à la Parole de Dieu ? Dans quel passage de l'Ecriture me recommande-t-il d'agir ainsi ?

 

3° Puis-je présenter cet acte, cette dépense comme un sacrifice à Dieu par Jésus-Christ ?

 

4° Suis-je en droit d'attendre une récompense lors de la résurrection des justes pour ce que je vais faire ? Vous n'aurez pas souvent besoin d'aller plus loin pour chasser le doute qui se sera élevé dans votre esprit ; mais, au moyen de ces quatre questions, vous recevrez la lumière dont vous aurez besoin pour choisir le chemin où vous devez marcher.

 

Si le doute persiste, priez et reprenez tous les points indiqués. Essayez de dire, avec une bonne conscience, à Celui qui sonde les cœurs : « Seigneur, tu sais que je suis sur le point de faire une dépense, pour cet article de nourriture, de toilette ou d'ameublement. Tu sais que j'agis dans cette circonstance avec sincérité, comme un intendant de Tes biens ; je suis sur le point d'en dépenser une partie pour l'usage pour lequel Tu me les a confiés. Tu sais que je fais ceci pour obéir à Ta parole, comme Tu le commandes et parce que Tu le commandes. Que ce soit, je T'en supplie, un sacrifice saint, qui Te soit agréable par Jésus-Christ ! Donne-moi une preuve en moi-même que pour ceci, pour ce travail d'amour, Tu me récompenseras, quand Tu rendras à chacun selon ses œuvres ». Si votre conscience, éclairée par le Saint-Esprit, vous rend témoignage que cette prière est agréable à Dieu, vous n'avez aucune raison de douter que cette dépense est juste et bonne, et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.

 

Vous voyez maintenant ce que c'est que de se faire « des amis de ces richesses injustes », et par ce moyen vous pouvez vous assurer que, « lorsqu'elles viendront à vous manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ». Vous voyez la nature et l'étendue de la vraie prudence chrétienne, en rapport avec l'usage à faire de ce grand 'talent, l'argent. Gagnez tout ce que vous pouvez, sans nuire à votre prochain ni à vous-même, ni dans le corps ni dans l'âme, en vous appliquant à votre tâche avec une diligence sans relâche et avec toute l'intelligence que Dieu vous a donnée. Epargnez tout ce que vous pouvez, en retranchant tout ce qui pourrait satisfaire les désirs insensés, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l'orgueil de la vie ; ne gaspillez rien pour le péché et pour la folie dans l'emploi de vos biens, soit pendant votre vie, soit dans vos dispositions testamentaires, soit pour vous-même, soit pour vos enfants. Donnez tout ce que vous pouvez ou, en d'autres termes, donnez tout ce que vous avez à Dieu. Ne fixez pas de limites ; vous êtes chrétien et non pas juif. Rendez à Dieu, non pas un dixième, non pas un tiers, non pas la moitié, mais tout ce qui est à Lui, que ce soit peu ou beaucoup, en employant le tout pour vous, pour votre famille terrestre, pour votre famille spirituelle, pour l'humanité. C'est ainsi que vous pourrez rendre un bon compte de votre administration, quand vous ne serez plus intendant. C'est ainsi que les oracles de Dieu vous enseignent à agir, par des préceptes généraux ou particuliers, et c'est ainsi que tout ce que vous ferez sera « un sacrifice d'agréable odeur », et que toutes vos actions seront récompensées, le jour où Dieu viendra avec tous Ses saints.

 

Frères, pouvons-nous être de sages et fidèles intendants, à moins d'en agir ainsi avec les biens du Seigneur ? Nous ne le pouvons pas ; non seulement les oracles de Dieu, mais nos consciences, nous le déclarent. Pourquoi tarder ? Pourquoi consulter plus longtemps la chair et le sang, ou les hommes du monde ? Notre royaume et notre sagesse ne sont pas de ce monde ; les coutumes païennes ne nous regardent pas. Nous ne suivons les hommes que dans la mesure où ils suivent Jésus-Christ. Ecoutez-Le aujourd'hui, pendant qu'il est dit : « Aujourd'hui ». Ecoutez Sa voix, obéissez-Lui. Dès maintenant faites Sa volonté. Réalisez les prescriptions de Sa Parole, en ceci et en tout le reste. Je vous en supplie, au nom du Seigneur Jésus, agissez d'une manière digne de votre vocation. Plus de paresse ! Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le de tout ton cœur. Plus de gaspillage ! Supprimez toutes les dépenses que la mode, le caprice, la chair et le sang réclament. Plus d'avarice ! Que tout ce que Dieu vous a confié soit bien employé, pour faire autant de bien que possible, de toute manière, à la famille de Dieu et à tous les hommes. Ce n'est pas là, croyez-le, une petite portion « de la sagesse du juste ». Donnez tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes, en sacrifice à Celui qui n'a pas épargné Son Fils, Son Fils unique pour vous, afin que vous vous « amassiez pour l'avenir un trésor placé sur un bon fondement, afin d'obtenir la vie éternelle. (1Ti 6 : 19) »

 


Sermon 51 :           L'ECONOME FIDÈLE

Luc 16,2

1768

 

Rends compte de ton administration ; car tu ne pourras plus désormais administrer mon bien. (Lu 16 : 2).

 

Les rapports qui existent entre Dieu et l'homme, entre le Créateur et sa créature, sont représentés dans la Bible par diverses images. Considérée comme pécheur, comme créature déchue, l'homme y apparaît comme le débiteur de Dieu. Souvent aussi il y est représenté comme étant un serviteur, caractère qui se rattache nécessairement à sa qualité de créature ; c'est tellement vrai que ce titre est donné au Fils de Dieu dans son abaissement : « Il s'est anéanti soi-même, en prenant la forme de serviteur, et se rendant semblable aux hommes (Phi 2 : 7)  ».

 

Mais aucune image n'exprime mieux la situation actuelle de l'homme, que celle d'un économe ou intendant. Notre bon Sauveur s'en est servi fréquemment, et elle convient tout particulièrement à notre état. Celle de débiteur ne se rapporte qu' à l'homme considéré comme pécheur ; et celle, de serviteur a quelque chose de trop général, de trop peu défini. Mais l'économe est un serviteur qui a des fonctions spéciales, fonctions qui rappellent à tous égards la situation de l'homme. Ce titre indique fidèlement quelle est sa position ici-bas, ce qu'il doit être comme serviteur, et quel genre de service son Maître attend de lui.

 

Il pourra donc nous être utile d'examiner sérieusement ce point de vue et d'en tirer tout le parti possible. Pour obtenir ces résultats, recherchons d'abord à quels égards nous sommes actuellement les économes du Seigneur. Nous considérerons ensuite cette déclaration que, lorsqu'il rappelle à lui nos âmes, nous ne pouvons plus désormais « administrer son bien ». Et, enfin, nous parlerons du compte à rendre ; « Rends compte de ton administration.

 

I

 

A quels égards sommes-nous les économes de Dieu ? Nous lui devons tout ce que nous possédons. Mais si un débiteur doit rendre tout ce qu'on lui a prêté, il est libre d'en faire l'usage qu'il veut jusqu'à l'époque fixée pour le remboursement. Telle n'est pas la situation d'un intendant. Il n'a pas le droit d'employer comme il juge bon ce qui lui est confié ; il doit s'en servir selon la volonté de son maître. Il ne peut disposer de ce qu'il a entre ses mains que d'après cette volonté, car il n'en est pas le propriétaire ; on lui en a confié le dépôt mais à la condition expresse qu'il suive dans son emploi, les ordres de son maître. Telle est précisément la situation de tout homme vis-à-vis de Dieu. Nous ne sommes pas libres de faire ce que nous voulons de ce qu'il nous a confié ; nous devons en user selon la volonté du Maître de la terre et des cieux, du Maître de toute créature. Nous n'avons pas le droit de disposer de quoi que ce soit autrement qu'à son gré ; car nous ne sommes propriétaires de rien : toutes choses sont, quant à nous, comme dit Jésus, des biens d'autrui ; rien, dans ce monde, ou nous sommes voyageurs, n'est réellement à nous. Nous ne posséderons ce qui est à nous, que lorsque nous serons arrivés chez nous. Il n'y a que les choses éternelles qui soient à nous : les choses du temps présent nous sont simplement prêtées ou confiées par celui qui est le souverain Maître de tout. Et il ne nous les confie qu'à la condition expresse que nous n'en userons que comme de biens appartenant à notre Maître et en suivant les instructions qu'il nous a laissées dans sa parole touchant l'emploi qu'il faut en faire.

 

C'est à cette condition qu'il nous a confié une âme, un corps, des biens et tous les autres talents que nous avons reçus. Mais, pour graver dans nos cœurs cette importante vérité, il convient d'entrer dans les détails.

 

Et d'abord, Dieu nous a confié la charge de notre âme, esprit immortel, créé à son image ; d'une âme avec toutes ses facultés et tous ses attributs, intelligence, imagination, mémoire, volonté et affections de divers genres qui font partie de la volonté ou en dépendent étroitement : l'amour et la haine, la joie et la tristesse, pour ce qui est des choses qui nous affectent en bien ou en mal ; le désir et l'aversion, l'espérance et la crainte, pour ce qui est des choses à venir. Saint Paul a résumé toutes ces facultés de l'âme en deux mots quand il a dit : « La paix de Dieu... gardera vos cœurs et vos esprits (Phi 4 : 7)  ». Peut-être, cependant, vaudrait-il mieux rendre le dernier mot par pensées, à la condition d'entendre ce mot dans sa signification la plus étendue qui embrasserait toutes les perceptions de l'esprit, soit au sens actif, soit au sens passif.

 

Il est bien certain que nous ne sommes que les économes de tout cela. Dieu nous a confié ces attributs et ces facultés pour que nous nous en servions, non point selon notre propre volonté, mais selon les ordres positifs qu'il nous a donnés. Il n'en est pas moins vrai qu'en obéissant à sa volonté, nous assurerons notre vrai bonheur car c'est uniquement de cette façon que nous pouvons être heureux dans le temps et dans l'éternité. Nous devons donc nous servir de notre intelligence, de notre imagination, de notre mémoire, uniquement pour la gloire de celui qui nous les a données. Il faut que notre volonté lui soit entièrement soumise, et que nos penchants soient réglés d'après ce qu'il a prescrit. Nous devons aimer ou haïr, nous réjouir ou nous attrister, désirer ou éviter, espérer ou craindre, suivant les règles qu'a tracées celui à qui nous appartenons et que nous devons servir en toutes choses. Dans ce sens-là, nos pensées elles-mêmes ne sont point à nous ; nous ne pouvons pas en disposer à notre gré ; et nous devons rendre compte à notre souverain Maître de tous les mouvements volontaires de notre esprit.

 

En second lieu, Dieu nous a confié la charge de notre corps et de tous les membres, de tous les organes, qui le composent. Et quel merveilleux mécanisme que ce corps fait d'une étrange et, admirable manière (Ps 139 : 14) » Dieu nous a donné nos divers sens, la vue, l'ouïe, etc. Mais il ne nous en a donné aucun pour qu'il fût à nous en propre et que nous en fissions ce que nous voudrions. Il ne nous les prête pas en nous laissant la liberté d'en faire, pendant un temps plus ou moins long, l'emploi qu'il nous plaira. Au contraire, ces organes physiques ne demeurent à notre disposition qu'à la condition que nous nous en servirons comme Dieu lui-même l'a voulu.

 

C'est dans les mêmes vues qu'il nous a donné celle faculté si précieuse, la parole. Un ancien écrivain a dit « Tu m'as donné une langue pour que je puisse te louer ». Et c'est en effet pour cela que Dieu l'a donnée aux enfants des hommes ; pour que tous s'en servent pour le glorifier. Il y a donc ingratitude et folie à dire : « Nos lèvres sont en notre puissance (Ps 12 : 5)  ». Cela serait vrai, si nous nous étions créés nous-mêmes et, étions ainsi indépendants de Dieu. Mais non ! « C'est lui qui nous a formés, et ce n'est pas nous qui nous sommes faits (Ps 100 : 3)  ». D'où il suit clairement qu'il demeure notre Maître à cet égard comme à tous égards, et que nous aurons a lui rendre compte de toute parole que nous prononçons.

 

Nous sommes également responsables devant Dieu pour l'usage que nous faisons de nos mains, de nos pieds, de tous les membres de notre corps. Ce sont là autant de talents qui nous sont confiés jusqu'au temps marqué par le Père. Jusqu'à ce moment nous pouvons nous en servir, non comme propriétaires, mais comme intendants de Dieu ; nous ne devons pas « livrer nos membres au péché pour servir d'instruments d'iniquité, mais les consacrer à Dieu pour être des instruments de justice (Ro 6 : 13)  ».

 

En troisième lieu, Dieu nous a confié quelques biens terrestres, de quoi nous nourrir, de quoi nous vêtir, un endroit où nous pouvons reposer notre tête, ce qui est indispensable à l'existence et même ce qui est simplement utile et agréable Il nous a en particulier confié ce talent précieux qui résume tous les autres, l'argent. Et il est effectivement très précieux si nous nous en servons comme des économes prudents et fidèles de notre bon Maître, si nous l'appliquons soigneusement aux usages qu'il a lui-même désignés.

 

Enfin, Dieu nous a confié divers dons que nous n'avons pu classer dans les catégories énumérées ci-dessus. De ce nombre sont la force physique, la santé, un extérieur agréable, un naturel engageant, les connaissances et les sciences possédées à des degrés divers, et tous les autres avantages que confère l'éducation. De ce nombre est aussi l'influence que nous exerçons sur les autres, soit à cause de l'amour ou de l'estime qu'ils ont pour nous, soit à cause de notre puissance, du pouvoir que nous possédons de leur faire du bien ou du mal, de les aider ou de leur nuire dans les affaires de la vie. A celle liste des dons de Dieu, il faut ; ajouter encore celui d'où découlent tous les autres et sans lequel tous les autres seraient des malédictions et non des bienfaits, je veux dire la grâce du Seigneur, le secours de son Saint-Esprit qui seul peut produire un nous ce qui trouvera grâce devant Dieu.

 

II

 

Les hommes sont donc, à l'égard de toutes ces choses, les économes du seigneur, du Maître des cieux et de la terre ; il leur a confié l'administration de tous ces biens divers qui sont à lui. Mais ce n'est pas pour toujours ; ce n'est même pas pour bien longtemps. Cette administration ne nous est laissée que pour le temps si court, si incertain, que nous avons à passer ici-bas, le temps où nous sommes sur la terre, où le souffle est dans nos narines. Elle approche, à grands pas, elle est là l'heure où a nous ne pourrons plus administrer ». Dès l'instant où « la poudre retourne dans la terre, comme elle y avait été, et où l'esprit retourne à Dieu qui l'a donné (Ecc 12 : 9) », nous perdons ces fonctions ; notre administration est finie. Une partie de ces biens qui nous furent confiés n'existe plus dès ce moment, n'existe plus pour nous du moins, et nous n'en avons plus l'usage ; quant aux autres ils existent encore, mais le moment de s'en servir est passé.

 

Une partie de ces biens, disons-nous, n'existe plus, du moins pour nous. Qu'avons-nous à faire, en effet, une fois cette vie terminée, avec la nourriture et le vêtement, avec nos maisons et, nos richesses ? La nourriture des morts, c'est la poussière ; leur vêtement, ce sont les vers, c'est la pourriture. Ils habitent la maison qui attend tous les vivants, et leur lieu ne les connaît, plus. Tous leurs biens terrestres ont passé en d'autres mains ; « ils n'ont plus aucune part au monde, dans tout ce qui se fait sous le soleil. (Ecc 9 : 6) »

 

Il en est de même pour ce qui est du corps. A. partir du moment où l'âme retourne à Dieu, nous ne sommes plus les intendants de cet organisme, qui dès lors « est semé corruptible et méprisable (1Co 15 : 42,43)  ». Toutes ses parties, tous ses membres vont maintenant se décomposer dans le sol. La main ne remuera plus ; les pieds n'auront plus à marcher ; la chair, les tendons, les os du corps, tout va bientôt se dissoudre et tomber en poussière.

 

C'est aussi la fin de certains autres dons que Dieu nous avait confiés, comme la force, la santé, la beauté, l'éloquence, l'agilité ; de même pour le privilège que nous avions de plaire à nos semblables, de les gagner, ou de les convaincre. C'est la fin de tous les honneurs dont nous avons joui, de toute la puissance que nous avons possédée, de toute l'influence que nous exercions sur les hommes par l'amour ou par l'estime que nous leur inspirions. Tout est mort avec nous, notre amour, nos haines, nos ambitions : personne ne s'inquiète plus des sentiments que nous avions à leur égard. Les morts, on se dit, qu'ils ne peuvent plus faire ni bien ni mal : « un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort (Ecc 9 : 4) ».

 

Il est tels des dons qui nous sont confiés, au sujet desquels on peut se demander si vraiment. ils n'existeront plus une fois que nous serons morts, ou s'ils cesseront seulement d'être à notre disposition. Mais il est, évident que, par exemple, le langage qui nous sert ici-bas et qui exige l'emploi de certains organes physiques, n'existera plus dès que ces organes auront été détruits. Il est bien certain que, lorsque nous serons morts, notre langue ne fera plus vibrer l'air et que notre oreille ne recevra plus l'impression des ondes sonores. Nous ne pouvons pas même admettre l'existence de ce sonus exilis, de cette voix grêle et perçante qu'un poète (Probablement Virgile ; car on y trouve (Enéide, VI, 492) l'expression vocem exiguam en parlant des morts (Trad.) ) a assignée aux esprits séparés du corps : c'est là un rêve enfanté par l'imagination. Evidemment, on ne peut douter que ces esprits n'aient le moyen de communiquer entre eux ; mais qui donc, parmi ceux qui participent encore à la chair et au sang, pourrait nous dire quel est ce moyen ? Ils ne sauraient avoir ce que nous appelons un langage. Ainsi, c'est là un des talents dont nous n'aurons plus l'administration, lorsque nous serons du nombre des trépassés.

 

Il est également permis de se demander si nos sens survivront à la perte des organes par le moyen desquels ils s'exercent, N'est-il pas probable que ceux qui sont d'un ordre inférieur, comme le toucher, l'odorat, le goût, disparaîtront, étant dans un rapport, intime avec le corps et, sinon uniquement, du moins principalement destinés à assurer sa conservation ? Mais on peut supposer que, même quand nos yeux seront clos par le sommeil de la mort, nous aurons quelque faculté analogue à la vue. Et de même, notre âme jouira sans doute de quelque chose qui équivaudra au sens de l'ouïe. Je vais plus loin : n'est-il pas probable que l'esprit séparé du corps, non seulement possédera ces prérogatives, mais même les possédera d'une façon toute spéciale et beaucoup plus étendue ; que l'âme, dégagée de l'enveloppe d'argile, ne sera plus comme une étincelle qui s'éteint au milieu de l'ombre, ne sera plus bornée à ce qu'elle peut apercevoir à travers ces ouvertures des yeux et des oreilles, mais sera tout yeux et tout oreilles, comme si chez elle les sens n'étaient plus localisés, mais répartis d'une manière inconcevable pour nous actuellement ? N'avons-nous pas déjà une preuve certaine que c'est possible, et qu'on peut voir sans les yeux, entendre sans les oreilles ? N'en avons-nous pas la garantie constante dans ce fait que l'âme voit, et de la façon la plus nette, dans les songes, alors que nos yeux ne nous sont d'aucun secours ? N'est-il pas vrai qu'alors également elle possède la faculté d'entendre sans que l'oreille y soit pour rien ? Quoi qu'il en soit, il est bien positif que ni l'usage des sens ni celui de la parole ne nous seront plus confiés par le Seigneur, comme il nous les confie maintenant, une fois que nos corps auront été déposés dans le silence du tombeau.

 

Impossible de dire jusqu'à quel point nous conserverons ou perdrons alors les connaissances et la science que nous avions acquises ici-bas par l'éducation. Il est vrai que Salomon a dit : « Dans le sépulcre, où tu vas, il n'y a ni discours, ni science, ni sagesse (Ecc 9 : 10) » Mais il est évident qu'il ne faudrait pas entendre ces paroles d'une façon trop absolue. Tant s'en faut même qu'il n'y ait plus de science ou de connaissance pour ceux qui sont morts, qu'on pourrait, plutôt se demander si ce n'est pas le contraire et s'il y a quelque vraie science de ce côté-ci du tombeau, si ce n'est, pas purement et simplement une réalité qu'expriment ces vers :

 

Les choses d'ici-bas, ce sont des ombres vaines

 

Comme ces rêves creux desquels nos nuits sont pleines.

 

Il va sans dire qu'on fait une exception à l'égard des vérités qu'il a plu à Dieu de révéler lui-même aux hommes. Voici mon témoignage personnel. Pendant un demi-siècle, j'ai recherché la vérité avec quelque soin, et, aujourd'hui je ne me sens absolument certain de presque rien, en dehors des choses que la Bible m'a enseignées. Il y a plus : j'affirme solennellement qu 'à part ces vérités révélées, il n'y a rien dont je sois tellement, assuré que je pusse consentir à en faire dépendre mon salut éternel.

 

Nous pouvons, en tout cas, conclure de ces paroles de Salomon, que dans le sépulcre il n'y a ni science ni sagesse, de nature à être utiles à une âme perdue, aucun moyen pour elle de tirer encore parti des talents qui lui furent confiés sur la terre. Car il n'y a plus de temps ; le temps de notre probation en vue d'un bonheur ou d'un malheur éternels, est écoulé. Notre jour, le jour de la vie humaine, est fini ; le jour du salut est lassé ! Tout ce qui reste désormais, c'est « le jour du Seigneur (1Co 5 : 5) » qui annonce la venue de l'immense et immuable éternité !

 

Mais nos âmes, qui sont d'une essence incorruptible et immortelle, qui sont par nature seulement « un peu inférieures aux anges ; (Ps 8 : 6) », (même en supposant que cette expression ne s'applique qu'à l'homme avant sa chute, ce qui est tout au moins douteux), nos âmes subsisteront avec toutes leurs facultés lorsque nos corps se seront dissous en poussière. Notre mémoire, notre intelligence, loin d'être anéanties ou même affaiblies par la dissolution du corps, seront plutôt, il y a tout lieu de le supposer, développées d'une façon incroyable. Ne devons-nous pas admettre, en effet, qu'elles seront alors affranchies complètement des défauts qu'on y remarque ici-bas et qui proviennent de l'union de l'âme avec un corps assujetti à la corruption ? Il est plus que probable que, dès l'instant où cessera cette union, notre mémoire ne laissera plus rien échapper et même nous rappellera de la façon la plus fidèle, la plus vivante, tout ce qui lui a été confié dans le passé. Il est vrai que le monde invisible est nommé dans la Bible « le pays de l'oubli (Ps 88 : 13) » ou, comme dit une vieille traduction plus énergique, « le pays où tout est oublié ». Tout oublié ! mais par qui donc ? Ce ne sont pas les habitants de ce pays qui oublient ; ce sont les habitants de notre terre. C'est par rapport à eux que le monde invisible est le pays de l'oubli. C'est par eux que trop, souvent les choses de ce monde-là sont oubliées ; mais les esprits qui sont sortis du corps n'oublient pas. On ne peut guère supposer qu'ils oublient quoi que ce soit à partir du jour où ils quittent la tente d'argile.

 

De même, il est à présumer que notre intelligence sera alors affranchie des imperfections qui l'accompagnent invariablement ici-bas. Il y a bien des siècles que cette maxime est universellement admise : « Humanum est errare et nescire ; l'erreur et l'ignorance sont inséparables de la nature humaine ». Mais cette assertion n'est tout entière vraie que par rapport à l'homme sur la terre ; elle ne s'applique qu'au temps pendant lequel le corps mortel pèse sur l'âme. Sans doute, aucune intelligence limitée ne peut être exempte d'ignorance, et il n'y a que Dieu qui connaisse toutes choses ; mais il n'en est pas ainsi de l'erreur ; et, quand l'âme s'est séparée du corps, elle a aussi rompu pour toujours avec l'erreur.

 

Que dirons-nous, après cela, de la découverte faite récemment par un homme d'esprit, à savoir que non seulement les esprits sortis du corps n'ont plus de sens, pas même la vue ou l'ouïe, mais qu'ils n'ont ni mémoire ni raison, point de pensées, aucune perception de rien, pas même conscience de leur propre existence, de telle sorte que, depuis l'heure de la mort jusqu'à celle de la résurrection, ils sont plongés dans un sommeil profond comme le trépas lui-même ? C'est bien le cas de dire ; « Consanguineus lethi sopor ; sommeil proche parent de la mort  » ; à moins que ce ne soit la mort elle-même ! Que dire de cela, sinon que les hommes d'esprit font parfois des rêves étranges qu'ils prennent ensuite pour la réalité ?

 

Mais revenons à notre sujet. Si l'âme conserve, malgré la dissolution du corps, toute son intelligence, toute sa mémoire, il en sera certainement de même de la volonté et des affections de tout genre qui conserveront toute leur vigueur. Si notre amour on notre colère, nos espérances on nos désirs périssent, ce ne peut être que relativement à ceux que nous laissons derrière nous. Il ne leur importe plus, à eux, qu'ils aient été les objets de notre affection ou de notre haine, de nos aspirations ou de notre aversion. Mais rien ne nous autorise à croire qu'un seul de ces sentiments s'éteigne dans l'esprit séparé du corps. Il est plutôt probable que toutes ces choses l'agitent d'autant plus vivement qu'il n'est plus surchargé du fardeau de la chair et du sang.

 

Mais quand même tout cela, nos connaissances, nos sens, notre mémoire, notre raison, notre volonté, notre amour, notre haine, toutes nos passions enfin, quand tout cela subsisterait après la mort du corps, ce serait pour nous comme si nous ne l'avions pas, dans ce sens que nous n'en aurons plus l'administration. Ces objets demeureront ; mais nous ne serons plus intendants ; nous ne pourrons plus remplir les fonctions d'économes de Dieu. La grâce divine elle-même qui nous était accordée comme un dépôt, afin de nous rendre capables d'agir en économes prudents et fidèles, ne nous sera plus accordée en vue de ces fonctions ; car les jours de notre administration seront finis.

 

III

 

N'étant plus intendants du Seigneur, il faudra que nous rendions compte de notre administration. Certaines personnes pensent que cela a lieu immédiatement après la mort, dès qu'on entre dans le monde des esprits C'est même ce que l'Eglise de Rome enseigne expressément, et dont elle fait un article de foi. Nous accordons bien ceci que, dès qu'une âme se sépare du corps et comparaît comme nue devant Dieu, elle ne peut pas ignorer ce que son sort éternel va être. Elle doit alors avoir devant elle une perspective nette, soit de son éternel bonheur, soit de son malheur éternel ; car, dès ce moment-là, l'homme ne pourra plus se faire illusion en se jugeant lui-même ;

 

D'un autre côté, la Bible ne nous fournit aucun motif de croire que Dieu nous fera passer alors en jugement. Aucun texte inspiré n'affirme pareille chose. Celui qu'on a souvent cité dans le but de prouver cette doctrine, semblerait plutôt démontrer le contraire ; c'est Héb. IX, 27 : « Il est ordonné que tous les hommes meurent une fois ; après quoi le jugement ». Il n'est que raisonnable d'appliquer l'expression « une fois » au jugement aussi bien qu'à la mort. Et alors il s'ensuivra, non pas qu'il y a deux jugements, l'un individuel, l'autre général mais plutôt que nous ne devons être jugés (comme mourir) qu'une seule fois ; et que cet Unique jugement aura lieu, non pas immédiatement après la mort, mais seulement « quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire avec tous les saints anges (Mat 25 : 31)  ». Ceux qui font de la parole écrite de Dieu la seule et entière règle de leur foi, ne sauraient donc admettre cette hypothèse d'un jugement qui suit la mort et d'un autre ayant lieu à la fin du monde.

 

Le temps où nous serons appelés à rendre compte de notre administration, c'est celui où apparaîtra « un grand trône blanc, et quelqu'un assis dessus, devant qui la terre et les cieux s'enfuiront, et on ne les trouvera plus (Apo 20 : 11)  ». Alors « les morts, grands et petits, se tiendront debout, devant Dieu, et les livres seront ouverts, (Apo 20 : 12) » le livre des Ecritures saintes pour ceux à qui le dépôt en a été confié ; le livre de la conscience pour tous les hommes ; le « livre de mémoire (Mal 3 : 16) » aussi, pour employer une autre expression biblique, qui s'écrit depuis le commencement du monde, et qui alors sera ouvert sous les yeux de tous. Et c'est devant tous, oui, devant le genre humain tout entier, devant le diable et ses anges, devant l'assemblée innombrable des saints anges, devant Dieu, le Juge de tous, que tu paraîtras, sans que rien puisse te couvrir, t'abriter, te déguiser le moins du monde, et que tu auras à rendre un compte exact de la manière dont tu t'es servi de tous les biens de ton Maître !

 

C'est alors que le juge te demandera « Qu'as-tu fait de ton âme ? Je t'avais confié la charge d'un esprit : immortel, doué de facultés et d'attributs divers, d'une raison, d'une imagination, d'une mémoire, d'une volonté et de nombreuses passions. Je te donnai en même temps des instructions complètes et expresses sur la façon dont tu devais te servir de toutes ces choses. As tu employé ton intelligence selon ces instructions, dans la mesure tes capacités ? L'as-tu employée à te connaître toi-même et à me connaître, à connaître ma nature, mes attributs, mes œuvres, tant celles de la nature que celles de la Providence et celles de la grâce ? L'as-tu employée à étudier ma parole, à mettre à profit tout ce qui pouvait te la faire mieux comprendre, à la méditer jour et nuit ? As-tu fait servir ta mémoire, comme je le voulais, à amasser des connaissances dont la possession devait contribuer à ma gloire, à ton salut, au bien de tes semblables ? Y as-tu accumulé, non point des choses sans valeur, mais tous les enseignements que te fournissait ma parole, et tout ce que l'expérience t'apprenait concernant ma sagesse, ma vérité, ma puissance et ma miséricorde ? Et ton imagination, l'as-tu fait servir, non à te représenter des choses vaines, ou même des choses qui alimentaient « plusieurs désirs insensés et pernicieux (1Ti 6 : 9) » mais à te rappeler ce qui pouvait être utile à ton âme et t'exciter à rechercher la sagesse et la sainteté ? As-tu obéi à mes ordres au sujet de ta volonté ? Me l'as-tu soumise entièrement ? A-t-elle été tellement confondue avec la mienne qu'elles n'aient jamais été opposées, mais toujours parallèles l'une à l'autre ? Tes affections ont-elles été appliquées et réglées selon les ordonnances de ma parole ? M'as-tu donné ton cœur ? N'as-tu aimé ni le monde, ni les choses du monde ? Ai-je été l'objet de ton amour ? Tous tes désirs ont-ils été tournés vers moi et vers la mémoire de mon nom ? Ai-je été la joie et les délices de ton âme, « le principal entre dix mille (Ca 5 : 10. Dans Ostervald : « IlI porte l'étendard au milieu de dix mille » ) » pour elle ? Ne t'es-tu affligé de rien, si ce n'est de ce qui pouvait attrister mon Esprit ? N'as-tu craint, n'as-tu haï rien plus que le péché ? Le courant tout entier de tes affections allait-il vers cet océan d'où il était, venu ? Tes pensées, étaient-elles occupées, comme je le désirais, non pas à vagabonder jusqu'aux extrémités ; de la terre, non pas à des choses folles ou coupables, mais à tout ce qui est pur, à tout, ce qui est saint, à tout ce qui peut me glorifier et établir la paix et la bienveillance parmi les hommes ? »

 

Le Seigneur te dira aussi alors : « Quel usage as-tu fait du corps que je t'avais confié ? Je t'avais donné une langue pour me louer : l'as-tu employée à cela ? L'as-tu fait servir, non à médire ou à dire des riens, non à des conversations malveillantes ou inutiles, mais à des entretiens profitables, se rapportant à des choses nécessaires ou utiles soit à toi, soit à ton prochain, à des entretiens qui, directement ou indirectement, « servent à l'édification et communiquent la grâce à ceux qui les entendent (Eph 4 : 29) ? » Je t'avais donné, avec d'autres sens, la vue et l'ouïe, ces deux moyens précieux d'information : les as-tu utilisés en vue des résultats excellents que je m'étais proposés en te les accordant, en vue de t'instruire de plus en plus dans la justice et la sainteté véritables ? Je t'avais donné des mains, des pieds, d'autres membres encore, pour accomplir, « les bonnes œuvres, pour lesquelles Dieu nous a préparés, afin que nous y marchions (Eph 2 : 10 La version anglaise et la révision d'Ostervald disent : « Les bonnes œuvres que Dieu a préparées ».) ; » les as-tu employés, non a faire « la volonté de la chair (Jea 1 : 13)  ». la volonté de ta nature déchue, ou la volonté de ton propre esprit, les choses que te dictait, ta raison ou bien ton imagination, mais « la volonté de celui qui t'a envoyé (Jea 4 : 34) » dans ce monde pour que tu y travailles à ton salut ? As-tu consacré tous tes membres, non au péché pour servir d'instruments d'iniquité, mais à moi seul, en mon Fils bien-aimé, « pour être des instruments de justice (Ro 6 : 13) ? »

 

Le Maître de toutes choses te demandera encore : « Quel usage as-tu fait des biens terrestres que je t'avais confiés ? As-tu considéré tes aliments, non pas comme une chose où tu devais chercher et mettre ton bonheur, mais comme un moyen d'entretenir la santé, la force, la vigueur de ton corps, pour qu'il fût l'instrument docile de ton âme ? As-tu considéré le vêtement, non point comme une affaire d'orgueil, de vanité, ou, pis encore, comme un moyen de tenter les autres et de tes faire pécher, mais comme destiné à te protéger d'une façon commode et décente contre les intempéries de l'air ? En préparant et en faisant servir ta maison ou tel autre objet, as-tu eu en vue surtout ma gloire ? As-tu cherché en tout mon honneur plutôt que le tien, cherché à me plaire plutôt qu'à toi-même ? Voyons, comment as-tu employé ce dépôt qui en renferme tant d'autres, l'argent ? Ne l'as-tu pas fait servir à satisfaire la convoitise de la chair, la convoitise des yeux ou l'orgueil de la vie ? Ne l'as-tu pas gaspillé pour des bagatelles, comme si tu l'avais jeté à l'eau ? Ne l'as-tu pas thésaurisé pour tes héritiers comme si tu l'enterrais ? Ou bien, après avoir pourvu à tes besoins réels et à ceux de ta famille, m'as-tu approprié le reste dans la personne des pauvres que j'ai désignés pour le recevoir ? T'es-tu regardé toi-même comme étant un de ces pauvres aux besoins desquels tu devais suffire avec les ressources que je le confiais, te réservant toutefois cet avantage d'être servi le premier, et aussi le bonheur qui consiste à donner au lieu de recevoir ? En agissant ainsi, es-tu devenu un bienfaiteur pour l'humanité en général et as-tu nourri les affamés, vêtu ceux qui étaient nus, secouru les malades, aidé les étrangers, soulagé les affligés, en tenant compte des nécessités de chacun ? As-tu servi d'yeux à l'aveugle et de pieds au boiteux ? As-tu été le père des orphelins et le mari de la veuve ? As-tu, enfin, pratiqué diligemment toutes les œuvres de charité comme un moyen de sauver des âmes de la mort ? »

 

Enfin, ton Maître te demandera, encore : « As-tu été un économe prudent, et fidèle quant aux talents de diverses natures que je t'avais confiés ? As-tu employé ta santé et tes forces, non pour la folie et le péché, non pour ces plaisirs qui périssent à mesure qu'on en jouit, pour « avoir soin de la chair et satisfaire ses convoitises (Ro 13 : 14) », mais à rechercher ardemment cette bonne part que personne ne pourra t'ôter ? As-tu fait servir à la propagation de ce qui est bien et à l'agrandissement de mon royaume sur la terre, les avantages personnels et extérieurs que tu possédais, et ceux que tu avais acquis par l'éducation, comme aussi tes connaissances plus ou moins étendues et ton expérience des hommes et des choses ? La portion d'autorité que tu avais, et l'influence que tu exerçais sur les semblables, grâce à leur estime ou à leur amour pour toi, les as-tu mises à profit pour augmenter parmi eux la sagesse et la sainteté ? Ce talent inestimable, le temps, l'as tu employé discrètement et prudemment, appréciant chaque minute à sa juste valeur et te souvenant qu'elles comptent toutes dans l'éternité ? Et par-dessus tout, as-tu été un économe fidèle de ma grâce qui t'a prévenu, accompagné et suivi ? As-tu fait attention à tous les mouvements de mon Esprit, et essayé de profiter de tout bon désir qu'il t'inspirait, de tout degré de lumière qu'il t'apportait, de toutes ses répréhensions sévères ou tendres ? As-tu su tirer parti du ministère de l'esprit de servitude et de crainte qui a précédé l'Esprit d'adoption ? (Ro 8 : 15) Et après avoir reçu ce dernier qui criait dans ton cœur : Abba, Père ! as-tu su te tenir ferme dans la liberté glorieuse où je t'avais mis ? As-tu, depuis lors, offert ton corps et ton âme, toutes tes pensées, toutes les paroles, tous les actes en un sacrifice saint que l'amour enveloppait et embrasait, et par lequel tu me glorifiais dans ton corps et dans ton esprit ? S'il en a été ainsi, « cela va bien, bon et fidèle serviteur ; entre dans la joie de ton Seigneur (Mat 25 : 21) »

 

Et qu'adviendra-t-il alors de l'économe ; fidèle ou infidèle, de Dieu ? La sentence du juste Juge n'aura plus qu'à s'accomplir, cette sentence qui fixera ton sort irrévocablement aux siècles des siècles ! A ce moment-là, il ne le restera plus qu'à être rétribué selon les œuvres et pour l'éternité.

 

IV

 

Les réflexions simples et sérieuses que nous venons de faire nous suggèrent plusieurs leçons. Et d'abord, que le temps de notre vie est court et incertain ! Combien chaque fragment de cette existence est précieux, au delà de tout ce qu'on peut dire ou concevoir !

 

De nos instants le moindre est un trésor :

Sable menu du Temps, mais sable d'Or !

 

Et combien il importe à tout homme de n'en point laisser perdre, de les faire tous servir à l'accomplissement du but le plus élevé, aussi longtemps que Dieu nous laissera le souffle !

 

En second lieu, nous apprenons par ce qui précède que l'emploi de notre temps, nos actions, nos paroles, ne sauraient jamais être chose indifférente. Chaque chose est en soi bonne ou mauvaise ; car ni le temps lui-même, ni quoi que ce soit ne nous appartient en propre. Tout cela est, comme a dit Jésus, la propriété d'autrui, celle de Dieu notre Créateur. Ces choses peuvent être employées selon sa volonté ou contrairement à sa volonté. Dans le premier cas, tout va bien ; dans le second, tout est mal. C'est sa volonté que nous croissions continuellement dans la grâce et dans la connaissance vivante de notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi donc, toute pensée, parole ou action qui augmentera en nous cette connaissance et nous fera croître en grâce, sera bonne ; mais tout ce qui ne contribuera pas à ce résultat sera réellement et radicalement mauvais.

 

En troisième lieu, nous apprenons encore qu'il n'y a point d'œuvres de surérogation, que nous ne pouvons jamais faire au-delà de notre devoir ; car rien de ce que nous avons n'est à nous ; tout est à Dieu, et conséquemment tout ce que nous pouvons faire lui revient. Nous n'avons pas reçu de lui ceci ou cela seulement, ou même bien des choses, mais tout, absolument tout ; c'est pour cela que nous lui devons tout. Celui qui nous a tout donné a droit à tout. Et si nous lui rendions moins que ce tout, nous ne serions pas des économes fidèles. Puisque « chacun recevra sa propre récompense selon son propre travail (1Co 3 : 8) », nous ne pouvons être bons économes qu'à la condition de travailler de toutes nos forces, de déployer toutes nos ressources, pour ne rien omettre de ce que nous pouvons faire.

 

Mes frères, « y a-t-il parmi vous quelque homme sage et intelligent (Jas 3 : 13) ? » Qu'il montre qu'il possède la sagesse qui vient d'en haut, en marchant d'une manière conforme à sa profession. S'il se regarde comme économe des biens divers du Seigneur, qu'il s'attache à mettre toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses œuvres en harmonie avec les fonctions que Dieu lui a confiées. Ce n'est pas peu de chose que d'avoir à employer au service de Dieu tout ce que vous avez reçu de lui. Cela demande toute votre sagesse, tout votre courage, toute votre patience et toute votre persévérance ; cela en exige beaucoup plus que vous n'en possédez naturellement, mais pas davantage que vous n'en pouvez obtenir de la grâce de Dieu. Car sa grâce vous suffira, et vous savez que toutes choses sont possibles pour celui qui croit (Mr 9 : 23)  ». Ainsi donc, par la foi « revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ (Ro 13 : 14) », « prenez toutes les armes de Dieu (Eph 6 : 13) », et il vous sera donné de le glorifier par toutes vos paroles et par tous vos actes, et même « d'amener captives toutes vos pensées pour les soumettre à l'obéissance de Christ (2Co 10 : 5) ! »



Sermon 52 :           LA RÉFORME DES MŒURS

Psaume 94,16

1763

 

Qui est-ce qui se lèvera pour moi contre les méchants ? (Ps 94 : 16.)

 

Sermon prêché devant les membres de la Société pour la réforme des moeurs, le dimanche 30 janvier 1763. Cette société exista pendant plusieurs années et fit un bien incalculable. Mais elle a été complètement ruinée par un arrêt de la Cour royale, qui la frappa d'une amende de sept mille cinq cents francs. Ma conviction est que les témoins, le jury et tous ceux qui furent impliqués dans ce procès inique, auront à rendre un compte bien sérieux devant Dieu. (Note de J. Wesley.)

 

On a vu dans tous les temps des hommes « qui ne craignaient point Dieu, et qui n'avaient aucun égard pour personne (Lu 18 : 2) », s'associer et se liguer pour mieux accomplir leurs œuvres de ténèbres. En agissant ainsi, ils se sont montrés « prudents dans leur génération (Lu 16 : 8) ; » car ces associations ont contribué à l'extension du règne de leur père qui était le diable, plus que tous les autres moyens qu'ils auraient pu employer.

 

Mais, d'un autre côté, ceux qui craignent Dieu et veulent le bonheur de leurs semblables, ont aussi dans tous les siècles compris la nécessité de s'unir pour lutter ensemble contre ces œuvres de ténèbres, pour répandre la connaissance de Dieu leur Sauveur, et pour propager son royaume sur la terre. A la vérité, c'est Dieu lui-même qui leur a enseigné à faire cela. Depuis que la terre est habituée, il a prescrit à ses enfants de s'associer pour le servir, et par son Esprit il les a réunis en un seul corps. Et s'il les a ainsi groupés ensemble, c'est « pour détruire les œuvres du diable (1Jn 3 : 8) », d'abord en ceux qui sont ainsi associés, et puis, par eux, en tous ceux qui les entourent.

 

Tel fut le but primitif de l'Eglise de Christ. C'est une société d'hommes qui s'unissent, premièrement en vue de travailler chacun d'eux à son propre salut. ; ensuite, pour s'entr'aider dans ce saint travail du salut, de leurs âmes ; et enfin, autant qu'ils le pourront, pour sauver tous les hommes du malheur présent et à venir, pour renverser le règne de Satan et établir celui de Jésus-Christ. Telles doivent être aussi la grande préoccupation et la continuelle occupation de tous les membres de l'Eglise chrétienne, sans quoi ils ne méritent pas de porter ce titre, attendu qu'ils ne sont pas des membres vivants de Jésus-Christ.

 

Cela devrait donc être l'objet constant des pensées et des efforts de tous ceux qui, dans ce pays, constituent par leur union ce qu'on appelle l'Église anglicane. Ils sont associés en vue de résister au diable et à toutes ses œuvres, de faire la guerre à la chair et au monde, ces alliés permanents et fidèles de Satan. Mais en est-il effectivement ainsi ? Tous ceux qui se nomment membres de l'Église d'Angleterre sont-ils engagés de tout cœur dans la lutte contre les œuvres du diable, dans le combat contre le monde et la chair ? Hélas ! nous n'osons l'affirmer. Il serait, plutôt vrai de dire qu'une grande partie de ces personnes (et je crains que ce ne soit la majorité), forme elle-même ce qu'on appelle le monde, c'est-à-dire ce peuple qui ne connaît point Dieu d'une manière salutaire ; qu'au lieu de faire mourir la chair avec ses passions et ses convoitises, ils les satisfont et accomplissent eux-mêmes ces œuvres du diable qu'ils étaient tout spécialement appelés à détruire.

 

Il est donc encore nécessaire, même dans ce pays chrétien (comme on nomme par complaisance la Grande-Bretagne), même dans cette Église chrétienne (s'il est permis de désigner ainsi la masse de nos compatriotes), qu'il se trouve des hommes qui se lèvent contre les méchants et se liguent contre les ouvriers d'iniquité. Aujourd'hui plus que jamais, il est urgent que « ceux qui craignent l'Eternel parlent l'un à l'autre (Mal 3 : 16) » sur ce sujet, pour essayer de lever l'étendard contre l'iniquité qui inonde le pays. Oui certes, il y a lieu, pour tous ceux qui servent Dieu, de se liguer contre les œuvres du diable, de prendre le parti du Seigneur en unissant leurs cœurs, leurs projets et leurs efforts, pour contenir, autant que cela dépend d'eux, ces « torrents des méchants (Ps 18 : 5)  ».

 

C'est, dans ce but que, vers la fin du siècle dernier (Le dix-septième), quelques personnes s'associèrent à Londres et bientôt reçurent la qualification de Société pour la réforme des moeurs. Pendant près de quarante années, cette société fit un bien incroyable. Mais, les fondateurs étant morts, ceux qui les remplacèrent se laissèrent décourager et abandonnèrent la tâche. C'est pourquoi cette société disparut, il y a quelques années, et, rien d'analogue n'existait plus dans notre pays.

 

C'est une association du même genre qui s'est constituée récemment. Je me propose aujourd'hui d'indiquer : premièrement, la nature de cotte entreprise, et ce qu'ont déjà fait les membres de la Société ; en second lieu, l'excellence de cette œuvre, en mentionnant les diverses objections qu'on a dirigées contre elle ; en troisième lieu, ce que doivent être les hommes qui s'en occupent ; et, enfin, dans quel esprit et de quelle manière ils doivent travailler à l'accomplissement de leur dessein. Je terminerai par des exhortations s'appliquant aux membres de la Société et, en général, à tous ceux qui craignent Dieu.

 

I

 

Je veux, d'abord, indiquer la nature de l'entreprise et ce qui a déjà été fait.

 

Ce fut un dimanche, au mois d'août 1757, que, dans une petite réunion dont le but était la prière et un entretien. religieux, on vint à parler de la profanation publique et scandaleuse du saint jour qui avait lieu dans cette ville, du fait de gens qui vendaient et achetaient, tenaient boutique ouverte, s'enivraient dans les brasseries, ou débitaient leurs denrées comme les autres jours de la semaine, debout ou assis dans les rues, le long des routes et par les champs, surtout à Moorfields qui, d'un bout à l'autre, en était plein chaque dimanche. On se demanda ce qu'il y aurait à faire pour arrêter ces désordres ; et il fut convenu que six des personnes présentes se rendraient, le lundi matin, chez Sir John Fielding pour le consulter. Cela fut fait : il approuva cette idée, et indiqua comment il fallait. s'y prendre pour la réaliser.

 

On commença par adresser des pétitions à Son Excellence le lord-maire, et, au conseil des aldermen, aux juges qui siègent à Hick's-Hall, et à ceux de Westminster. De ces divers corps de magistrats on reçut des encouragements chaleureux.

 

Il parut convenable ensuite de porter ce projet à la connaissance de divers personnages de distinction, et du clergé tout entier, y compris les pasteurs de diverses dénominations se rattachant aux Eglises et congrégations des cités de Londres et de Westminster aussi bien que des environs. On eut la satisfaction de rencontrer chez eux tous une adhésion et une approbation cordiales.

 

Après cela, la Société fit imprimer et répandre, à ses frais, plusieurs milliers d'exemplaires d'un ouvrage renfermant des instructions adressées aux constables (Sergents de ville) et aux autres agents municipaux, pour leur expliquer et leur enjoindre leurs devoirs respectifs. De plus, pour éviter, autant que possible, d'avoir à recourir aux tribunaux pour assurer l'exécution des lois, la Société fit imprimer et répandre dans tous les quartiers de la capitale des invitations à ne plus profaner le jour du repos, ainsi que des extraits des Actes du Parlement se rapportant à cette question, et enfin, des avertissements à ceux qui se mettraient en contravention.

 

Après avoir pris ces précautions et ouvert ainsi la voie, après avoir fois sur fois envoyé des avertissements dont nul compte n'était tenu, la Société, au commencement de l'année 1755, se décida à porter plainte auprès des magistrats contre les individus qui violaient publiquement le jour du Seigneur. Le premier fruit de cette mesure fut d'obtenir que les rues et la campagne fussent. délivrées de la présence de ces gens qui, ne respectant ni Dieu, ni le roi, y vendaient habituellement leurs denrées du matin au soir. On rencontra plus de difficultés dans la réalisation de la seconde partie du programme, qui était d'empêcher la population de se livrer aux excès de boisson le dimanche et de passer dans les brasseries le temps qu'on eût dû consacrer au culte divin. En poursuivant ce but, les membres de la Société se virent exposés à beaucoup d'opprobres, d'outrages et d'insultes de tout genre. Ils avaient à lutter non seulement contre les buveurs, mais aussi contre les cabaretiers qui les recevaient, et contre des gens riches et honorés, les uns propriétaires de ces brasseries, les autres fournisseurs des boissons qu'on y consommait, contre tous ceux enfin qui retiraient quelque profit de ces transgressions. Parmi ces derniers, il y avait des hommes qui non seulement étaient riches, mais exerçaient des fonctions publiques, de telle sorte que, dans plus d'un cas, ce fut précisément devant eux que comparurent les délinquants. Le mauvais accueil que ces hommes firent à ceux qui portaient plainte, encourageai la lie de la population à suivre leur exemple, et à traiter les membres de la Société comme des gens indignes de vivre. On ne se gêna plus, non seulement pour les injurier de la façon la plus grossière, non seulement pour leur jeter de la boue, des pierres on tout autre projectile qu'on avait sous la main, mais encore et plusieurs fois pour les battre cruellement et les traîner sur le pavé et dans les ruisseaux des rues. Si on ne les tua pas, ce ne fut pas faute de l'avoir voulu, mais parce que les méchants furent contenus, par un frein.

 

Dieu soutint les membres de la Société en question, et ils entreprirent encore d'empêcher les boulangers de consacrer une si grande portion du dimanche au travail de leur métier. Beaucoup de ceux-ci se conduisirent plus honorablement que les cabaretiers. Au lieu d'en vouloir à ceux qui faisaient ces démarches et de considérer leurs efforts comme des provocations, plusieurs qui avaient été entraînés, par le courant des exigences de la clientèle, à agir contrairement aux inspirations de leur conscience, remercièrent les membres de la Société pour leur intervention qu'ils considéraient comme un acte de bienveillance.

 

En expulsant des rues, de la banlieue et des brasseries ceux qui profanaient le jour du repos, les membres de la Société rencontrèrent une autre catégorie de malfaiteurs non moins nuisibles que les autres, les joueurs de toutes sortes. Il s'en trouvait parmi eux qui appartenaient à l'espèce la plus vile, celle qu'on appelle des grecs, gens qui se font une profession d'attirer les jeunes gens sans expérience et de les dépouiller de tout leur argent en trichant au jeu : parfois après les avoir ruinés, ils les initient à leurs mystères d'iniquité. Les agents de la Société ont déniché plusieurs de ces industriels, et en ont réduit quelques-uns à gagner leur pain à la sueur de leur front et par le travail de leurs mains.

 

Le nombre des membres et les ressources de la Société avaient augmenté ; ils en profitèrent pour élargir leur programme, et, non contents de réprimer les jurons blasphématoires, ils entreprirent de débarrasser nos rues de ce qui est à la fois un fléau public et un scandale pour le nom chrétien : je veux parler des femmes publiques. Plusieurs d'entre elles furent arrêtées au milieu de leur carrière de dissipation et de vice. Pour couper le mal à fa racine, on s'attacha à découvrir les maisons où ces femmes étaient reçues et, à la suite de poursuites légales, on les fît fermer absolument. Quelques-unes de ces pauvres créatures déchues, déjà arrivées au degré le plus bas de l'infamie, ont depuis reconnu que c'était la grâce de Dieu qui avait dirigé cette intervention, et elles ont renoncé au péché par une repentante qui n'a point été passagère. Un certain nombre ont été mises en service ; d'autres ont été reçues dans l'hospice de la Madeleine.

 

Que l'on me permette une petite digression. Qui pourrait assez admirer la sagesse de la Providence qui ajuste les temps et les moments de façon à faire correspondre les uns avec les autres certains événements ? Par exemple, dans ce cas où beaucoup de ces infortunées, se voyant tout à coup arrêtées dans leur carrière coupable, éprouvèrent le désir de changer de vie et se firent peut-être cette question lamentable : « Que ferai-je pour vivre si je renonce à l'existence que je mène actuellement ? Car je ne sais pas travailler, et je n'ai pas d'amis pour me recevoir ! » Mais ce fut précisément pour ce moment que Dieu avait préparé l'ouverture de cet hospice de la Madeleine. Là, ces femmes qui n'ont pas de gagne-pain, qui n'ont point d'amis pour les recueillir, sont reçues de la façon la plus charitable. On pourvoit à leurs besoins et même très convenablement ; on leur fournit « tout ce qui regarde la vie et la piété (2Pi 1 : 3) ».

 

Revenons à notre sujet.

 

Le nombre des individus poursuivis, d'août 1757 à août 1762, s'éleva à 9596.

 

Voici ceux qui l'ont été depuis et à ce jour :

 

Pour jeux non autorisés ou pour jurons blasphématoires : 40

 

Pour profanation du dimanche : 400

 

Prostituées et teneurs de maisons de débauche : 550

 

Pour avoir mis en vente des gravures obscènes : 2

 

Total : 10588

 

Quand il s'agit d'admettre de nouveaux membres, la Société pour la réforme des moeurs ne s'inquiète pas de savoir à quelle secte ou à quel parti ils appartiennent. L'essentiel est que les renseignements qu'on reçoit prouvent qu'on a affaire à des hommes de bien. D'ailleurs, des égoïstes ou des gens intéressés dans les questions d'argent ne resteraient pas longtemps membres de la Société, non seulement parce qu'ils n'y gagneraient rien, mais aussi parce qu'ils auraient bientôt à débourser, attendu qu'en devenant membre on devient, souscripteur. On a répandu le bruit que c'étaient tous des disciples de Whitefield. Mais c'est une erreur. Une vingtaine seulement des souscripteurs réguliers de la Société sont liés avec M. Whitefield ; une cinquantaine avec M. Wesley ; une vingtaine sont membres de l'Eglise nationale et n'ont aucun rapport avec l'un ou l'autre, et, enfin, soixante et dix environ sont des dissidents, ce qui donne un total de cent soixante membres. Il est vrai qu'il y a, en outre, beaucoup de personnes qui aident l'œuvre par des dons non réguliers.

 

II

 

Tels sont les efforts déjà accomplis en vue de l'œuvre dont nous nous entretenons. Mais je veux, en second lieu, en démontrer le caractère excellent, et cela malgré les objections que l'on a fait entendre à l'encontre. L'excellence de cette œuvre résulte des considérations suivantes. D'abord, que cette guerre ouverte déclarée à toutes les impiétés et les iniquités qui, semblables à un déluge, inondent notre pays, est bien un des plus nobles témoignages qu'on puisse rendre à Jésus-Christ en face de ses ennemis. C'est là glorifier Dieu et montrer au genre humain que, même en nos jours mauvais, il se trouve des âmes, peu nombreuses, hélas ! qui conservent fidèlement leur foi et leur piété devant Dieu. Peut-on imaginer un but plus excellent que celui-là : rendre à Dieu l'honneur dû à son nom, adhérer non par des paroles, mais par des souffrances endurées et par des périls encourus, à cette déclaration : « Quoi qu'il en soit, il y a du fruit (ou : une récompense) pour le juste ; quoi qu'il en soit, il y a un Dieu qui juge sur la terre (Ps 58 : 12) ? »

 

N'est-ce pas une entreprise bien excellente que celle qui tend à empêcher, autant que possible, que le glorieux nom du Seigneur soit profané, que l'autorité des lois divines soit foulée aux pieds, que notre sainte religion soit déshonorée par la conduite coupable et scandaleuse de gens qui portent, encore le nom de chrétiens ? Oui, chercher à refouler le courant des vices, à contenir « les torrents des méchants Ps 18 : 5 » , supprimer en quelque mesure tout ce qui peut souiller le beau nom que nous portons, ce sont là des pensées nobles entre toutes celles qu'une âme humaine peut concevoir.

 

Mais si cette entreprise tend manifestement à ce résultat : « Gloire à Dieu dans les plus hauts cieux (Lu 2 : 14) » , elle ne contribuera pas moins à réaliser cette autre parole : « Paix sur la terre ! (Lu 2 : 14) » Car puisque tout péché a pour effet direct de détruire notre paix avec Dieu que nos transgressions provoquent, mais aussi de bannir toute paix de notre âme et d'armer chaque homme contre son frère, il se trouvera que toute œuvre qui empêche ou fait disparaître le péché favorise, dans une mesure correspondante, l'établissement de la paix, soit dans notre propre cœur, soit entre Dieu et nous, soit entre nous et nos semblables. Voilà quels sont les fruits que porte cette œuvre dès à présent et dans ce monde-ci. Mais pourquoi nous laisserions-nous arrêter dans nos réflexions par les étroites limites du temps et de l'espace ? Franchissons-les et entrons dans le domaine de l'éternité. Quels fruits de cette œuvre y constaterons-nous ? Voici la réponse d'un apôtre : « Frères, si quelqu'un d'entre vous s'écarte de la vérité, et que quelqu'un le redresse (le ramène, le convertisse, non pas à telle ou telle opinion, mais à Dieu) ; qu'il sache que celui qui aura ramené un pécheur de son égarement, sauvera une âme de la mort, et couvrira une multitude de péchés (Jas 5 : 19,20).

 

Mais ce n'est pas seulement au bonheur des individus que cette œuvre contribue, tant de ceux qui peuvent entraîner les autres à la transgression que de ceux qui peuvent s'y laisser entraîner et y succomber ; elle a aussi en vue la prospérité de la communauté tout entière à laquelle nous appartenons. C'est ici, en effet, une vérité reconnue : « La justice élève une nation (Pro 14 : 34) ; » mais celle-ci n'est pas moins certaine : « Le péché est la honte des nations (Pro 14 : 34)  ». Oui, le péché attire sur elles la malédiction de Dieu. En soutenant les intérêts de ta justice, de la piété, on soutient les intérêts de la nation. Et dans la mesure où l'on peut contenir le péché et le vice, on éloigne d'elle une honte et une malédiction. Tous ceux donc qui participent à cette œuvre sont les bienfaiteurs de leurs semblables, et les meilleurs soutiens de leur roi et de leur patrie. Et il n'y a pas lieu de douter que, dans la proportion où cette entreprise réussira, Dieu accordera au pays, la prospérité, et accomplira ainsi fidèlement sa parole : « J'honorerai ceux qui m'honorent » (1Sa 2 : 30)

 

Mais voici une critique qu'on a adressée à cette Société : « Vos intentions sont excellentes ; mais ce sont là des choses qui ne vous pas. N'y a-t-il pas des personnes dont c'est l'affaire spéciale de constater ces délits et de faire châtier les déIinquants ? N'y a-t-il pas des constables et d'autres agents municipaux qui ont prêté serment de veiller à cela ? » C'est vrai. Les constables et les représentants de paroisse sont tout particulièrement obligés, par le serment solennel qu'ils ont prêté, de porter plainte contre tous ceux qui violent le jour du repos et contre tous ceux qui commettent des actes scandaleux. Mais s'ils ne font pas leur devoir, si, malgré leur serment, ils ne se mettent point en peine de ces choses, il convient alors que tous ceux qui craignent Dieu, qui aiment leurs semblables et veulent servir leur roi et leur pays, s'appliquent à cette tâche tout comme sil n'y avait pas d'agents désignés pour cela ; car, s'ils n'agissent pas, c'est absolument comme s'ils n'existaient pas.

 

Autre critique : « Ce n'est là qu'un prétexte ; Le but réel de ces gens est de se faire payer comme dénonciateurs ». On a affirmé cela fréquemment et carrément, mais sans qu'il y eût ombre de vérité dans cette accusation. Nous pourrions prouver par mille exemples que c'est tout le contraire. Aucun membre de la Société ne touche quoi que ce soit des indemnités accordées par la loi aux dénonciateurs. C'a été ainsi dès le début ; et ils n'acceptent, pas davantage les sommes qui leur sont offertes en vue d'empêcher ou d'arrêter les poursuites. C'est donc là une erreur sans fondement, si toutefois ce n'est une calomnie volontaire.

— « Mais, dit-on encore, la chose est impraticable. Le vice est arrivé à un tel point qu'il est impossible de l'arrêter ; surtout avec de pareils moyens. Que peut une poignée de gens coutre la population tout entière ? » - « Quant aux hommes, cela est impossible, mais non pas quant à Dieu (Mr 10 : 27)  ». Et ce n'est pas en eux-mêmes, mais en Dieu que se confient les membres de cette association. Ceux qui protègent le vice ont beau être forts, ils ne sont devant lui que des sauterelles. Il peut se servir de toutes sortes de moyens ; il peut également « délivrer, soit avec beaucoup, soit avec peu de gens (1Sa 14 : 6)  ». Il importe peu que le petit nombre soit pour lui et le grand nombre contre lui ; car il peut faire tout ce qui lui plaît ; « il n'y a ni sagesse, ni intelligence, ni conseil, pour résister à l'Éternel (Pro 21 : 30)  ».

 

— « Mais, dira-t-on peut-être, si vous visez réellement à convertir les pécheurs, vous ne devriez pas employer ces moyens. Ce ne sont pas les lois humaines, c'est la parole de Dieu qui peut accomplir cette œuvre. C'est l'affaire des pasteurs, et non celle des magistrats ; et, en vous adressant à ces derniers, vous obtiendrez une réforme extérieure, mais les cœurs ne seront pas changés ».

 

Il est vrai que Dieu se sert habituellement et surtout de sa parole pour changer le cœur et la vie des pécheurs, et que c'est principalement par le moyen des ministres de l'Évangile qu'il accomplit cette œuvre. Mais il est également vrai que le magistrat est « le ministre de Dieu, et vengeur pour punir celui qui fait mal (Ro 13 : 4) », et cela de la part de Dieu, en veillant à l'exécution des lois humaines. Il est vrai que cela ne change pas les cœurs ; mais c'est bien quelque chose d'empêcher que le péché se commette. Cela diminue d'autant l'outrage fait au Seigneur, l'opprobre jeté sur notre sainte religion, la honte et la malédiction tombant sur notre peuple, les tentations offertes aux âmes, enfin la colère amassée par les transgresseurs eux-mêmes pour le jour de la colère.

 

— « C'est le contraire pour ces derniers ; car de beaucoup d'entre eux vous faites des hypocrites qui font semblant d'être ce qu'ils ne sont pas. Et y en a d'autres que vous exaspérez et conduisez à une rage de désespoir dans la carrière du mal, en attirant sur eux la honte et les frais d'un jugement. Ainsi, ils ne valent pas mieux qu'auparavant ; peut-être valent-ils moins ».

 

Rien de cela n'est exact. Où sont les hypocrites en question ? Nous ne connaissons aucune personne qui ait fait semblant, ce qu'elle n'était pas. La honte et les frais auxquels sont exposés les coupables n'ont pas pour effet de les exaspérer et de les endurcir dans le mal, mais bien de leur inspirer une crainte salutaire. Il y en a qui, loin d'avoir empiré, sont, tout compté, meilleurs ; car le cours de leur vie est changé. Et même il y en a dont le cœur a été changé, qui sont « passés des ténèbres à la lumière et, de la puissance de Satan à Dieu (Act 26 : 18)  ».

 

— « Mais il y a bien des gens qui ne sont pas convaincus que ce soit un péché de vendre ou d'acheter le dimanche ! »

 

S'ils n'en sont pas convaincus, ils devraient l'être, et il est grand temps qu'ils le soient. La chose est bien simple. Si ce n'est pas un péché que de violer ouvertement et volontairement la loi de Dieu et celle du pays en même temps, qu'est-ce qui sera péché, je vous le demande ? Et si on ne doit pas punir cette violation des lois humaines et divines, simplement parce que le coupable n'est pas convaincu que ce soit un péché, il faudra donc renoncer à faire exécuter les lois, et laisser chacun faire ce qu'il voudra !

 

— « Mais il faudrait d'abord essayer des mesures de douceur ! » On l'a fait, et on le fait encore. On avertit d'une façon bienveillante ceux qui sont en faute avant de porter plainte contre eux ; on ne poursuit personne avant de lui avoir fait entendre bien clairement que, s'il veut éviter des poursuites, il doit renoncer à ce qui les motive. Dans chaque cas on emploie les moyens les plus conciliants que comporte la situation, et l'on n'a recours aux mesures rigoureuses que lorsque les moyens de conciliation ont complètement échoué.

 

— « En fin de compte, après tout le mouvement que l'on s'est donné pour réformer, quel bien réel a-t-on fait ? » Cette œuvre a fait un bien incalculable, beaucoup plus de bien qu'on eût pu en attendre en

peu de temps, avec si peu d'ouvriers, et en présence de si grandes difficultés. Elle a empêché beaucoup de mal, elle en a fait disparaître beaucoup. Chez beaucoup de pécheurs, il y a eu une réforme extérieure, et chez quelques-uns un changement intérieur. L'honneur de celui dont nous portons le nom, était insulté publiquement : il a été publiquement défendu. Il est, d'ailleurs, impossible de dire toutes les bénédictions, petites et grandes, que ce faible effort, tenté pour Dieu et pour sa cause et contre ses ennemis audacieux, a pu attirer sur notre peuple. En résumé, malgré toutes les objections qu'on a soulevées contre elle, cette entreprise demeure, tout homme raisonnable en conviendra, une des plus excellentes qu'une âme d'homme ait jamais conçues.

 

III

 

Mais que doivent-ils être, ceux qui s'associent à cette entreprise ? Bien des gens ont pu s'imaginer qu'on doit admettre avec empressement tous ceux qui sont disposés à aider, et que plus il y aura de membres, plus l'influence de la Société sera grande. Il n'en est point ainsi : les faits ont prouvé le contraire jusqu'à l'évidence. Tandis que la première Société pour la réforme des moeurs ne compta qu'un petit nombre de membres bien triés, bien qu'ils ne fussent ni riches, ni puissants, elle surmonta toute opposition et réussit admirablement dans les divers objets qu'elle avait en vue. Mais lorsqu'on y reçut un plus grand nombre d'hommes moins soigneusement choisis, l'utilité de l'association commença à diminuer jusqu'à ce qu'enfin, par une décadence graduelle, les choses se trouvèrent réduites à rien.

 

Il ne faut donc pas davantage compter sur le grand nombre des membres que sur leur fortune ou sur leur

rang. C'est une œuvre de Dieu : elle a été entreprise en son nom et pour l'amour de lui. Il suit, de là que ceux qui n'aiment point Dieu et ne le craignent même pas n'ont « point de part, ni rien à prétendre dans cette affaire (As 8 : 21)  ». A ceux-là le Seigneur pourrait dire : « Est-ce à toi de réciter mes statuts et de prendre mon alliance en ta bouche, puisque tu hais la correction, et que tu as jeté mes paroles derrière toi ? (Ps 50 : 16,17) » Quiconque vit sciemment dans le péché est par cela même impropre pour cette œuvre de réforme des pécheurs ; surtout si cette personne est coupable, même occasionnellement, même tant soit peu, de profanation du nom de Dieu, d'acheter, de vendre, ou de faire quelque travail qui n'est pas indispensable le dimanche ; ou bien encore si elle fait quelqu'une des choses que la Société a pour but spécial de combattre. Qu'aucun homme qui a lui-même besoin de se réformer n'ose donc demander à prendre part à cette œuvre. Qu'il « ôte premièrement de son oeil la poutre (Mat 7 : 5) ; » qu'il commence par être lui-même irréprochable à tous égards.

 

Je ne veux pas dire que cela soit suffisant. Il faut que celui qui s'engage dans cette œuvre soit quelque chose de plus qu'un homme inoffensif. Il a besoin d'être un homme de foi ; il doit avoir au moins assez de cette « démonstration des choses qu'on ne voit point (Heb 11 : 1) », pour « ne point regarder aux choses visibles, mais aux invisibles ; car les choses visibles ne sont que pour un temps, mais les invisibles sont éternelles (2Co 4 : 18)  ». Il doit avoir cette foi qui produit une crainte sérieuse de Dieu et la détermination durable de s'abstenir, avec l'aide de sa grâce, de tout ce qu'il défend et de pratiquer tout ce qu'il commande. Il a tout particulièrement besoin de cette branche spéciale de la foi qui se nomme la confiance en Dieu. Car c'est là foi qui « transporte les montagne (1Co 8 : 2) », « éteint la force du feu (Heb 11 : 34) », renverse tous les obstacles, et rend capable d'en combattre et d'en « poursuivre mille (De 32 : 30 » parce qu'on sait où est la source de la force et parce que, tout en « se regardant soi-même comme condamné à mort », on a « confiance en Dieu qui ressuscite les morts (2Co 1 : 9) »

 

L'homme qui a cette foi, cette confiance en Dieu, ne peut manquer d'être courageux. Et il faut

absolument l'être quand on s'associe à cette entreprise. Car on est certain d'y rencontrer dans l'exécution bien des choses qui sont pénibles pour la nature humaine, si pénibles que quiconque voudra « consulter la chair et le sang (Gal 1 : 16) » , craindra de s'y exposer. C'est donc ici le cas de posséder un vrai courage ; il en faut, et beaucoup. Or, c'est la foi seule qui peut le donner. C'est le croyant qui peut dire :

 

Qui se confie

En toi, Jésus,

Brave et défie

Echecs, refus.

Pour lui l'épreuve

Est sans effroi.

Rien qui l'émeuve :

Il sert son Roi !

 

La patience tient de très près au courage ; celui-ci affronte les dangers à venir ; elle endure les maux présents. Quiconque veut prendre part à l'œuvre en question aura grand besoin de patience. Car il aura beau être irréprochable : il se trouvera dans la situation d'Ismaël ; « il lèvera sa main contre tous, et tous lèveront la main contre lui (seulement 16 : 12)  ». Rien d'étonnant dans cela ; car si « tous ceux qui veulent vivre dans la piété selon Jésus-Christ seront persécutés (2Ti 3 : 12) », à plus forte raison ceux qui, non contents de vivre eux-mêmes dans la piété, ont la prétention de contraindre les méchants d'en faire autant, ou du moins de renoncer à leur impiété ouverte ! N'est-ce pas là se mettre en guerre avec le monde entier ? N'est-ce pas là jeter un défi à tous les enfants du diable ? Et Satan lui-même, « prince de ce monde (Jea 14 : 30) » « prince des ténèbres de ce siècle (Eph 6 : 12) » ne déploiera-t- il pas toute sa et toute sa force pour soutenir son trône qui chancelle ? Qui s'imagine que le lion rugissant va se laisser arracher sa proie sans résister ? Ainsi, « vous avez besoin de patience, afin qu'après avoir fait la volonté de lieu, vous remportiez l'effet de sa promesse (Heb 10 : 36)  ».

 

Il vous faut aussi de la constance, pour que vous « reteniez constamment la profession de votre espérance sans varier (Heb 10 : 23)  ». Cette qualité est indispensable aux membres de cette Société ; ce n'est point l'affaire de « l'homme dont le cœur est partagé et qui est inconstant en toutes ses voies (Jas 1 : 8 » Celui qui ressemble à un roseau agité par le vent ne vaut rien pour une pareille lutte : un cœur résolu et inébranlable. Si quelqu'un « met la main à la charrue » sans avoir ces qualités-là, il « regardera en arrière (Lu 9 : 62) » avant longtemps. « Il n'est que pour un temps ; et lorsque l'affliction ou la persécution (les épreuves particulières ou publiques) surviendront à cause de la parole (ou de cette œuvre), il se scandalisera aussitôt (Mat 13 : 21) »,

 

A vrai dire, il est bien difficile de persévérer dans cette rude tâche, si l'on n'a pas l'amour qui surmonte et la souffrance et la crainte. Il importe donc au plus haut point que ceux qui veulent s'associer à ces efforts aient « l'amour de Dieu qui est répandu dans nos cœurs (Ro 5 : 5) », et qu'ils puissent tous dire : « Nous l'aimons, parce qu'il nous a aimés le premier (1Jn 4 : 19) » Alors la présence de celui qu'aime leur âme leur rendra le travail facile. Alors ils pourront s'écrier, non pas dans un élan fougueux de l'imagination, mais en toute vérité et en toute simplicité :

 

Quand je marche avec toi, Seigneur, mon âme oublie

Fatigues et soucis ;

Mon devoir semble aisé ; ma tâche est ennoblie ;

Mes maux sont adoucis.

 

Ce qui fait paraître encore plus doux les travaux et même les souffrances, c'est que le chrétien aime son semblable. Quand on « aime son prochain » , c'est-à-dire toute âme humaine, « comme soi-même (Mat 22 : 39) », comme sa propre âme, quand « l'amour de Christ nous presse (2Co 5 : 14) » de nous aimer les uns les autres « de même qu'il nous a aimés (Eph 5 : 2) ; » quand, à l'exemple de Jésus qui « a souffert la mort pour tous (Heb 2 : 9) », nous sommes prêts à « mettre notre vie pour nos frères (1Jn 3 : 16) », pour tout homme, pour toute âme pour qui Jésus est mort, quelle menace de danger pourrait nous détourner de ces « travaux de notre charité (1Th 1 : 3) ?&nb